« On va enfin savoir ce qu’il y a dans la tĂŞte des hommes. » L’accroche de cette nouvelle sorte de courrier des lecteurs est parlante. La rubrique fonctionne Ă sens unique : les femmes questionnent, et un homme rĂ©pond au nom de tous les hommes. Le subtil « enfin » rappelle que toutes les femmes vivent perpĂ©tuellement dans l’attente de « savoir ce qu’il y a dans la tĂŞte des hommes », et qu’il n’est de questions pressantes que celles-ci. Pas d’interrogations, dans ces pages, sur la façon de remplir sa fiche d’imposition, de boucler ses fins de mois au RSA ou d’élever ses enfants seule. Car comment vivre, si ce n’est par rapport Ă l’Homme ?
Ainsi, « Tom », dont on ne sait absolument rien, prodigue la bonne parole aux Ă©perdues, qui, malgrĂ© leur ignorance, ont heureusement trouvĂ© le chemin de Glamour. Une photo montre un grand homme brun, lunettes, chemise, jean, baskets Nike rouge (discret placement de produit), adossĂ© Ă un balcon et tournĂ© vers l’arrière, dans une pose Ă la fois dĂ©tachĂ©e, mystĂ©rieuse et inconfortable. Une photo qui ressemble Ă s’y mĂ©prendre Ă n’importe quelle photo de mode publiĂ©es par centaines dans le magazine chaque mois, Ă tel point que l’on ne peut s’empĂŞcher de s’interroger sur l’existence de « Tom ». Le site Internet www.glamourparis.com ne fournit pas davantage de dĂ©tails.
Les hommes viennent de Mars et les femmes viennent de Vénus
Qui est Tom ? Tom, c’est l’Homme. Le guide. Celui qui permet aux femmes de s’orienter dans la vie sans faire d’erreurs. Mieux : celui qui rectifie les écarts, répare les oublis et colmate les soucis. Celui qui montre aux femmes le droit chemin, naturellement masculin. Drague, vie de couple, apparence, séduction… Chaque réponse – grossièrement caricaturale – est présentée comme la seule possible. Elle explique à la lectrice qu’il n’est pas question d’argumenter son point de vue, mais d’adopter celui de l’autre :
« Mon mec n’est pas jaloux, c’est normal ?
- Non. » [1]
Dans le monde de Tom, les femmes veulent se marier :
« On est amoureux, lui veut se marier, moi pas, mais je n’ose pas lui dire…
— Cette question n’a aucun sens, une fille qui ne veut pas se marier, ça n’existe pas. Hein ? Comment ? Vous ĂŞtes sĂ©rieuse ? Ah… […] » [2]
et les hommes roulent des mécaniques :
« Pourquoi mon mec joue au macho devant ses potes ?
— La chose la plus importante pour un mec hĂ©tĂ©ro, c’est de crier en sociĂ©tĂ© : “Putain, chui un mec un vrai !” Alors, vous appeler son “poussin d’amour” devant ses potes, ça ne se fait pas. Vous l’aimez pour son cĂ´tĂ© sensible, mais lui n’a pas envie de passer pour une femmelette. Oui, je sais, on est ridicules. » [3]
Dans le monde de Tom, tout le monde est jeune, blanc, libre, riche, sans enfants et hĂ©tĂ©rosexuel. On pourrait un instant croire que le fait de prĂ©ciser que l’on parle d’un homme « hĂ©tĂ©ro » dans « la chose la plus importante pour un mec hĂ©tĂ©ro » est une attention pour les homosexuel(le)s, mais ce qui suit sème le doute. Est-ce que ce ne serait pas plutĂ´t une manière implicite de prĂ©senter l’homosexuel, par rapport Ă l’hĂ©tĂ©rosexuel macho et viril, comme une personne nĂ©cessairement effĂ©minĂ©e ? Comme un faux mec, quoi. Rassurez-vous, l’homosexualitĂ© est totalement inexistante dans Glamour. Comme les Noirs, les Arabes, les Asiatiques, les pauvres…
De mĂŞme, les seules allusions au travail font systĂ©matiquement rĂ©fĂ©rence Ă l’entreprise : il n’est question que de patrons (au masculin) et d’employĂ©es (au fĂ©minin). [4] Toutes les autres catĂ©gories socio-professionnelles ne sont non seulement pas reprĂ©sentĂ©es, mais pas mentionnĂ©es. Le lectorat cible est aisĂ©, voire riche, consumĂ©riste ou en passe de le devenir, et surtout, fashion. Tom va au « Baron » et « Chez Colette » [5] (un club et un magasin parisiens destinĂ©s aux riches) si naturellement qu’on se demande s’il lui arrive mĂŞme de travailler.
Plus curieux encore, Tom semble vivre dans un endroit d’oĂą l’amour et toutes les valeurs humanistes de base du couple, telles que la tolĂ©rance, l’égalitĂ© ou simplement le respect de l’autre, ont disparu. La relation amoureuse n’est jamais abordĂ©e en tant que telle, mais sous l’angle d’un rapport de force omniprĂ©sent, qui rĂ©pond Ă un seul schĂ©ma, toujours le mĂŞme : l’enfant gâtĂ© face Ă l’emmerdeuse. En fait, les hommes passent le plus clair de leur temps Ă calculer leur intĂ©rĂŞt de sorte que leur compagne leur casse les pieds le moins possible — c’est Ă se demander ce qu’ils font encore lĂ . Dans la rĂ©ponse Ă la question : « Pourquoi les mecs mettent-ils des lustres Ă prendre des dĂ©cisions ? » (un prĂ©jugĂ© habituellement rĂ©servĂ© aux femmes, mais peu importe), l’homme doit choisir entre « regarder le foot avec [ses] potes ou regarder le rugby avec [ses] potes » et « regarder du foot avec [ses] potes ou le rugby avec [sa] copine ». Dans le premier cas, il n’hĂ©site pas une seconde, dans le second il essaie maladroitement de dĂ©jouer le « piège ». Et quel piège ! Passer du temps avec sa copine alors qu’il prĂ©fèrerait ĂŞtre avec ses amis, qui plus est devant un match de rugby, sport auquel elle n’entend rien.
« Y a un piège, c’est sĂ»r, y a un piège. Si je rĂ©ponds le rugby avec elle, c’est pas crĂ©dible, elle ne comprend rien au rugby. Mais si je dis le foot avec mes potes, elle va me dire que je prĂ©fère passer du temps avec eux plutĂ´t qu’avec elle, et mĂŞme si c’est parfois vrai, je ne peux pas lui dire ça, elle va m’éviscĂ©rer. » [6]
La relation est un combat : il s’agit de pièges, de possession et de jugement, et sur ce ring de l’amour, les femmes sont les éternelles perdantes.
Le changement, c’est pas pour maintenant
L’homme est souvent comparé à un enfant incapable que la femme ne cesse de persécuter à la façon d’une mère. On croit comprendre que c’est elle qui l’infantilise contre son gré :
« Pourquoi mon mec a-t-il besoin de me passer sa mère quand il l’a au tĂ©lĂ©phone ?
— SĂ»rement parce que sa mère le lui demande. […] En revanche, si c’est un acte complètement spontanĂ© de sa part, c’est que quelque part il vous associe Ă sa maman. Il va donc falloir vous interroger sur la façon dont vous le traitez : lui rĂ©pĂ©ter de mettre son cache-nez avant de sortir n’est peut-ĂŞtre pas une si bonne idĂ©e que ça. » [7]
Mais pas du tout ! En fait, c’est lui qui se comporte naturellement comme un enfant de mauvaise foi.
« Dès que je donne mon avis de façon un peu vive, mon mec me dit que je suis castratrice. Ce n’est pas un peu facile ?
— Si, et c’est bien pour ça qu’on le dit. […] [8]
La rĂ©action des femmes est-elle alors justifiĂ©e ? Non, puisque apparemment, tous les arguments, pour ou contre, vont dans le mĂŞme sens, comme le montre la suite de la rĂ©ponse : « […] Maintenant, prenons-nous par la main et regardons-nous dans les yeux. Ce qui gave votre mec lorsque vous lui donnez votre avis de façon un peu vive, c’est qu’inconsciemment, il croit voir sa mère l’engueulant parce qu’il a cassĂ© la soupière de mamie ou parce qu’il a eu 2 en histoire-gĂ©o. Et le problème, c’est qu’il n’a pas besoin d’une maman. Il a besoin de vous. Sa meuf. » Ne brusquez pas le mâle, chères amies. Laissez-le croire qu’il a raison, c’est bon pour son moral et pour sa virilitĂ©. Et remarquez,, au passage, que cette leçon vous est administrĂ©e d’un ton lui-mĂŞme infantilisant et condescendant. Les femmes seront ravies d’apprendre qu’elles ont raison, certes, mais qu’elles doivent tout de mĂŞme acquiescer. Car le choix est binaire : ĂŞtre chiante (technique inefficace) ou abandonner, puisque, dans tous les cas, l’homme ne changera pas. Il est par nature puĂ©ril, inconsĂ©quent et macho (merci pour eux).
« Ça fait cinq ans qu’il ne dĂ©barrasse pas son petit-dĂ©j’. Je lui fais bouffer sa tasse ?
— Il y a des choses qui ne changent pas : George Clooney sera toujours plus beau que moi, Kate Moss sera toujours plus belle que vous, et votre mec est un cochon. Soyons honnĂŞte. Lorsque vous l’avez rencontrĂ©, il y a cinq ans, il dĂ©barrassait la table du petit-dĂ©j’ ? Non ? Eh bien, voilĂ . Vouloir changer un mec bordĂ©lique, c’est comme essayer de faire comprendre Ă Lady Gaga qu’elle n’est pas obligĂ©e de s’habiller en cĂ´te de bĹ“uf pour aller acheter le pain = MISSION IMPOSSIBLE. Il reste toujours la thĂ©rapie par Ă©lectrochocs, ça a donnĂ© de super rĂ©sultats sur les souris de laboratoire, mais lui balancer une dĂ©charge de 220 V Ă chaque fois qu’il se lève sans dĂ©barrasser son bol ne fera pas du bien Ă votre relation. Rappelez-vous : vous ĂŞtes amoureuse de lui pour le meilleur et… pour la vaisselle dans l’évier. » [9].
Mais alors : « OĂą sont passĂ©s les vrais hommes ? » [10] Chez Tom, la distinction entre le vrai et le faux est une affaire sĂ©rieuse : les « vrais » hommes sont castrĂ©s, Mesdames, et c’est de votre faute. « Regardez-vous aujourd’hui : vous ĂŞtes belles, responsables, indĂ©pendantes, fortes. Il vous arrive mĂŞme de poser une Ă©tagère mieux qu’un mec. En gros, vous n’avez plus besoin de nous, donc fatalement, notre instinct animal de protection s’émousse. N’ayez pas peur de montrer vos faiblesses Ă un mec et vous verrez que ses « cojones » vont revenir manu militari. » (N’oublions pas qu’une « fille qui ne veut pas se marier, ça n’existe pas », mais nous ne sommes pas Ă une contradiction près.)
Un homme, un vrai, ça marche Ă l’instinct, ça a des « cojones » et une poigne virile. Et une femme, une vraie, ça fait la vaisselle, ça sourit et ça dit « Merci Tom ! ».
Raphaëlle Tchamitchian