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Coupe du Monde : Alain Finkielkraut moralise le football

On reconnaît les intellectuels médiatiques à leur capacité, ou plutôt à leur disposition, à distiller leurs lumières sur presque tous les sujets qui saturent – momentanément – l’espace journalistique, y compris lorsque leurs compétences en la matière sont à peu près inexistantes. Alain Finkielkraut est de ces intellectuels qui prodiguent leurs lumières avec une générosité défiant les lois du genre et, dès que l’occasion se présente, c’est le football qui est l’objet de ses prédications.

Un scoop médiatique, une affaire d’État

Après le coup de tĂŞte de Zidane en finale de la Coupe du monde (2006), la Marseillaise sifflĂ©e lors d’un France-AlgĂ©rie [1], la main de Thierry Henry qualifiant l’équipe de France pour la Coupe du monde (2010), la dernière tempĂŞte mĂ©diatique dans un verre d’eau footballistique a pour objet les propos d’Anelka Ă  la mi-temps du rĂ©cent match contre le Mexique.

Ces propos dont on ne discutera pas l’élĂ©gance auraient Ă©tĂ© tenus dans le huis clos d’un vestiaire. Mais, scoop sensationnel oblige, ils ont Ă©tĂ© complaisamment rapportĂ©s, sans que les grands moralistes des mĂ©dias s’en offusquent, en « une » de L’Équipe. On sait que le quotidien sportif choisit avec soin les scandales qu’il jette en pâture Ă  ses lecteurs et Ă  l’ « opinion publique », omettant par exemple les turpitudes de la FIFA [2].

Depuis, la sortie d’Anelka a donnĂ© lieu Ă  une abondance d’articles et de commentaires politiques qui n’a d’égale que l’insignifiance des faits rapportĂ©s [3], mais lorsque les grands mĂ©dias s’emparent d’un tel sujet, on voit poindre l’affaire d’État. La suite – exclusion d’Anelka, grève de l’entraĂ®nement par les joueurs, etc. – confirma, jusqu’à l’overdose mĂ©diatique, que tel Ă©tait bien le cas et qu’on tenait lĂ  une grande cause nationale, une grave question de sociĂ©tĂ© et… de morale. La promptitude avec laquelle nombre des responsables politiques se sont jetĂ©s sur l’ « affaire » illustre le bĂ©nĂ©fice que peuvent escompter les gardiens de l’ordre Ă©tabli de cette circulation circulaire d’une indignation. Celle-ci serait seulement ridicule si elle ne dissimulait pas, en ces temps de rĂ©forme des retraites, des colères mieux fondĂ©es.

En ces circonstances dramatiques, Alain Finkielkraut ne s’est pas dérobé devant ses responsabilités.

Enfin Alain Finkiekraut vint…

Ce dernier fait partie de ces intellectuels qui savent faire preuve de mesure lorsqu’ils s’expriment dans les médias. Mais quand il s’agit de football, il est parfait. Pour ceux qui auraient perdu la mémoire nous avons recueilli en annexe ses précédentes prestations.

Toutes les occasions sont bonnes – y compris donc un match de football – pour assĂ©ner le « constat » qui fait son fond de commerce depuis une vingtaine d’annĂ©es. Si c’est le cas, c’est que celui-ci cherche (et forcĂ©ment trouve) partout les signes confirmant une lecture de la rĂ©alitĂ© sociale en termes communautaires, religieux ou ethniques. Cette obsession intellectuelle l’amène Ă  interprĂ©ter des phĂ©nomènes aussi diffĂ©rents que les Ă©meutes de novembre 2005, les sifflets contre la Marseillaise, les violences en milieu scolaire ou encore la rĂ©cente dĂ©faite de l’équipe de France contre le Mexique, comme les Ă©vidents symptĂ´mes de « divisions ethniques ou religieuses » menaçant l’unitĂ© de la France. Et toutes les occasions sont bonnes pour que les mĂ©dias accueillent comme un « bon client » un « penseur » si bien ajustĂ© aux dĂ©bats qui « font polĂ©mique ».

Le 20 juin 2010, le Journal du Dimanche publiait le premier les pensĂ©es de l’omniprĂ©sent. Dans une tribune intitulĂ©e « Des sales gosses boudeurs », il proclamait notamment que les joueurs de l’équipe de France « Ă  la diffĂ©rence des autres Ă©quipes nationales, […] refusent, en sales gosses boudeurs et trop riches, d’incarner leur nation. […] Mais – car il y a un « mais » – si cette Ă©quipe ne reprĂ©sente pas la France, hĂ©las, elle la reflète : avec ses clans, ses divisions ethniques, sa persĂ©cution du premier de la classe, Yoann Gourcuff. Elle nous tend un miroir terrible. Ce qui est arrivĂ© Ă  Domenech est le lot quotidien de nombreux Ă©ducateurs et de professeurs dans les citĂ©s dites sensibles. Cette Ă©quipe renvoie Ă  la France le spectacle de sa dĂ©sunion et de son implacable dĂ©liquescence. » Et de fournir aussitĂ´t un contre-exemple : « Jean-Alain Boumsong, l’un des grands joueurs qui n’ont pas Ă©tĂ© retenus pour cette Coupe du monde, en appelle Ă  l’humilitĂ©. Il s’exprimait dans une langue irrĂ©prochable. On a voulu confier l’équipe de France Ă  des voyous opulents et pour certains inintelligents, il faudra maintenant sĂ©lectionner des gentlemen ». Voire des joueurs de golf, auditeurs de France Culture si possible [4].

Le mĂŞme jour, l’incontournable recyclait sa prĂ©dication, presque mot Ă  mot, sur l’antenne d’Europe 1 [5] : « On a le sentiment que la France est invitĂ©e Ă  se regarder dans ce miroir, un miroir absolument terrible. Elle y contemple le spectacle de sa dĂ©sunion, de sa possible, et non plus « implacable »â€¦, dĂ©liquescence, et peut-ĂŞtre que tout cela va crĂ©er un sursaut et que ce sursaut sera salutaire. […] Il faut prendre acte des divisions qui minent cette Ă©quipe, des clans, de ces divisions ethniques, de ces divisions religieuses, de ce joueur exclu parce qu’il est le premier de la classe, des insultes envers un entraĂ®neur au demeurant fort peu compĂ©tent, mais qui rappellent trop les agressions dont sont victimes les mĂ©diateurs et les professeurs dans les quartiers dits paradoxalement sensibles. Tout ça doit nous amener Ă  une prise de conscience ».

Une dĂ©faite de l’équipe de France en Coupe du monde face au Mexique, une engueulade entre un joueur et son entraĂ®neur, et voilĂ  la France « invitĂ©e » par l’intellectuel mĂ©diatique Ă  s’interroger sur sa « possible dĂ©liquescence », et mĂŞme sur son « implacable dĂ©liquescence » (pour reprendre les mots employĂ©s dans le JDD) [6].

Évidemment, le « philosophe » prompt Ă  « blaguer » en 2005 sur la couleur des joueurs de l’équipe de France (voir notre annexe) n’a pas de mots assez durs en 2010 Ă  l’égard de ceux qu’ils nomment des « voyous » : « Nous avons la preuve effarante que l’équipe de France n’est pas une Ă©quipe, que c’est une bande de voyous qui ne connaĂ®t qu’une seule morale, celle de la mafia […] Il est temps de ne plus confier le destin de l’équipe Ă  des voyous arrogants et inintelligents et de sĂ©lectionner des gentlemen ».

L’auteur d’Un cĹ“ur intelligent, lui, sĂ©lectionne courageusement ses indignations : non pas le prĂ©sident de la RĂ©publique et son dĂ©licieux « casse-toi pauvre con », ni mĂŞme ces patrons qui licencient et laissent sur le carreau des milliers d’ouvriers (et leurs familles), mais Anelka et les joueurs de l’équipe de France. La boulimie des tenanciers des mĂ©dias et la frĂ©nĂ©sie du penseur Ă  grande vitesse sont si bien ajustĂ©es qu’elles contribuent ensemble Ă  transformer une pĂ©ripĂ©tie insignifiante en Ă©vĂ©nement mĂ©diatique, Ă  amener les auditeurs ou les tĂ©lĂ©spectateurs Ă  prendre position sur cet Ă©vĂ©nement plutĂ´t qu’à s’interroger sur la nĂ©cessitĂ© de prendre position. Divertir et faire diversion, s’indigner et produire l’indignation.

Et Nicolas Demorand l’accueillit

BHL Ă©tant sans doute en vacances, Nicolas Demorand ne pouvait laisser passer cette occasion pour tendre un micro Ă  ce grand spĂ©cialiste du football qu’est devenu en quelques semaines Alain Finkielkraut. Après le Journal du Dimanche et Europe 1 le dimanche 20 juin, c’est donc France Inter qui invitait dès le lendemain le prĂ©dicateur Ă  exposer ses profondes pensĂ©es sur « la crise du football français » (titre de l’émission).

La nuit lui ayant permis d’affĂ»ter ses banderilles, le professeur de culture gĂ©nĂ©rale part Ă  l’assaut avec l’entrain et la bravoure intellectuelle qu’on lui connaĂ®t : « J’hĂ©site devant ce grand naufrage entre le rire et les larmes. Ces joueurs ne sont pas seulement odieux, ils sont parfaitement grotesques. […] Personnellement je ne ferai pas cadeau du beau mot de mutinerie pour qualifier le putsch dĂ©bile de voyous milliardaires qui s’est dĂ©roulĂ© hier sous nos yeux Ă©bahis. […] Ils doivent ĂŞtre exclus, la France doit dĂ©clarer forfait. Une bande de 11 petites frappes ça ne fait pas une Ă©quipe et ça ne fait pas une Ă©quipe qui nous reprĂ©sente. […] On n’est plus dans l’univers mental du football ; on est dans l’univers mental des Soprano, de la mafia, de l’omerta ». Devant une telle ignominie, le penseur engagĂ© en appelle courageusement aux pouvoirs publics : « s’ils doivent jouer, si les instances fĂ©dĂ©rales et le gouvernement français continuent Ă  abdiquer devant ce genre d’attitudes, alors en tant que citoyen, que philosophe, que supporter, que patriote français, j’espère que l’Afrique du sud va leur infliger une leçon de football ».

Peut-ĂŞtre touchĂ© par la foudre, le journaliste Nicolas Demorand sert alors une question apparemment perfide au citoyen-philosophe-supporter-patriote français : « Est-ce un sujet si important tout ça, Alain Finkielkraut ? » Si la question se pose, et c’est bien la seule question que l’on devrait poser au « philosophe », pourquoi donc lui avoir consacrĂ© une Ă©mission sur France Inter ? Et pourquoi avoir invitĂ© Alain Finkielkraut ? S’il est « si important » pour Demorand d’adopter un ton critique tout au long de l’interview, c’est qu’il lui faut faire oublier qu’en donnant la parole sur ce sujet Ă  Alain Finkielkraut, durant une bonne demi-heure et Ă  une heure de grand Ă©coute, il contribue activement Ă  la production mĂ©diatique de l’ « Ă©vĂ©nement » [7].

La rĂ©ponse de l’intĂ©ressĂ© fuse, Ă©videmment bien prĂ©parĂ©e : « Oui, c’est un sujet très important ! Le football Ă©tait une composante essentielle de ce qu’un sociologue, Nobert Elias, a appelĂ© le ’’processus de civilisation’’. […] LĂ , nous le voyons depuis un certain temps, un processus de dĂ©civilisation est Ă  l’œuvre, et le football, le sport, est l’un de ses théâtres, comme aussi l’école. Et il y a dans tous ces Ă©vĂ©nements une sorte de grand dĂ©voilement qui se produit. On ne peut plus se mentir : on voit l’esprit de la CitĂ© se laisser dĂ©vorer par l’esprit des citĂ©s ». Comme tous les sophistes ou autres « doxosophes » dont parlait Bourdieu, Alain Finkielkraut procède toujours par identifications tape-Ă -l’œil (« comme aussi l’école »), allusions voilĂ©es et arguments d’autoritĂ©, plutĂ´t que de tenter de dĂ©montrer ce qu’il avance. Ainsi invoque-t-il « un journal aussi impeccable, aussi moralement irrĂ©prochable que Le Monde » pour affirmer que le problème de cette Ă©quipe symbolise, rĂ©vèle et dĂ©rive d’ « une division en clans, en ethnies, d’une division religieuse de l’équipe […] Donc ça a effectivement tout Ă  voir avec l’esprit des citĂ©s. » Les quartiers populaires – les « citĂ©s » – sont ainsi renvoyĂ©s, sans autre forme de procès, non seulement au choc des civilisations mais Ă  un « processus de dĂ©civilisation », c’est-Ă -dire en quelque sorte Ă  la sauvagerie.

Malicieux ou affectant de l’être, Demorand tente alors de mettre l’intellectuel pour mĂ©dias devant ses possibles contradictions : « Vous qui vous battez vigoureusement contre la tyrannie de la transparence, vous voulez savoir ce qui se passe dans les vestiaires ? ». La rĂ©ponse est symptomatique des automatismes de la pensĂ©e-Finkielkraut :

- « Oui je veux aussi savoir ce qui se passe dans les Ă©coles, absolument. C’est pareil !
- Ils n’ont pas le droit d’être seuls dans leur vestiaire ?
- Oui, c’est ce qu’ils ont osĂ© dire dans leur communiquĂ© totalement imbĂ©cile.
[…] Je veux savoir qu’aujourd’hui l’insulte au sĂ©lectionneur, l’agression verbale, est inhĂ©rente Ă  une Ă©quipe de haut niveau. Je veux le savoir. Je pense qu’il est très important que nous le sachions, parce que c’est seulement si nous regardons la rĂ©alitĂ© en face qu’un sursaut est possible ».

La « rĂ©alitĂ© », mais laquelle ? Celle de joueurs frustrĂ©s se prenant le bec avec leur entraĂ®neur dans un vestiaire ? Est-ce vraiment cela la « rĂ©alitĂ© » ? N’y a-t-il pas suffisamment de motifs d’indignation actuellement (rĂ©forme des retraites, agression israĂ©lienne contre une flottille humanitaire, rĂ©pression des chemises rouges en ThaĂŻlande, etc.) pour rĂ©server son temps de parole mĂ©diatique et ses grands sentiments Ă  d’autres causes que celle d’une dĂ©route footballistique ? En faisant passer sa vertueuse colère pour une rĂ©action naturelle face Ă  la « rĂ©alitĂ© », Finkielkraut passe sous silence le fait que cette « rĂ©alitĂ© » est toujours le produit d’un travail de reprĂ©sentation. Or, c’est prĂ©cisĂ©ment un attribut des mĂ©dias dominants que de parvenir Ă  imposer, au moins partiellement, une certaine reprĂ©sentation de la « rĂ©alitĂ© » ou plutĂ´t de ce qui – dans cette « rĂ©alitĂ© » – fait problème et doit ĂŞtre l’objet de discours, de polĂ©miques et d’indignations. Chez eux, Alain Finkielkraut est bien chez lui [8].

Mais c’est surtout Ă  la consĂ©cration mĂ©diatique de l’insignifiant que contribuent ses bavardages, prisĂ©s par ceux-lĂ  mĂŞme qui l’interrogent (mĂŞme lorsqu’ils paraissent les dĂ©savouer). RehaussĂ©s de citations leur donnant un air vaguement « philosophique », ils mĂ©tamorphosent en affaire d’État une vulgaire engueulade de vestiaire et les pĂ©ripĂ©ties qui l’ont suivie. Bien entendu, Alain Finkielkraut n’y parvient pas par la seule grâce de son intellect mais avec tout l’appui et toute l’autoritĂ© que lui confèrent les grands mĂ©dias. Ces derniers n’aiment en effet rien tant que ces polĂ©miques de pacotille, oubliĂ©es presque instantanĂ©ment après leur Ă©clatement mais vouĂ©es Ă  faire oublier – au moins pendant quelques jours ou le temps d’un Ă©tĂ© – les questions qui fâchent.

Ugo Palheta

Annexe : Alain Finkielkraut, supporter impĂ©nitent

Pour mĂ©moire, rappelons qu’Alain Finkielkraut avait dĂ©clarĂ© en 2005 dans une interview au journal israĂ©lien Haaretz : « Les gens disent que l’Ă©quipe nationale française est admirĂ©e par tous parce qu’elle est black-blanc-beur. En fait, l’Ă©quipe de France est aujourd’hui black-black-black, ce qui provoque des ricanements dans toute l’Europe ». Faisant face aux critiques (polies) profĂ©rĂ©es dans l’espace mĂ©diatique, l’auteur de la DĂ©faite de la pensĂ©e s’était dĂ©fendu en assimilant ses propos Ă  une « blague » qui n’aurait pas dĂ» ĂŞtre rapportĂ©e par le journaliste. Blague ou non, cela n’avait guère terni l’aura mĂ©diatique d’un penseur qui – comme l’affirmait Nicolas Sarkozy il y a quelques annĂ©es – « fait honneur Ă  l’intelligence française » et a Ă©tĂ© promu en 2009 au rang d’officier de la LĂ©gion d’honneur. Alain Finkielkraut, par ailleurs animateur de l’émission « RĂ©pliques » sur France Culture, continue d’être invitĂ© sur tous les plateaux de tĂ©lĂ©vision ou de radio pour donner son avis, Ă©videmment Ă©clairĂ© et Ă©clairant, sur les sujets que les grands mĂ©dias dĂ©signent Ă  son « intelligence française ».

En bon professionnel de l’indignation sur commande, Alain Finkielkraut sait qu’il ne faut pas mĂ©nager ses mots pour convaincre l’auditeur de l’importance de son propos (car c’est lĂ  tout l’enjeu de tels discours) ; aussi recourt-il frĂ©nĂ©tiquement ou Ă  des locutions latines, ou Ă  des citations ou, Ă  dĂ©faut, Ă  des expressions hyperboliques. Lorsque Thierry Henry a offert la qualification Ă  la France en contrĂ´lant la balle avec sa main, voici comment le « philosophe » a rĂ©agi dès le lendemain (19 novembre 2009) sur l’antenne d’Europe 1 [9] : « comme tout le monde, j’avais Ă©chafaudĂ© deux scĂ©narios : je me prĂ©parais Ă  chanter victoire ou Ă  pleurer ’’cum grano salis’’ en cas de dĂ©faite. […] Et me voici embarrassĂ© par une victoire dĂ©plorable. […] Le jeu c’est les règles, il y a eu triche, une main visible, une main volontaire. Fort heureusement aucun joueur français n’a pu parler comme Maradona de la ’’main de dieu’’. La France ne s’est pas tiers-mondisĂ© Ă  la faveur de cet Ă©vĂ©nement mais, effectivement, on est lĂ  devant un vĂ©ritable cas de conscience. Est-ce qu’il y a une morale dans le sport, puisque je suis un spĂ©cialiste de la morale ? ». On ne peut que se rĂ©jouir d’avoir Ă©chappĂ© Ă  un tel risque de tiers-mondisation.

Mais Alain Finkielkraut n’en Ă©tait pas restĂ© lĂ . Après son interview du matin sur Europe 1, il Ă©tait invitĂ© (une nouvelle fois) dans l’émission de FrĂ©dĂ©ric TaddĂ©i le soir mĂŞme [10]. Voyant dans cette main de Henry le signe et l’effet d’une inexorable perte « du respect des normes, des règles et des formes », il pontifiait Ă  propos du « dĂ©bat capital » que constituerait l’introduction de la vidĂ©o dans l’arbitrage des matchs de football. Cette introduction permettrait de « rĂ©sorber l’inĂ©galitĂ©, qui est en train de se creuser entre l’homme au sifflet et le public », et mĂŞme cette « dissymĂ©trie terrifiante » qui « enseigne le mĂ©pris des mĂ©diateurs ». De la part d’un « penseur » qui n’a jamais dĂ©pensĂ© sa salive pour dĂ©noncer les inĂ©galitĂ©s Ă©conomiques et sociales ou la « dissymĂ©trie terrifiante » entre actionnaires et salariĂ©s, on se demande s’il faut rire ou pleurer, d’autant plus quand on entend la conclusion de ce bavardage : « Ce n’est pas une question sportive, c’est une question de salut public ».

Au passage, l’interview sur l’antenne d’Europe 1 avait Ă©tĂ© l’occasion pour notre « spĂ©cialiste de la morale » de revenir doctement sur sa hantise du communautarisme triomphant. Ainsi, Ă  propos de la qualification de l’AlgĂ©rie pour la Coupe du monde (la troisième de son histoire) et du dĂ©ferlement dans les rues de milliers de supporters rĂ©jouis, Alain Finkielkraut se montrait catĂ©gorique : « Des manifestations en France qui doivent encore aggraver notre malaise. Marc Bloch disait ’’c’est un pauvre cĹ“ur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d’une tendresse’’. Alors pourquoi pas deux amours ? Le problème c’est que, pour de très nombreux supporters de l’AlgĂ©rie, il n’y en a pas deux il n’y en a qu’un. Tout le monde a en mĂ©moire les sifflets qui ont ponctuĂ© le match France-AlgĂ©rie […] Que pensent-ils de la France ? On a l’impression que l’identitĂ© imaginaire est algĂ©rienne et que la France c’est au mieux une compagnie d’assurance, au pire un objet d’exĂ©cration. Et c’est la raison pour laquelle […] la campagne pour l’identitĂ© française a un succès en France. Certains nous disent qu’une telle affirmation identitaire est excluante. Non ! On invite tous les citoyens français Ă  partager cette identitĂ© et il y en a un certain nombre qui refusent fermement et agressivement ». La citation de Marc Bloch n’a Ă©videmment ici qu’une fonction d’intimidation intellectuelle, visant Ă  faire oublier que ces affirmations ne reposent sur aucun argument empirique. Une dure leçon pour les journalistes qui l’accueillent en se montrant si attachĂ©s aux faits ! Sans doute conscient qu’une sottise plusieurs fois rĂ©pĂ©tĂ©e dans les mĂ©dias devient une demi-vĂ©ritĂ©, Finkielkraut resservit le soir mĂŞme dans l’émission de France 3 exactement la mĂŞme argumentation, appuyĂ©e sur la mĂŞme citation de M. Bloch et procĂ©dant aux mĂŞmes amalgames sans fondement. Malheureusement pour lui, l’animateur de l’émission avait prĂ©parĂ© un extrait du journal tĂ©lĂ©visĂ© durant lequel un supporter de l’AlgĂ©rie affirmait : « Comme on a fait la fĂŞte en 98 pour la France, hĂ© ben lĂ  on fait la fĂŞte pour l’AlgĂ©rie ».

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