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Connivences et complaisances : le marathon promotionnel d’Alain Minc

Comme tous les mois de janvier, Alain Minc, prĂ©sident du Conseil de surveillance du Monde, conseiller des grands patrons (Pinault, Arnault, BollorĂ©...), essayiste au service de la « raison », sort un livre. Minc est prolixe, comme il le reconnaĂ®t lui-mĂŞme : un essai par an, « c’est [son] rythme biologique ! » (« La Matinale de Canal + », 11.01.07). AdulĂ© par une presse qui se prĂ©cipite Ă  ses pieds (comme chaque annĂ©e), prĂ©sent dans tous les studios et sur tous les plateaux, il assure, la promotion de son dernier chef-d’Ĺ“uvre : une biographie sur John Maynard Keynes qui, d’après lui, flirtait avec l’antisĂ©mitisme.

Ce qui intĂ©resse Alain Minc, et passionne donc les mĂ©dias, ce n’est pas la dimension exceptionnelle de l’Ĺ“uvre de l’Ă©conomiste Keynes, mais plutĂ´t l’ambiguĂŻtĂ© et le malaise que suscite l’homme Keynes... Mais peu nous importe en l’occurrence, le « fond » de l’ouvrage. N’en aurait-il aucun, son auteur aurait bĂ©nĂ©ficiĂ© du mĂŞme accueil qui seul nous intĂ©resse ici.

La critique unanime

C’est Luc Ferry qui ouvre le bal dans une Ă©mission de bavardage sur LCI (06.01.2007) - dans laquelle il s’oppose (le mot est fort) Ă  Jacques Julliard - : « C’est du très bon Minc [...] On est dans cette logique d’analyse de la distinction, sauf que Minc nous fait grâce du fatras jargonneux Ă  la Bourdieu et qu’on a l’intelligence en plus. [...] C’est du très bon Minc encore une fois, c’est un très bon livre. Et puis, ça se lit, comme toujours les livres d’Alain Minc, avec beaucoup de facilitĂ© et de plaisir. C’est toujours très pĂ©dagogique ce qu’il fait. » [1]

Moins « jargonneux », le quotidien Les Echos (08.01.2007) souligne qu’Alain Minc « est l’Ă©minence grise de nombreux patrons » et qu’il vient de rĂ©diger « une biographie Ă©clairante » sur John Maynard Keynes. Pas en reste, Alain Duhamel dans Le Point (11.01.2007) rĂ©alise un parallèle flatteur entre le biographe et son sujet : « Un Keynes romanesque, supĂ©rieur, Ă©blouissant, arlequinĂ©, dont Alain Minc pourrait ĂŞtre l’Ă©pigone français. Un Keynes qui inspire un très bon cru Ă  Alain Minc, Ă  qui l’admiration semi-narcissique d’un autre va bien. » Taquin, le Duhamel ? L’Ă©loge occupe 2960 signes...

Quelques jours plus tard, c’est Le Figaro (17.01.2007) qui rend un (vibrant) hommage de 3180 signes au livre de Minc : « Alain Minc est subjuguĂ© par cette accumulation de talents et de rĂ©seaux, qu’il dĂ©crit avec une gourmandise de midinette. [...] Sa mĂ©thode consiste Ă  "pratiquer le dedans-dehors", ce qui lui procure une originalitĂ© de point de vue sans pareille. » Mieux encore : « Ni vĂ©ritable biographie ni exposĂ© d’une doctrine Ă©conomique qui façonnera l’après-guerre de 1945, le livre de Minc vaut par cet entrelacement des registres. Il nous aide Ă  comprendre comment s’Ă©labore une pensĂ©e, et plus encore des remèdes. » Merci de nous aider Ă  comprendre comment doit se lire un Minc....

Le lendemain, c’est au tour de son ami Jacques Attali de s’y coller dans L’Express (18.01.2007) : « Avec force dĂ©tails, Alain Minc rĂ©vèle bien des aspects mĂ©connus de l’homme qui rĂ©volutionna la pensĂ©e Ă©conomique. [...] Dans sa passionnante biographie, Alain Minc nous fait partager, minutieusement, presque jour après jour, les mĂ©andres de la vie de ce gĂ©ant du XXe siècle [2] » Un passionnant tĂ©moignage d’amitiĂ© de 2160 signes.

Le Monde, dont il est le prĂ©sident du Conseil de surveillance, signale la sortie de l’essai dans un sympathique articulet de 1030 signes (19.01.2007) et nous apprend que « le livre insiste aussi sur le système de pensĂ©e, Ă©tonnamment souple et ouvert, de J. M. Keynes. » Fin janvier, Le Figaro Magazine (27.01.2007) en remet une couche... Fermons le ban.

Des micros aux ordres

Fermons le ban et ne jugeons pas ici de la qualitĂ© objective (?) de l’essai de Minc. Mais soulignons simplement le poids attribuĂ© Ă  un ouvrage - qui sera oubliĂ© dans un an - et l’unanimisme de la presse. Une presse qui convie avec enthousiasme l’essayiste multicarte et de surcroĂ®t plagiaire condamnĂ© [3]. C’est Le Nouvel Observateur qui le confronte Ă  Daniel Cohen dans un dĂ©bat faussement vrai (01.02.2007) sur Keynes (en deux mots : ils sont d’accord sur tout). C’est le quotidien d’Ă©conomie Les Echos (08.01.2007) qui lui offre, sur une pleine page, l’occasion d’arborer son mĂ©pris du peuple, et de se poser en rĂ©sistant : « Les tenants de la "pensĂ©e unique", dont je serai Ă©ternellement, sont sur la dĂ©fensive car le crĂ©neau politique dominant consiste Ă  aller conquĂ©rir les voix marginales sur une tonalitĂ© populiste. » « En matière Ă©conomique, on crie haro sur la banque centrale europĂ©enne, ce qui est pour moi le marqueur absolu du populisme et le comble de l’absurditĂ©. » « PrĂ©tendre que le peuple a votĂ© contre les Ă©lites Ă  55/45 est une formidable escroquerie intellectuelle, lancĂ©e par ceux qui dĂ©sormais ont l’ascendant intellectuel, c’est-Ă -dire en rĂ©alitĂ© les populistes. » « PrĂ©tendre qu’il n’y a pas de lĂ©gitimitĂ© intellectuelle, que tous les citoyens sont des experts que tout le monde est Ă©gal face aux enjeux majeurs, quelle absurditĂ© ! » « Oui, la pensĂ©e unique a changĂ© de camp. Elle est devenue populiste, Ă©conomiquement laxiste, anti-europĂ©enne. Nous, nous sommes dĂ©sormais des francs-tireurs. Des marginaux. » Des hĂ©ros en somme. Alain Minc, marginal ? En tout cas, pas dans les mĂ©dias.

Alain Minc, marginal ? Quand on lui demande, toujours dans Les Echos quels sont les « entrepreneurs les plus toniques du monde occidental depuis 15 ans », il cite sans hĂ©sitation les « marginaux » dont il est le conseiller financier - « BollorĂ©, Pinault, Arnault, Naouri... » - et dont il s’emploie Ă  dĂ©fendre les revenus : « - Et qu’[ils] gagnent 300 fois le SMIC, cela ne vous gĂŞne pas ? - Il paraĂ®t que cela crĂ©e le dĂ©sordre. Je ne le crois pas. [...] Il faut avoir l’honnĂŞtetĂ© de reconnaĂ®tre qu’après impĂ´ts, ce n’est plus 300 fois, c’est 150 fois le SMIC. » Puis, après une petite leçon d’Ă©conomie Ă  l’adresse des chĂ´meurs (« D’abord il consisterait Ă  dire que le plein emploi existe pour ceux qui peuvent et qui veulent travailler »), il confie, en guise d’Ă©loge de la marginalitĂ©, qu’il aurait « votĂ© pour Dominique Strauss-Kahn avec enthousiasme », mais qu’il va voter pour Nicolas Sarkozy car « il est d’une trempe politique peu banale et me paraĂ®t le plus Ă  mĂŞme de remplir "la fiche de poste". »

Pontifier, Alain Minc aime ça. Il reproduit l’exercice sur France Inter (« La Bande Ă  Bonnaud », 04.01.2007) puis sur France Culture (« Les Matins de France Culture », 22.01.2007). Le marathon d’Alain Minc est moins l’occasion, pour celui-ci, de parler de l’Ĺ“uvre de Keynes que donner son point de vue sur tous les sujets. Sur France Culture, il est question des mĂ©dias, et quand le prĂ©sident du Conseil de surveillance du Monde s’exprime, on Ă©coute d’une oreille attentive : « je suis pour une vision totalement Ă  l’anglaise du fonctionnement d’un journal. C’est-Ă -dire : les actionnaires nomment un patron. Le patron est responsable Ă©ditorialement, en totale libertĂ©, de ce journal. » Et donc le patron doit satisfaire les actionnaires, non ? « Les actionnaires ont une influence très forte sur la vie Ă©conomique de l’entreprise. Mais c’est ça le boulot des actionnaires ! En tout cas, ils ne peuvent pas, dans un journal, avoir une influence sur la vie rĂ©dactionnelle. » Est-ce la naĂŻvetĂ© ou la mauvaise foi qui font dire Ă  Alain Minc qu’il n’y a pas d’interfĂ©rences entre la gestion Ă©conomique du mĂ©dia et le rĂ©dactionnel ? Une enquĂŞte impertinente de la rĂ©daction de TF1 sur Bouygues ou de celle du Figaro sur Dassault serait-elle possible ? Ă€ n’en pas douter non. Cet entretien, enfin, lui a permis de faire le point sur le bipartisme : « La dĂ©mocratie, c’est deux grands partis et un petit espace au milieu. Mais cette espèce d’Ă©galitarisme des candidatures, ça fabrique aussi le 21 avril. [...] Nous manquons de bipolaritĂ©. » Avouons-le : nous rĂŞvons aussi d’un pluralisme mĂ©diatique oĂą Alain Minc dialoguerait avec Minc Alain, « avec un petit espace au milieu ».

Une télé en continu

Mais c’est Ă  la tĂ©lĂ©vision qu’Alain Minc doit la phase de sa campagne promotionnelle la plus visible. Que celui qui n’a pas croisĂ© le plagiaire de service sur son petit Ă©cran depuis un mois Ă©crive Ă  Acrimed, il recevra un exemplaire gratuit du prochain magazine ! Alain Minc ne s’est pas arrĂŞtĂ©. Échantillon.

Dans la Matinale de Canal + (11.01.07), il explique que « les Français sont plutĂ´t des « con-con », c’est-Ă -dire des conservateurs en sociĂ©tĂ© et des conservateurs en Ă©conomie », il se positionne pour l’avenir : « Sarkozy, c’est un vieil ami », et donne un conseil aux jeunes plagiaires en herbe : « un rĂ©flexe de vieux pro : il ne faut jamais Ă©crire un bouquin de politique en campagne prĂ©sidentielle. » En bon vieux pro, il excelle en cabotinage au cĂ´tĂ© des omniprĂ©sents Alain Duhamel et Jean-François Kahn chez FOG (France 5, 14.01.2007), et rĂ©cidive : « Les dĂ©mocraties fonctionnent quand il y a une bonne bipolarisation. Je prĂ©fère que la gauche social-dĂ©mocrate soit la plus forte possible et la droite rĂ©publicaine la plus forte possible. » Sur France 5, on le retrouve dans « CafĂ© Picouly » le 2.02.2007, le lendemain sur Canal +, il va saluer le plagiaire impertinent Thierry Ardisson [4] (« Salut les terriens », 3.03.2007).

Mais c’est au dĂ©but du mois de janvier qu’a eu lieu l’Ă©change le plus original de cette tournĂ©e mĂ©diatique. Alain Minc Ă©tait alors l’invitĂ© de Laurent Ruquier sur France 2 (« On n’est pas couchĂ© », 06.01.2007). Michel Polac, chroniqueur dans l’Ă©mission, l’interpelle :

- Michel Polac : Je dĂ©teste les premiers de la classe, je les ai toujours dĂ©testĂ©s, dès l’Ă©cole. Je pense que ce sont des lèche-bottes qui se contentent de faire les perroquets. Et plus ils rĂ©pètent bien ce que le professeur leur a dit ou ce qu’il y a dans les livres et plus ils ont de bonnes notes. Mais ĂŞtre le perroquet, Ă  mon avis, ça donne pas grand-chose. Alors Ă  mon avis, c’est expliquĂ©... enfin ça se retrouve dans la carrière d’Alain Minc puisque, grâce Ă  tous ses diplĂ´mes, il a Ă©tĂ© engagĂ© Ă  Saint-Gobain, je crois, et il a fait une carrière fulgurante qui a fait perdre des milliards Ă  Saint-Gobain et il a Ă©tĂ© virĂ©. Après ça, il est allĂ© chez monsieur de Benedetti... Olivetti, le grand patron italien et il lui a fait perdre des milliards et il a Ă©tĂ© virĂ©. Et puis il est rentrĂ© au Monde et Ă  partir de l’instant oĂą il Ă©tait au Monde, Le Monde a perdu une fortune au point que maintenant, aujourd’hui, Le Monde n’est plus un journal vaguement neutre, c’est un journal sarkozyste. [...] Donc je pense que ça justifie ma critique du premier de la classe. [...]

- Alain Minc : Est-ce que je peux vous rĂ©pondre par une phrase en anglais ? [...] : il y a une phrase en anglais qui s’appelle le self fullfiling prophecy, c’est-Ă -dire une prophĂ©tie qui s’auto-rĂ©alise et de ce point de vue, votre discours est parfait et Ă  mon avis vous sortirez rassurĂ© de vous-mĂŞme après une prestation pareille.

Quelques minutes plus tard, Michel Polac repart Ă  la charge et aborde un sujet que les mĂ©dias n’ont jamais Ă©voquĂ© : le plagiat de Minc.

- Michel Polac : Eh bien Ă©coutez, lĂ  je vais ĂŞtre beaucoup plus mĂ©chant [...] Vous savez que je suis un homme du livre et il se trouve qu’il y a eu un petit livre sur Spinoza que j’ai beaucoup aimĂ©, dont j’ai parlĂ© quand il est sorti chez Climats, qui s’appelait Spinoza, le masque de la sagesse, et c’Ă©tait de Patrick Rödel. Or Alain Minc a Ă©tĂ© condamnĂ© pour plagiat pour avoir largement empruntĂ© 34 extraits au livre de Patrick Rödel.

- Alain Minc (un peu exaspĂ©rĂ©) : Alors comme je vous connais, je savais que vous m’en parleriez car au fond, depuis que je vous regarde Ă  la tĂ©lĂ©, vos trucs sont assez connus, comme un bon acteur. Et ce que je vais vous dire de manière très simple, c’est que j’aimerais bien, Michel Polac, que vous disiez de votre vie ce que je dis de cette chose (sic), j’ai fait en effet une connerie en ne citant ce livre qu’une fois alors que j’aurais dĂ» le citer de nombreuses fois. Mais on peut me soupçonner suffisamment d’intelligence pour ne pas faire deux fois la mĂŞme connerie. Parfois quand je vous Ă©coute, je ne suis pas sĂ»r que vous fassiez de mĂŞme.

Alain Minc se sort ici d’une situation inextricable. CondamnĂ© pour plagiat (qu’il cherche Ă  minimiser d’ailleurs), l’homme qui avait dit « ne pas supporter les approximations intellectuelles » (in La Mondialisation heureuse) admet qu’il a fait une « connerie », et se pose en victime. La proie de Polac ne s’est d’ailleurs jamais vue inquiĂ©tĂ©e par les journalistes sur ce sujet. Au contraire, on ne cesse de le prĂ©senter comme un gĂ©nie iconoclaste...
Reprenons.

- Michel Polac : Vous avez l’art d’escamoter les problèmes...

- Alain Minc : Non, vous n’avez pas l’habitude qu’on vous rĂ©ponde.

- Michel Polac : Si, j’aime bien qu’on me rĂ©ponde. Le seul problème, c’est que vous Ă©crivez avec des nègres et qu’un de vos nègres a fait une Ă©norme bourde, il a citĂ© une recette de confiture de rose qu’aurait Ă©crite Spinoza...

- Alain Minc (l’interrompant) : Mais c’est tout Ă  fait le livre euh sur... je vous ai dit que le livre de Rödel Ă©tait un livre tout Ă  fait remarquable que j’ai fait une connerie en ne le citant pas et qu’Ă  un moment donnĂ© j’ai Ă©tĂ© abusĂ©. Si vous voulez...

- Michel Polac (qui a relevĂ© le semi-aveu) : AbusĂ© par qui ?

- Alain Minc (dans le rĂ´le du martyr) : AbusĂ© par moi. Si vous voulez une autocritique qui soit encore plus soviĂ©tique que celle-lĂ , je vous la fais volontiers. Et si vous voulez me faire le vieux truc qui, parce que je vous ai rĂ©pondu, consiste Ă  rĂ©pĂ©ter trois fois la mĂŞme chose, allez-y.

Signaler dans une Ă©mission populaire que la personne encensĂ©e par l’ensemble de la presse a commis un plagiat relèverait du procès stalinien. Que dire alors du doute qui saisit le tĂ©lĂ©spectateur attentif, quand il entend : « Pendant la deuxième guerre mondiale, il [Keynes] a fait une chose extraordinaire, que j’ai apprise en fait en lisant ce bouquin. » ? En lisant son propre bouquin ou en le rĂ©digeant ?

Mais qu’importe : Alain Minc est adulĂ© par les mĂ©dias, parce que « bon client », « politiquement incorrect », « iconoclaste »... Et surtout Alain Minc est un homme d’influence, ami des grands patrons, de Nicolas Sarkozy, prĂ©sident du Conseil de surveillance du « quotidien de rĂ©fĂ©rence ». Ne pas froisser Alain Minc.

En 2005, une vraie biographie sur Keynes, Ă©crite par Gilles Dostaler, spĂ©cialiste de l’Ă©conomiste anglais, Ă©tait parue [5]. Ă€ l’Ă©poque, rien dans les mĂ©dias... ou si peu.

Mathias Reymond

(Avec les clavistes d’Acrimed et du Plan B, pour les transcriptions des Ă©missions radiophoniques et tĂ©lĂ©visuelles)

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