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Critique de livres

Des fleurs moralisantes au bout du fusil

A propos de livres parus sur les médias et la guerre du Kosovo

Version initiale d’un article paru dans "Le Monde Diplomatique" (juin 2000) : Des fleurs moralisantes au bout du fusil.

La politique d’apartheid et de " purification " menĂ©e au Kosovo a fait l’objet d’une condamnation quasi-unanime. Pourtant, au moment oĂą l’Otan commence les bombardements, il n’existe, semble-t-il, qu’une alternative : pour ou contre cette guerre ? Une option simple, dans son Ă©noncĂ©, mais qui pouvait ĂŞtre complexe dans ses motifs. Etait-il dès lors indipensable d’aligner la simplification de l’analyse sur la sobriĂ©tĂ© du choix, au risque de falsifier les faits et de tronquer les explications ? Question qui s’adresse moins aux gouvernements et aux militaires - qui pourrait s’Ă©tonner qu’ils fassent leur travail Ă  grand renfort de dĂ©sinformation ? - qu’aux journalistes, ou du moins Ă  bon nombre d’entre eux.

Il suffit de parcourir " le sottisier du mondialisme " rĂ©uni par David Matthieu : la dĂ©monstration est accablante. Ce rĂ©pertoire satirique de dĂ©clarations des politiques et des militaires, des intellectuels-journalistes et des journalistes-intellectuels, rĂ©parties en rubriques et ironiquement surtitrĂ©es laissera incrĂ©dule, mĂŞme celui qui croyait que le pire en matière de propagande est toujours possible, puisqu’il existe ailleurs : du cĂ´tĂ© du gouvernement de Milosevic et des journalistes Ă  sa solde. Mais cette revue de presse impitoyable, scandalisĂ©e par les " bobards " de l’OTAN et les lĂ©gèretĂ©s des journalistes qui les ont relayĂ©s, amalgame, au risque de tout niveler, des propos inĂ©galement indignes ; elle met en scène une collusion gĂ©nĂ©rale, sans distinctions ni explications. Elle paie le prix de la satire et du sarcasme : une petite musique circule entre les citations qui finit par agacer les oreilles.

C’est une musique diffĂ©rente, mais beaucoup plus insistante, qui court entre les pages de l’ouvrage de Michel Collon. Son dĂ©montage de la propagande de l’OTAN et des dĂ©formations, voire des falsifications, de l’information vĂ©hiculĂ©es par la majeure partie de la presse est Ă©loquent. Mais Ă  trop accumuler de silences derrière tant de dĂ©nonciations , la critique de Michel Collon perd vite la crĂ©dibilitĂ© qu’elle a cru gagner Ă  grand renfort de prĂ©cisions, notamment quand elle ne trouve Ă  reprocher Ă  Milosevic que d’avoir - pour prĂ©server les acquis du socialisme ? - cĂ©dĂ© Ă  la tentation d’un nationalisme un tantinet criminel.

Ces deux livres invitent Ă  rĂ©flĂ©chir sur les conditions de la critique des mĂ©dias. Analyser ce qu’ils disent et prendre position sur ce dont ils parlent supposent deux dĂ©marches en principe, distinctes, mĂŞme par temps de guerre. Il reste qu’un point de vue politique partial que l’on est en droit de rĂ©cuser peut mettre Ă  jour de salubres vĂ©ritĂ©s, fussent-elles partielles. Mais force est de constater que le soutien Ă  l’intervention de l’OTAN dĂ©tourne ses avocats, du moins en France, de tout inventaire critique des dĂ©rives du journalisme de guerre. En revanche, tourner en dĂ©rision ou, pire, cĂ©der Ă  la contre-propagande, c’est peut-ĂŞtre tomber dans le piège tendu par ce journalisme-lĂ .

C’est ce piège que Claude Guillon parvient Ă  dĂ©jouer. Si on laisse de cĂ´tĂ© - bien qu’elle soit instructive - la polĂ©mique interne Ă  la " mouvance libertaire " Ă  laquelle l’auteur appartient, on peut retenir trois aperçus parmi bien d’autres. D’abord la critique des effets de " l’hallucination cathodique " au cours de la guerre : comment le tĂ©moignage - irrĂ©cusable - des images - a prĂ©tendu reprĂ©senter toute la rĂ©alitĂ© et a servi d’alibi Ă  une dĂ©mission, parfois dĂ©libĂ©rĂ©e, de toute forme de rationalitĂ©. Ensuite, l’analyse des effets de censure qu’une telle prĂ©sentation a favorisĂ©s au sein mĂŞme d’une profession dont les porte-parole autoproclamĂ©s affichent des prĂ©tentions pĂ©dagogiques. L’examen, enfin, prĂ©cisĂ©ment argumentĂ©, du " nĂ©ocolonialisme " sous-jacent Ă  l’intervention, dĂ©niĂ© par les principaux Ă©ditorialistes qui se sont prĂ©valus des motivations strictement humanitaires affichĂ©es par l’OTAN.

C’est une autre approche que nous proposent Raymond Clarinard et Julien Colette. L’ouvrage s’ouvre par la reconstruction, Ă  partir des tĂ©moignages de Serbes, de Russes, d’expatriĂ©s ou de tĂ©moins directs, du rĂ©cit d’une guerre que ces tĂ©moins " croient avoir vĂ©cue ". Cette " composition artificielle " vise Ă  souligner " l’Ă©norme divergence " existant avec la guerre " dont ont tĂ©moignĂ© les mĂ©dias occidentaux ". L’exercice serait efficace si l’on en comprenait clairement l’intention. En revanche, la deuxième partie - beaucoup plus convaincante - dĂ©taille la bataille de l’information : celle de Belgrade et surtout celle de l’Otan, avant de s’interroger sur l’Ă©ventuelle " complicitĂ© " des mĂ©dias. Mais cette notion (dont les auteurs n’abusent pas) n’ explique rien, quand elle n’est pas franchement dangereuse. Faut-il rappeler que pour L’EvĂ©nĂ©ment, tous ceux qui s’opposaient Ă  la guerre de l’OTAN Ă©taient des " complices de Milosevic " ?

Il arrive que certains journalistes ne contestent pas l’existence des falsifications. Mais toutes les objections se fracassent sur un unique argument : il n’existait pas d’autre solution, pour stopper l’Ă©puration ethnique, que le recours Ă  la guerre. C’est, encore et toujours, esquiver tout examen critique. Un journaliste partisan de la guerre n’Ă©tait pas professionnellement obligĂ© d’accrĂ©diter la version de l’OTAN sur la situation au Kosovo Ă  la veille de l’intervention, sur le prĂ©tendu plan " fer Ă  cheval ", sur " l’honnĂŞte solution de Rambouillet ", sur la lĂ©galitĂ© de l’intervention, sur le nombre de victimes, sur la vĂ©ritable nature des cibles et des effets des bombardements. Ce mĂŞme journaliste n’Ă©tait pas davantage contraint de minorer les motivations Ă©conomiques, gĂ©opolitiques et militaires sous-jacentes aux envolĂ©es humanitaires, que le scalpel analytique de Noam Chomsky a permis de dissĂ©quer. Comme il n’est pas contraint d’apporter sa caution Ă  la campagne hargneuse, voire haineuse, qui impute, sans aucun respect pour les mots et ce qu’ils dĂ©noncent, un " rĂ©visionisme avĂ©rĂ© " et un " nĂ©gationisme rampant " Ă  tous ceux qui, au lieu de nier les faits, les rĂ©tablissent et qui, plutĂ´t que de banaliser le crime, tentent de le saisir et de le dĂ©noncer dans sa singularitĂ©.

Pour la plupart des journalistes dominants, l’autocĂ©lĂ©bration indĂ©cente, commencĂ©e au plus fort de la guerre a pour contre-partie la condamnation vengeresse, un an après. Comment expliquer les dĂ©rives de l’information que cherche Ă  masquer ce cumul d’un plaidoyer et d’un rĂ©quisitoire ?

RĂ©gis Debray qui - avec d’autres - vient une nouvelle fois de faire les frais de la condamnation, ne fournit peut-ĂŞtre pas une rĂ©ponse vraiment satisfaisante, mais il mĂ©nage de nombreuses ouvertures. On peut ne pas partager l’idĂ©e directrice de son essai - le passage du pouvoir spirituel, essentiellement religieux, des mains du clergĂ© Ă  celles des journalistes, devenus les nouveaux " fonctionnaires du sacrĂ© social " - et relever cependant des aperçus suggestifs qui ne dĂ©pendent pas strictement de cette idĂ©e : l’affermage des organes d’information Ă  " une poignĂ©e d’intervenants " qui cumulent, au sommet de la profession, les prestiges du journalisme et ceux de l’essayisme ; la modification des rapports entre le pouvoir symbolique de la presse et le pouvoir politique des gouvernements, qui rehausse le rĂ´le de lĂ©gitimation du premier ; la conversion des titres du militantisme en atouts du journalisme, etc... etc... etc. On suivra surtout RĂ©gis Debray quand il s’efforce de montrer comment l’idĂ©al des droits de l’homme peut dĂ©gĂ©nèrer en idĂ©ologie : une idĂ©ologie qui sanctionne l’effondrement de tout point de vue politique, au profit d’un succĂ©danĂ© de politique-morale-pour-Ă©ditorialistes. Qu’importe alors la vĂ©ritĂ© pour peu qu’on ait la certitude. Qu’importe les faits pourvu qu’on ait l’ivresse de pouvoir prendre une pose avantageuse, toutes fleurs moralisantes au bout du fusil.

Henri Maler

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