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« Des vidéos qui vont trop loin » : sur BFM-TV, une avancée éditoriale en trompe-l’œil

par Pauline Perrenot,

Le 4 mars, au cours de l’émission « Calvi 3D », BFM-TV diffuse un reportage intitulé « Soldats israéliens : des vidéos qui vont trop loin ». Douze extraits d’exactions mises en scènes, filmées et postées publiquement sur les réseaux sociaux par des soldats israéliens sont donnés à voir, la plupart commentés par un journaliste. Malgré les apparences, BFM-TV livre en réalité un sujet au rabais... au service symbolique de l’armée israélienne.

À la fin d’un plateau consacré au vote en faveur de la constitutionnalisation de l’IVG, Yves Calvi se passe de la moindre transition : « Tout de suite, notre reportage 3D, avec ces images extrêmement choquantes, de soldats israéliens dans les débris de Gaza. » Puis il poursuit :

Alors que des négociations sont en cours en ce moment au Caire pour tenter d’instaurer une nouvelle trêve, des images embarrassent depuis les autorités israéliennes. Tsahal a d’ailleurs décidé d’ouvrir officiellement une enquête après la révélation de nombreuses photos et vidéos montrant ces soldats se vengeant sur des civils palestiniens à Gaza. Des vols, des commentaires désobligeants, des actes de vandalisme sont attribués aux militaires israéliens.

Le reportage n’a pas démarré, mais son lancement en annonce d’ores et déjà les biais :

 La dépendance de BFM-TV à l’égard de l’agenda des autorités israéliennes, d’une part : les vidéos en question deviennent « médiatisables » en raison, principalement, de l’existence d’une réaction les concernant – « embarrassée » de surcroît – au sein de l’armée israélienne. Selon la hiérarchie des normes en vigueur sur BFM-TV, la première information (les exactions « auto-filmées ») n’a pas lieu d’être sans la seconde (l’enquête de l’armée) : le fait que de telles vidéos circulent chaque jour sur les réseaux sociaux depuis le mois de novembre n’avait, jusque-là, pas suscité l’intérêt de la chaîne. Apprécions donc « l’autonomie » du choix éditorial.

 Le suivisme de BFM-TV vis-à-vis du récit de l’armée israélienne, d’autre part. Un récit dépolitisant, qui tend déjà à exempter les responsabilités des institutions civiles et militaires israéliennes pour mieux réduire les exactions des soldats à des « épiphénomènes » exceptionnels : de simples « dérives », imputables à quelques « brebis galeuses ». Conçu de cette manière, le récit ne peut fonctionner que par voie d’euphémisation. Laquelle consiste, par exemple, à qualifier de « commentaires désobligeants » la célébration d’exactions susceptibles, aux yeux de la Cour internationale de justice, d’entrer dans le champ d’actes génocidaires [1].

Insidieux, le cadrage d’Yves Calvi n’a duré qu’une trentaine de secondes, mais il verrouille déjà l’information. Le reportage qui suit ne dérogera pas à sa règle.


« Trop loin »


Drapé dans un costume de dinosaure, un soldat charge des missiles dans un tank israélien – ce dernier fait feu en direction de Gaza – avant de danser au rythme assourdissant des basses, perché sur le toit du blindé. Cette vidéo datant du mois de janvier ouvre ce que BFM-TV présente le 4 mars comme un « reportage », et le journaliste fait part d’un simple « malaise » face à une « mise en scène de mauvais goût ». Une expression qui, comme d’autres, banalise ce qui ne devrait pas l’être.

Ce choix lexical fait en réalité écho au titre du « reportage » lui-même : « Des vidéos qui vont trop loin ». Les vidéos... ou les soldats ? À cette pernicieuse métonymie s’ajoute une définition pour le moins déconcertante de ce que BFM-TV considère comme le seuil de ce qui va « trop loin » : doit-on considérer que les actes perpétrés par l’armée israélienne à Gaza ces cinq derniers mois – et leur cortège d’au moins 30 000 morts – n’allaient pas « trop loin » ?

Le journaliste ne semble pourtant pas indifférent, et laisse transparaître un ton réprobateur au moment de décrire une série d’« humiliations infligées aux Gazaouis par les soldats israéliens ». Il étoffe même son commentaire en citant une enquête de Samuel Forey dans Le Monde (28/02) – dont est en réalité entièrement tiré le sujet de BFM-TV – et une partie du témoignage recueilli auprès du directeur de l’organisation « Breaking the silence », une ONG israélienne de soldats et vétérans se positionnant contre la colonisation des territoires occupés [2] :



La grâce n’aura toutefois duré que quelques secondes. Des journalistes consciencieux auraient pris la peine d’approfondir les propos cités et de donner une plus ample visibilité à l’analyse développée par Samuel Forey [3]. Las. BFM-TV a vraisemblablement estimé avoir fait sa part : place... à la « défense ».


Et la propagande israélienne eut le fin mot du « reportage »


Après quelques secondes illustrées par d’autres vidéos de soldats israéliens, BFM-TV insère au sein du « reportage » des extraits d’une interview réalisée avec l’un des porte-parole de l’armée israélienne, Olivier Rafowicz. Pas plus qu’en d’autres occasions sur la chaîne son « appréciation des faits » ne donnera lieu à une quelconque contradiction. Ni de la part du journaliste s’exprimant en voix-off, ni de celle de sa consœur qui lui tend le micro. Ce qui donne l’extrait suivant :

Journaliste (voix-off) : Des comportements que dénonce le porte-parole de l’armée israélienne.

[Olivier Rafowicz : Il s’agit évidemment d’actes isolés. Ces vidéos prises dans le cadre des combats sont contraires à l’éthique de Tsahal et nous sommes les premiers à être extrêmement durs par rapport à de tels comportements.]

Quelle réponse Tsahal compte-t-elle apporter ? Des sanctions seront-elles prises ? Par exemple, à l’encontre de ces soldats, qui se filment ici en train de brûler des denrées alimentaires alors que la population gazaouie crie famine. Plus grave encore, ici, ce soldat se met en scène en train de faire de la publicité pour un salon de coiffure, au milieu des cadavres.

[Olivier Rafowicz : Toute action d’un soldat ou d’un officier qui est contraire aux ordres, à l’éthique et à la discipline est examiné, vérifié au niveau de l’enquête et s’il y a besoin donc, une enquête est ouverte et des sanctions sont prises évidemment. Journaliste : Ça pourrait être quel type de sanction ? Olivier Rafowicz : Les sanctions peuvent être multiples, ça peut être jusqu’à l’emprisonnement.]

C’est ce qui est arrivé à ce soldat. Dans cette vidéo mise en musique et postée sur TikTok, il est filmé en train de tirer en direction de Gaza, à travers la clôture. Il a été condamné à 10 jours de prison militaire.

Point final.

Parfait exemple du « journalisme d’accompagnement », la fin du sujet aurait pourtant pu prendre une autre tournure. Comparons-la par exemple à celle du reportage de Samuel Forey – le correspondant du Monde précédemment cité – qui recueille en amont des témoignages mettant à mal la théorie des « actes isolés » :

Le porte-parolat de l’armée déclare au Monde : « Tsahal a agi et continue d’agir pour identifier les cas inhabituels qui s’écartent de ce que l’on attend de ses soldats. Ces affaires seront arbitrées et d’importantes mesures de commandement seront prises contre des soldats impliqués. » Au moins un militaire a été condamné à dix jours d’arrêt pour s’être filmé en train de tirer à travers la barrière de séparation avec Gaza. Il est peu probable, cependant, que la hiérarchie militaire israélienne sanctionne ces entorses au règlement, de manière systématique et sévère. Le cas d’Elor Azaria est parlant. Ce soldat qui, en 2016, avait achevé un Palestinien à terre, blessé, sans défense, qui venait d’attaquer des militaires israéliens au couteau, a vu sa peine réduite de dix-huit mois à quatre mois de prison. L’homme est, depuis, devenu un héros pour une partie de la société israélienne, apparaissant même dans la campagne d’un membre du Likoud.

Sans doute ce qui distingue « journalisme » et « communication ».

De la même manière, le journaliste de BFM-TV peut-il encore prétendre faire de l’information lorsqu’il laisse escompter des sanctions de l’armée contre des soldats « [filmés] en train de brûler des denrées alimentaires alors que la population gazaouie crie famine », sans jamais indiquer aux téléspectateurs que la famine est précisément « utilisée comme arme de guerre contre la population civile de Gaza » (Oxfam, 26/10/2023) et « organisée par un blocus assumé de l’armée israélienne [...] en rupture totale avec le droit humanitaire international » (Médecins du monde, 3/03/2024) ? Un angle mort d’autant plus déplorable au lendemain du massacre d’une centaine de Palestiniens par l’armée israélienne... à l’occasion d’une distribution alimentaire.

Enfin, il n’est pas plus « déontologique » que l’élément de langage d’Olivier Rafowicz stipulant des « actes isolés » soit laissé sans contradiction. En l’état, « l’information » est une désinformation, entretenant la dépolitisation que nous évoquions plus haut : elle blanchit tout bonnement l’armée israélienne ; elle efface la rhétorique « visiblement génocidaire et déshumanisante maniée par de hauts responsables gouvernementaux israéliens » pointée par des experts de l’ONU (16/11/23) ; et, in fine, elle contribue à saper l’émergence, dans le débat public, d’une analyse arguant du caractère fondamentalement colonial de ce conflit, lequel se fonde en partie sur l’aliénation et l’animalisation du peuple colonisé, limpides dans chacune des vidéos de soldats. Au passage, il est à cet égard particulièrement frappant de constater que si BFM-TV a fait son marché dans l’article du Monde – dont sont issus la totalité des exemples du « reportage » –, la chaîne n’a pas cherché plus loin : nulle trace, par exemple, des selfies dans lesquels des soldats israéliens posent et jouent avec des (sous-)vêtements de femmes palestiniennes : « un invariant colonial », comme le rappelle l’historien Fabrice Riceputi.

Mais en définitive, que pouvait-on espérer de « consistant » de la part d’un reportage à valeur de parenthèse dans la grille de BFM-TV ? 3 minutes et 34 secondes, balayées comme elles sont arrivées, tel un accident sans transition, par l’insoutenable nonchalance d’Yves Calvi.


***


Ce reportage donne donc le dernier mot à la propagande israélienne, qui encadre et « met en sens » les quelques éléments factuels montrés aux téléspectateurs. Les journalistes plaideraient comme de coutume la « contradiction ». L’occasion de rappeler que cette dernière n’est pas vouée à être le synonyme de tapis rouge dans le cas de l’armée israélienne. Plus encore, ce reportage est symptomatique des tares d’une approche journalistique, dont le « prétendu "équilibre" n’est rien d’autre qu’un accompagnement de la loi du plus fort », « quitte à faire disparaître des parties entières de la réalité », et qui conduit « à relativiser, à invisibiliser voire à légitimer ce qui apparaît désormais comme l’une des plus grandes catastrophes humanitaires de l’histoire récente. » Dans le cas de BFM-TV, montrer en recouvrant : voilà qui peut faire illusion, mais ne bouscule en rien la ligne d’une chaîne sensiblement propagandiste.

Pauline Perrenot


Post-scriptum : Le fait que BFM-TV reprenne un article du Monde à propos des exactions « auto-filmées » nous montre combien l’agenda du quotidien fait encore référence et même office de « feu vert » au sein du champ journalistique [4]. Sur le sujet, d’autres titres avaient pourtant (très nettement) précédé Le Monde [5]... dans un silence médiatique assourdissant.





 
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Notes

[1Ainsi de cette vidéo diffusée dans le reportage de BFM-TV, et dans laquelle un soldat filme un quartier entièrement dévasté et des bâtiments encore en flammes avec ce commentaire : « Un bon voisinage ! Une bonne ambiance ! Du moins, ce qu’il en reste ! Un petit barbecue ! Quel plaisir ! »

[2Ce qui ne sera malheureusement pas précisé aux téléspectateurs.

[3Une analyse qui insiste notamment sur le « sentiment d’impunité » des soldats, la « déshumanisation de la population palestinienne », notamment mis en lien avec « un demi-siècle d’occupation de la Cisjordanie et de la bande de Gaza ».

[4De la même manière, gageons que le sujet similaire diffusé dans l’émission « C à vous » (France 5, 1/03) n’aurait jamais vu le jour sans l’article du Monde. Sujet d’ailleurs explicitement introduit comme suit par Pierre Lescure : « Avant-hier, le correspondant à Jérusalem du journal Le Monde a consacré un article à des vidéos de soldats israéliens déployés à Gaza qui se vantent de pillages, d’exactions, etc. » Et le chroniqueur est de toute évidence mal à l’aise : « Ça respire un sentiment... d’impunité j’allais dire, d’indiscipline, qui fait un sale effet. » Alors, « indiscipline »... ou « impunité » ?

[5Voir par exemple des enquêtes parues dans Haaretz, le média en ligne 972mag, ou, dans le cas français, Libération (9/01) et Orient XXI (14/02).

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