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Courtisaneries médiatiques autour d’un week-end présidentiel (tribune)

par Jean-Jacques Cheval,

Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune [1], et avec l’autorisation de son auteur que nous remercions, un article paru le 2 avril sur un blog de Mediapart relatant l’empressement de nombre de médias dominants à couvrir, dans une complaisance fascinée, le week-end de Pâques au Touquet du couple Macron.

Bain de foule dans la cité portuaire du Touquet… incidemment


Les grandes heures du journalisme moderne : En ce dimanche 1er avril 2018, j’ai lu avec grand intérêt ces « news » consciencieusement rassemblées sur Google News, de l’AFP à Europe 1, de France 3 à France TV Info, de La Voix du Nord au Figaro en passant par Le Point, sans oublier Gala ni CNews ni Paris Match ni Pure People… et combien d’autres !


Avec Europe 1, j’apprends donc, avec joie, que ce week-end pascal fut l’occasion d’un « petit bain de foule au Touquet pour Emmanuel Macron ». Car, ne l’ignorons pas, « le chef de l’État passe le week-end de Pâques avec son épouse dans la cité portuaire. Un répit avant une semaine sociale qui s’annonce chargée ». Il est sans doute pourtant bien dommage que le méritant journaliste, nous informant fort judicieusement de tout ceci, ne signe pas son ouvrage.

C.P., avec l’AFP et pour France3-Régions et Francetvinfo.fr Hauts-de-France Côte-opale, confirme le scoop : « Le Touquet : Emmanuel Macron au contact des badauds » […] « De passage au Touquet pendant le week-end de Pâques dans la maison de son épouse, le Président de la République a rencontré dimanche quelques habitants ou touristes. Emmanuel Macron est sorti dans le milieu de journée avec Brigitte, et a serré quelques mains parmi une petite foule de badauds qui l’attendaient, leur souhaitant un “bon dimanche”. “Bravo !”, lui ont lancé des passants avant qu’il ne s’engouffre dans sa voiture. Arrivé dans le Pas-de-Calais vendredi soir, il s’était déjà livré à un petit bain de foule samedi ».

Le très sérieux et docte Figaro, n’est pas en reste et nous informe des faits en les « pluissant » pertinemment : « Emmanuel Macron est sorti de sa maison peu avant 12H30, avec sa femme Brigitte, et a serré quelques mains parmi une foule d’une petite centaine de badauds qui l’attendaient, leur souhaitant un “bon dimanche”. “Bravo !”, lui ont lancé des passants, avant qu’il ne s’engouffre dans sa voiture. Arrivé vendredi soir, il s’était déjà livré à un petit bain de foule samedi avant d’aller jouer au tennis. »

D’un média à l’autre, redondances et récurrences ne sauraient manquer de faire sens aux yeux des lecteurs exigeant que l’on recoupe les faits. Il nous est réconfortant de connaître que sa sortie dominicale faisait suite à une autre effusion des populations, la veille. De plus nous apprenons que notre jeune Président reste sportif.

Épaulant ses confrères, spécialiste aguerri et reconnu du journalisme d’investigation de terrain, Gala, journal de référence en la matière, peut à son tour confirmer le « week-end très médiatique d’Emmanuel et Brigitte Macron au Touquet ». Nicolas Schiavi nous révèle que le couple présidentiel chemina de par les rues « en toute décontraction ». Arrivé sous la pluie, généreux, « le couple a fait venir le soleil dans la région ». Ce qui permit à Emmanuel Macron de se rendre, samedi matin, « au centre tennistique pour taper la balle et démontrer toute son aisance ».

Le « pure player » Pure People ajoute qu’« adorable » et « très appréciée des Touquettois, la première dame s’est également montrée accessible, allant jusqu’à caresser avec beaucoup d’affection un chien dans la rue ».

Et quelle évocation en ces quelques mots que celle de « la cité portuaire » du Touquet ! Ah ! Le Touquet quelle émotion, quelle nostalgie, pour ceux qui connaissent cette ville austère et industrieuse. Le Touquet avec ses grues sans nombre et ses débarcadères imposants ; ses cargos grands comme des falaises et ses terminaux pétroliers ; ses rudes dockers ombrageux, mais solides ; ses fiers marins-pêcheurs burinés et tatoués, en partance pour la pêche à la morue vers Terre-Neuve ; ses petites mains des femmes qui œuvrent et s’usent, sans rechigner pourtant, dans les conserveries de harengs qui emplissent l’atmosphère de délicats fumets appétissants.


Certes, cette accumulation de compétences et de dextérités journalistiques honore une profession et tous les médias qui lui donnent l’occasion d’exercer ses multiples talents, mais, toutefois, quelques bémols se doivent d’être exprimés. Enseignant en Sciences de l’Information et de la Communication, m’adressant quelquefois aux impétrants du renommé Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine (IJBA), je me dois de faire preuve de sens critique et d’évaluer ce journalisme valeureux et néanmoins perfectible.

Madame Agathe Lambret, envoyée spéciale au Touquet pour BFMTV, franchement, convenait-il de conserver, dans les témoignages que vous nous rendez, les propos surprenants et peu crédibles de ce Monsieur qui assène : « On passait justement ici à côté, et on nous a dit : dans une demi-heure, normalement, il allait arriver. On a pris la peine d’attendre. Voilà, j’ai eu l’occasion de lui serrer la main, c’est un beau souvenir, un beau moment émouvant (…) ». N’y a-t-il pas là le témoignage chafouin et malveillant, d’un possible esprit insoumis (et qui sait d’un cheminot de son état), visant à mettre en doute l’évidence de la survenue soudaine et forcément inattendue du chef de l’État et la spontanéité subséquente des réactions des foules ?

Messieurs et Mesdames rédacteurs, rédactrices en chef de CNews, faut-il renouveler le CDD du lamentable reporter d’images chargé de couvrir cette brûlante actualité. À l’évidence, il fut incapable de cadrer et de représenter, correctement et véritablement, cette foule dont il était question dans tous les commentaires. En observant ses images d’attroupements clairsemés, le soupçon de sabotage me vient à l’esprit, mais je préfère en rester au triste sentiment d’incompétence.

Mesdames et Messieurs responsables éditoriaux du Figaro et de Paris Match fallait-il bien employer les termes de « badauds » et de « curieux » au risque de semer un doute déraisonnable chez vos lecteurs. Et, ici ou là, était-il vraiment besoin d’employer les qualificatifs de « petit » ou de « bref » pour qualifier ces rassemblements ? Ceci, sans doute, minore bien inutilement l’ampleur des événements.


Doctement, mais c’est ma fonction, ne faut-il pas ici se remémorer une anecdote célèbre. Sous le Second Empire, le Phare de la Loire de Nantes reçut, dûment, un avertissement mérité pour avoir proféré l’ambiguïté suivante : « L’Empereur a prononcé un discours qui, d’après l’agence Havas, a provoqué à plusieurs reprises les cris de : “Vive l’Empereur !” ». Les sagaces et compétents scrutateurs de la presse au service de Sa Majesté impériale ne s’y trompèrent pas et comprirent que la formule (« d’après ») était, à dessein, « dubitative » et tout à fait « inconvenante en présence de l’enthousiasme si éclatant que les paroles de l’Empereur ont excité » [2].

Si le système des avertissements fut depuis abandonné (peut-être inconsidérément), posons la question sans fausse pudeur ni faiblesses coupables, les journalistes d’aujourd’hui ne devraient-ils pas prendre de la graine des enseignements d’hier ?

Mais nonobstant ces quelques remarques, ne gâchons pas notre plaisir. Il convient aussi, ou en même temps, de remarquer et de se réjouir que nombre de journalistes confirmés aujourd’hui savent encore s’inscrire dans les pas de leurs illustres devanciers.

Il me revient en mémoire, ce jour, les règles suivantes d’écriture journalistique, généreusement prodiguées jadis aux rédactions de France dont elles surent faire leur miel :

Il convient [...] de faire ressortir tout ce qui montre la vigueur physique et morale du Maréchal, la bienveillance naturelle de son caractère, sa lucidité. L’intérêt qu’il porte à tous les problèmes... Il n’est pas nécessaire de décrire ces qualités, mais il y a lieu de les montrer en action en faisant parler les faits, comme incidemment.

Exemples :

– “Le Maréchal s’avance d’un pas alerte et rapide...”

– “Il prend le plus vif intérêt aux explications qui lui sont données.”

– “Il accueille avec sollicitude les délégations.” [3]

Ces sages et habiles leçons ne sont, fort heureusement pas oubliées de tous, en témoignent, globalement, l’ensemble des reportages de ce jour concernant l’événement d’importance « des bains de foule du Touquet ». Et nous sommes rassurés de savoir que le chef de l’État a pu couler des jours heureux, une fin de semaine enjouée, dans la cité portuaire. Il est réconfortant d’avoir appris qu’il y fut entouré du peuple de la mer, auprès duquel il aime si fort se ressourcer. Et de la ressource, il lui en faudra sans nul doute, dans les jours prochains, pour tenir en respect les forcenés privilégiés du rail. Au moins, n’auront-ils pas réussi à gâcher son week-end familial et pascal, ce que nous ne pouvons ignorer désormais. Nous en fûmes informés, incidemment, ça va de soi.


Jean-Jacques Cheval

 

Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

[2Histoire socialiste, sous la direction de Jean Jaurès ; tome X : Le Second Empire (1852-1870), Jules Rouff, 1908 (pp. 41-84).

[3Consignes du Ministère de l’information de Vichy, début 1941, concernant les déplacements du maréchal Pétain en province.

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