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" Confusion des genres " : Le Monde et le Maroc

La direction du Monde réserve des pleines pages à la promotion du Maroc. Face aux objections, le directeur de la rédaction rappelle qui est le patron...

Extrait de Le Pouvoir du Monde, de Bernard Poulet [1].

" Rue Claude-Bernard, (…), il est très mal vu de parler de "confusion des genres". L’expression fait référence à l’ " affaire 20 Minutes ", ce quotidien gratuit lancé en France en mars 2002, dont les éditorialistes du Monde avaient condamné le principe, mais avec lequel le quotidien a ensuite passé un accord pour l’imprimer deux jours par semaine. Il y avait donc une flagrante contradiction entre les principes défendus par le journal - on est contre les journaux gratuits - et les pratiques commerciales de son imprimerie - on imprime l’un d’eux [2]. (…) La contradiction inquiétait ceux, dans le journal, qui redoutaient que ce fût la porte ouverte à des compromissions plus graves.
Or, un nouvel incident montre qu’ils n’avaient peut-être pas tout à fait tort. Alors que Bagdad vient à peine de tomber - le 9 avril 2003 -, le journal consacre étrangement, du 15 au 19 avril, une série de reportages d’une longueur inhabituelle, cinq pleines pages, à la société marocaine. Agréables à lire, elles évoquent peu la guerre et encore moins les éventuelles menaces islamistes dans le pays (1). Cette publication a été décidée au sommet. Le responsable des pages "Horizons", où la série est publiée, n’avait pas été prévenu, pas plus que le rédacteur en chef chargé des suppléments. L’un et l’autre manifestent leur mécontentement quand ils l’apprennent, au mois de mars, en plein milieu de la guerre : on leur prend beaucoup de place au moment où ils en manquent déjà pour couvrir l’actualité de la guerre en Irak. Mais ils se font brutalement rabrouer (2).
La question sera soulevée au comité de rédaction suivant, le lundi 31 mars, car personne ne peut s’empêcher de rapprocher la publication de ces reportages des négociations que Le Monde menait au même moment avec le gouvernement marocain. En effet, le quotidien souhaitait être imprimé au Maroc, y être vendu moins cher et même pouvoir intégrer dans ses pages de la publicité locale, expliquent des journalistes marocains. Ce premier pas pouvait préparer une stratégie d’implantation dans tout le Maghreb. De là à supposer qu’on ait voulu faire plaisir au gouvernement marocain, et à parler de "confusion des genres"…
Si c’était le cas, ce fut quand même raté. Car, au moment même où paraissait ces reportages, Rabat décidait que l’accord pouvait attendre. La presse marocaine avait vu en effet d’un mauvais œil l’irruption du Monde sur un marché publicitaire déjà étroit et elle s’était employée à la bloquer. Et puis, ce ne fut sans doute qu’un prétexte de plus, mais une fois encore l’arrogance du journal lui a joué des tours : Le Monde s’était permis d’inviter le tout-Maroc à une fête pour célébrer un accord… qui n’était pas signé. Les Marocains ont trouvé cela très mal élevé. "

(1) Le 16 mai, un attentat à Casablanca, attribué à des terroristes islamistes, fera plus de quarante morts.
(2) Un violent incident public oppose alors Edwy Plenel au responsable des pages "Horizons" devant les caméras de France 2 qui effectuaient un reportage sur la vuie du Monde pendant la guerre d’Irak pour l’émission "Complément d’enquête". A la demande de la direction du Monde, une partie de la scène sera coupée. " J’ai pété les plombs devant les caméras ", dira Plenel à l’antenne.


Complément d’enquête...

Le responsable des pages "Horizons" était alors Eric Fottorino (voir sur le site du journal " la direction du Monde et la rédaction en chef ", lire Journalisme et cyclisme. Une grande enquête du "Monde").

Extrait du reportage diffusé dans l’émission de France 2 " Complément d’enquête ". Réunion des rédacteurs en chef du journal :

Voix off : " C’est avec Eric Fottorino que l’incident éclate. Le Monde doit paraître au Maroc en même temps qu’à Paris dès le 12 avril. Le rédacteur en chef des pages " Horizons " apprend en pleine réunion qu’une partie de ses dossiers sera consacrée à des articles sur la société marocaine. Il n’est pas d’accord. Edwy Plenel se fâche.
Plenel : Tu veux que je te raconte ma journée d’hier ? C’est… Ecoute, quand même, c’est pas sérieux. T’es à l’étage, là, on est à vingt mètres…
Fottorino : Justement…
Plenel : Mais quand on se croise moi, ben oui, moi je fait… OK !
F. : J’ai cru que c’était ça.
P. : D’accord, t’as cru parce que tu as un préjugé sur comment je fonctionne ! C’est comme ça que je réagis et je trouve ça pas bien quand je travaille depuis sept ans avec quelqu’un et que j’ai nommé quelqu’un à certaines fonctions. Je trouve pas ça correct, je suis désolé.
Ca sera coupé, ça, hein, parce que ça c’est notre vie interne. J’espère, je suis désolé, hein, je… Pas pour nous, pas pour nous, ça. " (Fottorino se lève et s’en va).

 

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