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Une tribune libre de 1999

Comment faire passer sa parole à la télé ?

Petit manuel en neuf points, à l’usage de qui veut faire entendre sa voix
par Brigitte Tijou,

Sous forme d’une tribune [1] : un article de Brigitte Tijou, responsable de la communication d’Act Up-Paris, paru dans le n°1 de la revue Vacarme pour contribuer au débat sur les conditions d’interventions des mouvements contestataires dans les médias.

Vous êtes un groupe, mouvement ou association, vous ne disposez pas a priori d’une parcelle de parole autorisée à la télévision. Vous voulez cependant utiliser la télé comme instrument de propagation de votre discours, mais sans trop en être victime, sans que votre discours y soit déformé, tronqué, ou détourné.

Inutile de rêver à votre propre émission, vous serez toujours inscrit dans un dispositif avec lequel il vous faudra jouer Une seule exception à notre connaissance : la chronique francilienne du Télé Bobine, qui nous a fait rêver durant 4 mois d’une télé ouverte sur la réalité. Sans contrôle lors de l’enregistrement ni censure au montage, cet espace fut investi précisément par les plus exclus de la télé. Mais c’est fini, et ce n’était pas l’audience de TF1.

Autrement, il faut bien bricoler. Tous les groupes, associations, ou mouvements issus de luttes sociales et politiques, ne peuvent se passer de l’instrument qu’est la télévision. Certains ont donc intégré une stratégie particulière envers la télévision, dès leur création. C’est le cas, entre autres, de Greenpeace, d’Act Up et du DAL (Droit au logement). Cela demande une connaissance minimale de l’aménagement technique du temps et de l’espace publics que se sont appropriés ceux qui exercent le pouvoir médiatique.

Voici donc plusieurs procédés, expérimentés à ce jour, pour tenter de vous faire entendre à la télé.


1) Créer un événement

Cette stratégie repose sur l’attrait des médias pour le spectaculaire et l’inédit. L’actualité est souvent constituée par ce qui ferait désordre dans un ordre supposé établi et continu des choses. Elle s’adresse en premier lieu aux journaux télévisés. Il s’agit avant tout de fournir de l’illustration, des images, et à cette occasion d’inviter les médias à faire leur propre enquête.

Greenpeace utilise systématiquement cette stratégie, tout comme Act Up (« encapotage » de l’obélisque de la place de la Concorde), ou encore les militants anti-FN (banderole déployée sur la façade de l’Opéra Garnier), le DAL investissant des immeubles inoccupés, etc. Ce procédé d’action a malheureusement aussi été intégré par les commandos anti-avortement. Mais pour ces derniers, par delà la portée médiatique, il s’agit surtout de traumatiser les femmes qu’ils empêchent d’avorter.

À jouer ainsi sur la fabrication d’images fortes et émotionnelles, le risque principal est d’abandonner entièrement au journaliste le soin de fabriquer le discours. L’image est traditionnellement le lieu de l’émotionnel et le texte celui de la rationalité. Essayez donc d’adapter votre discours aux normes du journal télévisé, prévoyez des interventions courtes et un langage à la limite du slogan, intégrez votre discours aux images par exemple sur des pancartes ou des banderoles. Là encore, malheureusement, cette forme de pensée par slogans et simplifications semble mieux convenir au FN qui s’attaque avant tout aux grands fantasmes collectifs, qu’aux pensées plus subtiles et plus élaborées. Mais il faut alors savoir opposer une inventivité et une étrangeté de slogans multiples (« silence = mort », « nature = vie », etc.) au ressassement sombre des deux, trois mêmes équations simplistes (immigration = chômage).
Choisissez enfin une date creuse en événements, faites jouer la concurrence entre les différentes chaînes, et sachez vous faire désirer, notamment, en ne dévoilant jamais complètement à l’avance l’événement que vous allez créer


2) Fournir de l’information

Il s’agit de se constituer en agence de presse, dont les informations peuvent être reprises par les journaux télévisés, et par toutes les émissions de débats. C’est une méthode efficace si le dossier est suffisamment complet, et sans grand risques. Sauf peut-être celui de heurter la susceptibilité des journalistes professionnels qui refusent de vous considérer comme une véritable agence de presse. Vous pouvez avoir parfois la désagréable surprise de voir votre dossier réduit quelques points d’une importance secondaire pour vous.


3) Se faire inviter sur son thème

Si vous êtes déjà un peu reconnu en tant que groupe, ou en tant que personne, vous pouvez avoir l’opportunité de participer à une émission. Réussir à placer quelques unes de ses revendications au cours des débats ne va pas sans difficultés. Tout intervenant va se retrouver prisonnier d’une règle du jeu qu’il ne maîtrise pas, soumis aux décisions du présentateur qui distribue les temps de parole, et fait généralement du chantage au temps.

Les conditions « naturelles » de la discussion, de l’expression et de la réflexion sont largement faussées et entamées par les dispositifs techniques de ces émissions. Il vaut mieux renoncer à ce genre de participation, si l’on ne se sent pas le courage de supporter tout cela et de batailler avec, si l’on ne possède pas une certaine connaissance du mode d’intervention instauré dans l’émission et du statut de sa parole. Ne pas rêver au quart d’heure de gloire, car on sort la plupart du temps frustré et humilié Pour éviter la dépression « post-passage à télé », mieux vaut ne pas se laisser emporter par la logique du débat, ne pas se disperser en répondant à des questions qui n’ont aucun rapport avec votre propos. Il faut essayer de réduire son discours à un point, et y revenir au besoin. Un dernier conseil : renoncer définitivement aux talk-shows du type « Mireille Dumas et ses amis ».


4) Perturber l’émission (Hors règle du jeu)

La stratégie consistant à profiter du dire pour créer un scandale en interrompant l’émission, quels qu’en soient le genre et thème, fait beaucoup rêver. Il y a quelque années, l’irruption intempestive demeure envisageable.Aujourd’hui la télévision transformée en bunker, particulièrement les studios de direct. L’arrivée d’une trentaine sans-papiers, devant le hall de France 2 à 20 heures, provoqua cet hiver la fermeté immédiate de toutes les issues et le déploiement de C.R.S. dans toutes les rues avoisinantes.
Rêvons un peu ! Vous parvenez quand même à franchir le triple sas de l’entrée, vous arrivez jusqu’au plateau sans perdre la moitié des militants en route, vous déployez votre banderole et vos pancartes devant les caméras sans trop vous prendre les pieds dans les câbles. Mais attention ! Vous risquez fort d’être avalés par l’émission et intégrés au décor, en particulier dans ces shows « bric-à-brac » qui digèrent tout ce qui se présente. Vous n’aurez pas le temps de dire grand chose d’intéressant, et vous passerez finalement pour des guignols. La télévision ne supporte pas que soit cassé le rythme et le rituel établis.


5) Perturber une émission (De l’intérieur)

Certaines émissions de débats prévoient l’intervention du public, il est a priori relativement aisé d’y participer. Il faut alors entrer au moment opportun dans le débat. Vous êtes dans une position relativement privilégiée, qui permet d’éviter le strict face à face dans lequel le présentateur enferme souvent les interlocuteurs principaux, réduisant leurs discours à une opposition circonstancielle. En outre, vous bénéficiez du respect et de la politesse que la télé instaure envers cet intervenant venu du public, peut-être parce que son statut fait de lui une figure emblématique du téléspectateur Cependant il faut savoir qu’on ne vous donnera pas la parole à plusieurs reprises. Il vaut mieux donc se limiter à une seule intervention et surtout, ne jamais rendre la parole avant d’avoir tout dit.


6) Produire ses propres images

Vous aurez ainsi l’avantage de maîtriser toutes les étapes : élaboration du discours, tournage et montage. Avec un minimum de matériel et quelques compétences techniques, tout groupe peut envisager la fabrication de produits audiovisuels. Cela peut aller des simples images de ses actions qui pourront être utilisées par les journaux télévisés, au film ou clip plus élaborés. Pour ces derniers, trouver un diffuseur à la télévision devient plus difficile ; toute image quelque peu militante se voit généralement refusée par les chaînes.


7) Vendre sa structure

Dès qu’un groupe connaît une certaine renommée, les émissions de reportages s’intéressent à son fonctionnement. Les durées souvent conséquentes de ces reportages permettent de vendre l’image du groupe et d’instiller dans le PAF les messages que l’on veut faire passer, même s’ils disparaissent très souvent derrière la fascination pour les structures. Il vous sera difficile de contrôler ce qui est filmé, et vous ne posséderez aucune maîtrise des différentes étapes de la production. Cependant il en restera toujours quelque chose !


8) Se greffer sur un autre événement

Du défilé du 14 juillet à la visite de la crèche locale par un ministre, tout événement qui attire des caméras peut être investi, qu’il soit ou non en relation directe avec le discours que l’on veut faire passer. Mais on court le risque de voir son intervention devenir purement anecdotique, de faire partie du décorum, et d’être au mieux réduit au rôle de figurants dans deux plans de quatre secondes (voir point 4). Il vaut mieux ne pas trop s’engager dans ce genre d’action, sachant que plus l’événement est considérable - et donc potentiellement porteur - plus il devient difficile de le détourner.


9) Participer à l’élaboration d’un émission

Les « professionnels » de la télé ne lâchent pas facilement une partie de leur pouvoir, essentiellement par peur des dérapages. Cela peut se produire dans les grands shows humanitaires, type Téléthon et Sidaction. Même en participant aux premières étapes de la fabrication de ces émissions, vous vous retrouverez rapidement en porte-à-faux. Jamais considéré comme un véritable collaborateur, vous serez rapidement contraint de faire des compromis, et de laisser l’ultime pouvoir de décision aux « professionnels », d’autant plus que vous aurez des velléités de discours politique. Il faudra essayer de rattraper in extremis le flux de l’émission, et ne pas hésiter à se plaindre sur le plateau, en direct (voir Act Up lors des Sidactions).


Vous connaissez les limites et les difficultés de l’utilisation de la télévision à des fins politiques. Mais ne vous privez pas de cet espace public, ce serait ridicule. Envisager la télévision comme un lieu infréquentable est une position réservée à ceux qui ont d’autres lieux de diffusion de leurs idées. Vous regrettez que la télévision devienne l’arbitre l’accès à l’existence politique ? Sachez vous en servir malgré tout. Vous hésitez encore à le faire ? Espérez-vous garder une sorte de virginité par rapport la télé ? Ne soyez pas si naïf.


Il est toujours possible de s’inscrire dans cet espace public, ne serait-ce que dans quelque interstices du flux télévisuel, car le mode de communication de la télé est tel qu’il suffit d’occuper quelques parcelles de la continuité pour y prendre une place visible. On peut considérer la télévision comme dangereuse pour la démocratie, car soumise à la logique de l’audimat. On peut aussi y voir une technique qui participe à sa manière aux processus de démocratisation. Des mouvements ou groupes politiques ont réussi à faire passer leurs idées en grande partie grâce à la télévision.


Apprendre à se servir de la télévision, ne plus être passif et analphabète devant son fonctionnement peut aider à transformer les normes télévisuelles et à investir cet espace public qui pourrait être davantage un miroir detoute la société.


Enfin, rappelez-vous que pour toute action publique, il n’y a aujourd’hui rien de mieux qu’une caméra de télévision pour vous protéger de la violence toujours possible de la police, des vigiles, des militants FN. Encore que depuis Saint-Bernard, on ne soit plus sûr de rien...

 

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Notes

[1Les articles présentés comme des tribunes n’engagent pas nécessairement la responsabilité d’Acrimed

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