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Offensives médiatiques antisociales #2

Coronavirus : les patrons de presse brocardent les postiers « déserteurs »

par Jean Pérès,

Le 25 mars, Philippe Wahl, Pdg de La Poste [1] décide de réduire la distribution du courrier à trois jours consécutifs par semaine (mercredi, jeudi et vendredi) à partir du 30 mars. L’objectif affiché : protéger les personnels de La Poste de la pandémie. De nombreux patrons de presse et éditorialistes ne l’ont pas entendu de cette oreille : arguant du fait que les abonnements distribués par La Poste subiraient un retard très préjudiciable aux lecteurs et aux journaux, ils ont vivement protesté. Allant parfois jusqu’à brocarder les postiers, et les traiter de « déserteurs ». Toute décence confinée…

Haro sur La Poste !


Quelques éléments de contexte : depuis le début de la pandémie, les syndicats de La Poste avaient alerté la direction sur les carences dans la protection des personnels, surtout pour les facteurs et factrices, dépourvus de masques, de gants, etc., ainsi que dans les centres de tri, sans écrans de séparation, ni masques. La fédération Sud-PTT avait même assigné La Poste en référé pour la contraindre à mettre en place des mesures de sécurité pour ses agents. La situation difficile des personnels de La Poste a d’ailleurs été relatée par de nombreux journaux, par exemple par Ouest-France, ou encore Le Figaro, Le Monde, Le Parisien, ou 20 Minutes.

Mais le ton change du tout au tout après le 25 mars et l’annonce de Philippe Wahl, qui limitait aux mercredi, jeudi et vendredi, la distribution du courrier et donc des abonnements. Les patrons de presse et leurs éditorialistes affidés entrent alors en guerre médiatique contre La Poste et les postiers. Leur syndicat, l’Alliance de la presse d’information générale (APIG, 298 journaux adhérents), dirigé par Jean-Michel Baylet, lance la campagne avec la tribune « La Poste nous abandonne », déclarant notamment : « Il faut respecter ses clients et assurer la continuité du service public aux citoyens » et que La Poste « bafoue ses engagements contractuels tant vis-à-vis des éditeurs qu’envers l’État et les contribuables, qui lui versent 100 millions d’euros par an pour assurer la distribution. » [2]

Certains quotidiens reprendront la tribune de l’APIG, comme Le Télégramme ou La Montagne. Plus belliqueux encore, le banquier d’affaires Philippe Villin, ancien Pdg du Figaro, parle de « désertion de La Poste » (Figarovox, 29/03). Et La Dépêche, le journal de Baylet, ne dit pas moins : « "Nous sommes en guerre" donc, et La Poste déserte… » (La Dépêche, 27/03) La Gazette du Var propose une autre version : « Ces postiers qui ont trahi leur entreprise… » et poursuit : « Avant même les premières heures du combat, 10 000 postiers ont exercé leur droit de retrait pour se confiner chez eux, sur leur terrasse, sur leur balcon, dans leur jardin… » (14/04) Ne manque que la dénonciation rituelle de la « prise d’otages », La Montagne y pourvoit : « Comme vous, nous sommes pris en otage. Par une entreprise qui se revendique du service public et qui ne l’est d’évidence plus. » (27/03) Sous la plume de sa directrice des rédactions (Sandrine Thomas), le Groupe Centre France se fend même d’une pétition aux accents misérabilistes, laissant entendre que les abonnés à la PQR n’ont pour seul lien avec la société que leur journal quotidien. Loin de nous l’idée de nier l’importance d’un tel lien, mais le ton enfantin de la pétition semble davantage prendre prétexte de ces populations que s’en soucier réellement... Le texte, qui réclame une distribution un jour sur deux, a recueilli au bout d’un mois 12 500 signatures.

Oubliés les articles de la période précédente où il était question des conditions de travail des postiers et postières, de l’absence de masques de protection pour les facteurs qui vont au travail « la boule au ventre », des risques de contamination dus à leurs multiples contacts, du fait que nombre d’entre eux ont été effectivement contaminés. Comme si le fait que les journaux soient ici directement concernés les dispensait d’une approche un tant soit peu équilibrée de l’information.

Au-delà de la presse quotidienne, les éditorialistes ne sont pas en reste. Près de deux mois plus tard, le pilier de comptoir médiatique Olivier Truchot semble ne pas vouloir lâcher l’affaire : « Il faudra quand-même à un moment donné se poser la question : pourquoi La Poste n’a pas, au début, accompli son rôle de service public ? […] On ne peut pas à la fois plaider pendant toute l’année pour le maintien du service public et, quand on a plus que jamais besoin du service public, ils sont aux abonnés absents ! » (« Grandes Gueules », RMC, 20/05). Ce qui ne saurait faire oublier qu’avant lui, un éditocrate de la même trempe s’était jeté dans la bataille : Jean Quatremer.


Le caquet de Jean Quatremer


Déjà remarqué, entre autres, comme pourvoyeur de fake news, Jean Quatremer a tenu, très tôt, à participer à la curée anti-poste :



Dans un premier tweet (27/03), le journaliste de Libération affirme que La Poste « ne distribue plus les journaux ». On se demande où Jean Quatremer trouve ses informations pour sortir une telle contrevérité. Certes, il a rectifié avec son second tweet (sans doute renseigné par un lecteur charitable). Dans ce second tweet justement, il apporte, écrit-il, une « précision ». En fait de « précision » il s’agit du contraire de ce qu’il affirmait dans le premier tweet, mais « précision » fait partie du langage des éditocrates pour faire croire qu’en réalité ils ne se sont pas trompés : ils n’ont pas été assez « précis ». La « précision », c’est que « le courrier est en fait diffusé trois fois par semaine », ce qui est exact, en passant sur la confusion que fait Quatremer entre diffusion et distribution [3]. Puis il affirme aussitôt, avec une certaine dose de mauvaise foi, que cela « ne change rien pour les quotidiens ». Là, on est quasiment perplexe sur l’état de la pensée quatremarine. Trois jours, c’est mieux que pas du tout, et certes moins bien que six jours ; en tout cas, ça change quelque chose pour les quotidiens. Mais que ne dirait-on pas pour se donner raison ?

Et, pour finir, une injonction : « Et qu’on ne nous rabatte plus les oreilles sur la "continuité" du service public. Les entreprises privées assurent cette continuité ». Voilà une bonne nouvelle, les journaux vont être contents ! Et dans cette saillie finale, encore une erreur (on ne peut qu’être étonné d’en voir autant dans le peu de mots que permet un tweet), certes anecdotique, mais dont on se permettra de sourire : en bon français on ne dit pas « rabattre » mais « rebattre » les oreilles. « Rabattre » s’emploie, par exemple, dans l’expression « rabattre le caquet ». À bon entendeur…


Les postiers réagissent


Les réactions des postiers ne se sont pas fait attendre, notamment par la voix de leurs syndicats. Réactions peu audibles cependant car peu relayées, alors que certains médias orchestraient une campagne contre eux. Il faudra un communiqué significativement conjoint de Sud-PTT et du Syndicat national des journalistes (SNJ), dès le 1er avril, pour entendre un autre son de cloche, qui dénonce à la fois les patrons de presse et ceux de La Poste :

En réalité, patrons de la presse et dirigeants de La Poste, au-delà des divergences affichées, font preuve de la même légèreté quant à la santé et à la sécurité des postières et des postiers, comme de la population. La nouvelle organisation de la distribution du courrier s’est faite sous la pression des personnels (notamment via l’exercice massif du droit de retrait) et des organisations syndicales postales. Cela permet certes aux postier·e·s de souffler un peu, mais les risques de contamination demeurent. La décision de distribuer le courrier trois jours d’affilée dans la semaine a, de plus, été prise unilatéralement.

Dans le même sens, la CGT de La Poste : « La maltraitance des postiers, ça suffit ! » (10/04) et la CFDT : « La Cfdt dénonce les conditions de travail des postiers qui seraient de plus en plus problématiques » (29 avril). À lire également, publié par Le Postillon [4], le témoignage instructif d’un postier écœuré par le « lynchage médiatique » :

Et puis la déferlante médiatique s’est transformée en lynchage en règle contre les postiers. Tandis que les infirmières et les caissières étaient des héroïnes, nous, les postiers, on était des salauds, des déserteurs […] Alors tout ça m’a mis en colère.

Et de décrire la situation pour le moins alarmante des postiers dans sa région [5]...

De son côté, le Pdg de La Poste n’a pas attendu pour reconnaître « une erreur », s’excuser auprès des patrons des journaux, et s’accorder avec l’APIG pour une distribution sur quatre jours, effective pour les journaux dès le 6 avril, et sur cinq jours un peu plus tard. Et pour cela, mobiliser en catastrophe « plus de 3000 personnes supplémentaires avec des volontaires, des salariés de la filiale Mediapost (distribution de publicités), des intérimaires et des CDD. » (Le Parisien, 01/04). Le 14 avril, Le Figaro célébrait d’ailleurs cette entente retrouvée entre patrons en réalisant une interview commune à Philippe Wahl, Jean-Michel Baylet, et Marc Feuillée (directeur du Figaro), représentant respectivement La Poste, la presse régionale et la presse nationale à l’APIG. Tout est donc rentré dans l’ordre…


Pourquoi tant de haine ?


On peut se demander pourquoi les médias, surtout les journaux, se sont lancés dans une campagne si véhémente contre La Poste et les postiers. Pourquoi avoir mis dans le même sac le Pdg et les personnels de La Poste, alors qu’il était clair que la décision sur les trois jours était le fait du seul Pdg, et que plusieurs syndicats étaient favorables à la même solution qui fut proposée par le groupe de presse Centre France, soit une distribution alternée un jour sur deux ? Il eut été plus logique d’interpeller le seul Philippe Wahl, d’ailleurs tout disposé à rétropédaler, comme la suite l’a montré.

Une information digne de ce nom aurait ainsi pu interroger la décision de ce dernier, tout en prenant en considération la situation des personnels : leurs protections jugées insuffisantes par les syndicats, suffisantes par la direction ; le fait qu’ils ne bénéficient pas, comme les personnels hospitaliers et policiers de gardes d’enfants dans les crèches et les écoles, d’où un absentéisme plus important ; les conditions de travail des facteurs et dans les centres de tri ; le nombre de contaminés par le coronavirus, sans oublier tous ceux qui ont fait leur tournée malgré les conditions difficiles (des héros ?), etc. Toutes ces questions auraient pu faire l’objet de véritables enquêtes ou reportages, qui auraient permis de mieux comprendre la situation de La Poste dans son ensemble, sans pour autant atténuer la revendication d’une distribution mieux ordonnée des abonnements ; peut-être même cette contextualisation l’eût-elle plus solidement soutenue.

Au lieu de cela, le journalisme de commentaire a produit des doléances en série contre le service public postal. Doléances venues en particulier de la presse de droite, lui réclamant opportunément une meilleure qualité, et surtout une plus grande continuité – et ce « après trois décennies d’éditos favorables à la "restructuration" de la Poste », comme le soulignait Arrêt sur images [6]. Car en effet : qu’est devenu le service public du courrier ? Et surtout : patrons de presse et éditocrates ont-ils jamais documenté (avec continuité !) ou protesté contre les trente années de mise en pièces de ce service public, et contre sa privatisation rampante [7] ?

Ont-ils protesté lorsque la Cour des comptes dans son dernier rapport de février 2020 (prémonitoire ?), a proposé de réduire le nombre de tournées des facteurs et factrices à cinq jours au lieu de six, voire à trois jours alternés pendant une semaine, et deux jours la suivante ? Phénomène que relatait certes La Dépêche du 26 février dernier, sans exprimer alors la moindre irritation.

Questions rhétoriques : pour les tenants de l’idéologie libérale, il en est des services publics comme des aides de l’État : à circonscrire ou privatiser par principe, à réclamer avec la plus grande fermeté quand ils leur sont utiles… Par exemple, à l’heure de fustiger les dépenses publiques, on ne trouvera pas éditocrate qui vive pour évoquer le dossier des aides à la presse [8].

Car il est toujours des cibles plus faciles que d’autres pour les sommités des médias. À ce propos, on soulignera enfin le fléchage à sens unique de leurs cris d’orfraie, qui étrillent La Poste, mais prennent grand soin d’épargner les annonceurs, pourtant responsables des plus grandes difficultés de la presse imprimée pendant la crise sanitaire.

La différence est simple : annonceurs et patrons de presse – certains, de plus en plus nombreux, sont d’ailleurs les deux à la fois ! – font partie des dominants desquels dépendent les chefferies des médias, et les médias eux-mêmes. Une pression économique, on en conviendra, bien plus conséquente que celle que pouvait en réalité représenter la restriction de la distribution des journaux...


Héros et déserteurs


Dans la guerre déclarée au coronavirus par le président Macron, il y a, pour certains, les héros [9], soit le personnel soignant, les caissières, les éboueurs, etc., et les déserteurs : ici les postiers.

Relayant le président et son gouvernement, les médias dominants et leurs têtes de gondoles, ont tôt fait de remercier, de glorifier, d’élever au rang de « héros » les salariés indispensables à la survie de la population et au fonctionnement du système sanitaire. Mais la proclamation de leur héroïsme et les applaudissements associés [10] sont aussi des invitations à rester à leur place, à défaut d’encouragements plus matériels, toujours remis à demain. Idem pour les soi-disant « déserteurs », même traitement, mais en sens inverse, le vocable infamant succédant à la louange pour les faire rentrer dans le rang. Sous les termes de « héros » « et « déserteurs » ce n’est jamais que l’injonction ordinaire faite à la France d’en bas d’aller bosser quoi qu’il en coûte, affublée d’un vocabulaire de propagande de guerre, médiatiquement asséné.


Jean Pérès

 

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Notes

[1Philippe Wahl, nommé à la direction de La Poste en 2013, et reconduit tout récemment, le 4 mars, par Emmanuel Macron est un libéral pur sucre. Banquier de formation, il est un assidu du « dîner du Siècle » où se réunit l’élite politique, économique et médiatique. Il est également membre de la direction de l’Institut Montaigne, think tank ultra libéral, à l’origine d’une très récente note sur le temps de travail dont nous avons analysé la surexposition médiatique lors de sa parution.

[2Pour nuancer cette affirmation, rappelons que cette somme n’est pas un cadeau à La Poste, mais une aide à la presse versée à La Poste en compensation des tarifs réduits qu’elle doit accorder aux journaux.

[3Pour les lecteurs et lectrices qui ne sont pas forcément au courant de ces notions familières aux journalistes, surtout dans la presse imprimée (comme Libération où travaille Jean Quatremer), nous précisons que le diffuseur est le marchand de journaux, tandis que le distributeur, entre autres, c’est La Poste.

[4Le Postillon est un bimestriel indépendant et sans publicité de Grenoble, « avec pour unique business plan d’occuper le créneau porteur et néanmoins complètement délaissé de la presse locale critique ».

[5« Entassés casiers contre casiers, les facteurs tombaient malade les uns après les autres et les centres courriers devenaient des foyers de contagion du virus, des clusters postaux. À Saint-Laurent du Pont, Moirans, Saint-Marcellin, Grenoble, des facteurs se sont saisis du droit de retrait pour dénoncer le manque de mesures de prévention et de protection. Des alertes pour "danger grave et imminent" ont été déposées par les syndicats dans plein de centres, comme à Moirans où six salariés ont été contaminés. »

[7Les occasions n’ont pourtant pas manqué : ouverture à la concurrence (1991), suppressions continues de postes (100 000 sur 350 000), transformation en société anonyme (2010), suppressions de bureaux de poste (de 17 000 à 9 000). Dernière étape toute récente : le 4 mars 2020, La Poste quitte le giron de l’État (la première fois depuis Louis XI, selon Le Monde) pour passer sous le contrôle de la Caisse des dépôts et consignations (66 % du capital). On imagine facilement que le contrôle de cette institution financière ne va pas faciliter le transport du courrier dans les campagnes profondes, et favoriser plutôt des activités plus « rentables ». A-t-on entendu les patrons de journaux et leurs éditocrates protester à cette occasion ?

[9On notera que la pétition lancée par La Montagne range ostensiblement les éditeurs (= patrons) de presse parmi ceux-ci : « Partout en France, les éditeurs de presse quotidienne réalisent des prouesses incroyables pour maintenir une offre d’information, de service et de distraction, en imprimant tous les soirs [le] journal, avec un maximum de sécurité sanitaire pour tous les métiers de la chaîne de production. » On applaudit !

[10Nous ne nions nullement, évidemment, le courage et l’humanité de toutes ces personnes, bien au contraire. Il s’agit ici de souligner le caractère intéressé de certains de leurs laudateurs.

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