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Belgique : Terreur sur le Vif-L’Express !

Avec l’accord de son auteur, nous publions ci-dessous, sous forme de « tribune » [1], un article publié le mercredi 4 février 2009, en « Une », par l’hebdo satirique Pan. En complément de la « tribune », que l’on peut lire ici même : « Quatre journalistes de l’hebdomadaire belge Le Vif-L’Express licenciés ». (Acrimed)

La rédactrice en chef et trois journalistes du Vif-l’Express virées, une rédaction en grève pendant six jours, une carte blanche de profs d’Université refusée (puis publiée) par Le Soir et La Libre, le dernier numéro du Vif réalisé sans les journalistes … La semaine fût brûlante sur le front des médias ! Come-back sur la crise profonde de la presse écrite en Communauté française.

Le débarquement des journalistes Pascale Gruber, Isabelle Philippon, Elisabeth Mertens et leur rédac’chef, Dorothée Klein, n’aura pas bénéficié longtemps d’un silence médiatique gêné. Fait inédit à Roularta, la rédaction du Vif-l’Express est partie en grève dès l’annonce de la charrette. Une bronca alimentée par l’incompréhension que suscite toujours le « casting » des virées. Pourquoi elles ? Pour quelles fautes professionnelles ? S’il apparaît légitime qu’un groupe de presse remplace la patronne d’un de ses magazines, éjecter dans la foulée trois journalistes avec vingt ans d’ancienneté au compteur, ça devait coincer. D’autant que le Directeur général du Vif, Amid Faljaoui, n’a pas invoqué de raisons économiques pour justifier les licenciements. Mais la volonté de mettre fin à une « prise en otage éditoriale du premier magazine d’information en communauté francophone ». Peu claires et très bushiennes, les explications de la direction de Roularta n’ont pas convaincu.

Sous couvert de l’anonymat, un journaliste du Vif raconte : « Lorsque Amid Faljaoui et l’Administrateur délégué de Roularta, Rik De Nolf, nous ont confirmé leur décision, on était très remontés. Le président de la Société des journalistes (SDJ), Philippe Engels a coupé Rik De Nolf  : ‘Nous ne comprenons pas ce choix et, sauf si un dialogue s’engage directement, nous allons nous mettre en grève !’. La réaction de Faljaoui ne s’est pas fait attendre : ‘Pas de problème ! Si tu veux, tu prends la porte’ ... Ensuite, par collègue interposé, Philippe a essuyé une tentative d’intimidation dans les couloirs. On lui a dit : ‘De toute façon, il n’y a plus d’avenir pour les présidents de SDJ dans le groupe Roularta’. Sous-entendu : on vient de couper des fortes têtes, ceux qui l’ouvrent encore seront les prochains à tomber ».

Et le salarié de résumer ce que plusieurs de ses collègues pensent : « Ces trois journalistes ont été virées parce qu’elles en avaient dans le pantalon et se faisaient entendre. Surtout lorsqu’il y avait trop de pubs téléguidées, parfois de l’ingérence ou des couvertures trop sensationnalistes. Depuis des années, la direction a instauré un climat de menaces et de terreur en guise de management. La principale question est celle-ci : Devons-nous accepter que des éditeurs de presse exigent des journalistes à leurs bottes pour faire des articles courts, people et aseptisés ? »

Ambiance. A tel point que huit professeurs d’Université (ULB, UCL, ULg, IHECS) constatent une « épuration dont les intentions manifestes sont inquiétantes pour la liberté rédactionnelle du Vif en particulier et pour le journalisme en général  ». Développant un propos percutant sur la dégradation du journalisme francophone, les profs cosignent une carte blanche pour Le Soir et La Libre. Problème : elle est refusée par les rédacteurs en chefs des deux quotidiens ! « Consternés », les profs diffusent leur texte sur Internet [2]. Le buzz est total. Le Soir et La Libre, ridicules. La « carte blanche refusée » n’en finit pas de circuler et ouvre un débat longtemps repoussé. Béatrice Delvaux et Michel Konen sont contraints de publier des parties (Le Soir) ou l’intégralité (La Libre) de ladite carte blanche. Tout en s’entêtant à livrer des explications vaseuses sur leur « retard à l’allumage », pourtant assez révélateur …

La rédaction du Vif a désormais repris le travail. Avec la peur au ventre. Et beaucoup s’interrogent sur leur avenir professionnel : « Nous sommes encore choqués par ce qui s’est passé et des journalistes sont en partance. Avec de telles méthodes, le recours permanent à la menace, licencier des collègues dans des conditions douteuses, les salir dans la presse et puis, fabriquer un journal sans les journalistes … Non, la confiance et le respect mutuels sont définitivement cassés. »

D’autres pensent que l’affaire n’a pas encore connu son épilogue : « Dans les couloirs de Roularta, notamment dans les rédactions flamandes, l’image d’Amid Faljaoui est sérieusement écornée. Plusieurs interrogations circulent à son sujet  : ‘Qui est vraiment ce Monsieur ? Pourquoi Rik De Nolf lui a-t-il confié autant de pouvoir ? Rik De Nolf a-t-il pris des « risques » avec lui ?’ A l’avenir, bien davantage que Christine Laurent (l’actuelle rédactrice en chef du Vif), le prochain fusible, c’est Amid Faljaoui ! » …

Saine piqûre de rappel : la volonté de mettre au pas des journalistes ou d’étouffer la liberté d’expression n’est pas une vue de l’esprit. Mais des pratiques toujours d’actualité chez les éditeurs de presse flamands et francophones ! Internet a sauvé la mise et permis l’ouverture d’un vrai débat. Pour combien de temps ?

Olivier Mukuna

 

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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’Association Acrimed, mais seulement leurs auteurs.

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