Le journaliste de 20 Minutes démarre tambour battant, au risque de déconcerter son lectorat :

Difficile de savoir ce que ce « journalope » signifie pour le plumitif du quotidien gratuit. MĂ©prisable mĂ©pris pour ses confrères et consĹ“urs ? AutodĂ©rision Ă©quivoque ? On rappellera simplement que le terme fut utilisĂ© Ă l’origine par l’extrĂŞme-droite pour disqualifier la profession de journaliste dans son ensemble [1]. Amalgame funeste contre lequel Acrimed s’est toujours Ă©levĂ©, n’appelant d’aucune façon Ă la disparition de la profession mais insistant plutĂ´t sur la diversitĂ© des journalistes et de leurs pratiques.
PassĂ© ce trouble initial, on aurait pu espĂ©rer un sursaut de luciditĂ©, voire de rĂ©flexivitĂ©. Il n’en fut malheureusement rien. Car en pointant mollement du doigt une « "presse people" prĂŞte Ă tout pour sortir des infos » tout en publiant Ă son tour un article prĂŞt Ă tout pour parler de l’affaire dont tout le monde (journalistique) parle et doit parler [2], le journaliste n’était manifestement pas Ă une contradiction près.
La presse people prĂŞte Ă tout ? 20 Minutes aussi
En effet, si le titre dĂ©nonce en creux la « course au scoop » Ă laquelle se livre une partie la presse…
Testament de Johnny Hallyday : RĂ©vĂ©lations, « scoop » et coups bas… La presse « people » est prĂŞte Ă tout pour sortir des infos sur « l’affaire de la dĂ©cennie ».
… la suite ne manque pas de surprendre :
Le feuilleton du testament de Johnny Hallyday vous passionne. Inutile de nier, on a les chiffres… Depuis que Laura Smet a contesté, par voie de presse, le contenu de la succession de son père, à la fois sur le plan juridique et moral, on ne compte plus les rebondissements et les réactions outrées des différents camps, ou clans.
Et 20 Minutes de s’employer Ă les compter… Car le reste de l’article ne sera en dĂ©finitive qu’un long reportage embarquĂ© au sein des diffĂ©rentes rĂ©dactions de la presse people, naviguant entre complicitĂ©, complaisance et superficialitĂ©, pour dire combien cette disparition et ses consĂ©quences sont, pour elles, une affaire en or. Ou comment prendre prĂ©texte des « attentes » des lecteurs – en prĂ©tendant les combler plutĂ´t qu’en admettant les construire – pour finalement gĂ©nĂ©rer de l’audience, entretenir le cercle mimĂ©tique de « l’information », sa peopolisation et in fine, son appauvrissement.
Information people et peopolisation de l’information
Il est légitime de se demander ce que l’on peut encore attendre d’une presse qui considère la mort d’un chanteur – aussi célèbre fût-il – comme un autre 11 septembre. Mais on peut également se demander l’intérêt qu’il y a, pour un quotidien généraliste, à consigner avec autant d’obstination et de minutie des réflexions si graves. Que l’on en juge :
« La première chose que je fais le matin, c’est faire un point lĂ -dessus avec les journalistes du service. On investit beaucoup d’énergie et d’argent sur cette affaire. C’est le plus gros sujet que j’ai eu Ă traiter de ma carrière. » dit l’un. « Tout semble fade en comparaison avec l’affaire du testament (...). Cette histoire est formidable, il y a tout et surtout, il y a des rĂ©percussions multiples, on a de quoi faire un article par jour jusqu’à la fin de l’annĂ©e… » affirme l’autre. Et « le chef de service du grand hebdo people » de prĂ©ciser, rigolard mais non sans fiertĂ©, que « les sites people font des cartons d’audience en se contentant de reprendre nos infos, mais nous… on va les chercher Ă l’ancienne, avec les dents. »
Cet autoportrait en dit long sur la manière (cynique ?) dont certains professionnels ont totalement intĂ©grĂ© une vision appauvrie du journalisme dominant, soumise qui plus est aux logiques de marchĂ©. Car c’est sans le moindre questionnement sur l’information en tant que bien d’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral, et sur sa hiĂ©rarchie ici renversĂ©e Ă l’extrĂŞme, que les journalistes fantasment et feuilletonnent jusqu’à plus soif sur les « dĂ©boires » d’une classe dominante dont le quotidien est particulièrement Ă©loignĂ© de celui de la plupart des lecteurs qui les suivent.


Au fond, chroniquer quasi quotidiennement le « feuilleton Johnny » et s’abreuver aux meilleures sources, mĂŞme ou surtout quand il n’y a rien Ă dire, revient Ă « alimenter le feuilleton mĂ©diatique » et contribuer Ă amplifier un Ă©vĂ©nement qui, sans une armĂ©e de journalistes zĂ©lĂ©s, serait vraisemblablement restĂ© Ă l’état de fait divers Ă peine plus significatif que les autres. Cela sans oublier que l’une des principales fonctions du fait divers (dont le pouvoir de visibilitĂ© est aujourd’hui dĂ©cuplĂ© par les chaines d’information en continu) est avant tout de faire objectivement diversion : en parlant en continu, sur les chaĂ®nes d’information en continu et ailleurs, de « l’affaire de la dĂ©cennie », on parle d’autant moins d’autres sujets.
Aussi l’un des effets Ă la fois les plus Ă©vidents mais les plus inaperçus de l’effervescence mĂ©diatique autour d’un « Ă©vĂ©nement » [3] est-il, outre la perte frĂ©quente d’un quelconque sens de la mesure, l’occultation, temporaire ou durable, partielle ou totale, du « reste » de l’actualitĂ© sociale, Ă©conomique et politique du moment.
Information sur l’information et misère de l’information
On saura nĂ©anmoins grĂ© Ă l’auteur de l’article de nous renseigner, sans doute un peu malgrĂ© lui, sur les pratiques et le fonctionnement de la presse people. Il n’est qu’à observer les diffĂ©rents sous-titres retenus pour saisir Ă quel point l’univers mĂ©diatique – et singulièrement la presse de caniveau, qui constitue son pĂ´le le plus dominĂ© – est un champ de luttes et de concurrence impitoyables : « Des mĂ©dias en mode commando » ; « La pĂŞche au scoop » ; « La presse premium » ; « C’est notre 11 septembre. »
Ă€ y regarder de plus près, donc, si l’article de 20 Minutes ne contient guère d’information au sens usuel, il nous renseigne involontairement et indirectement sur le fonctionnement de l’univers mĂ©diatique (et spĂ©cialement de la presse people), sans que le moindre recul ne semble pris par rapport aux « faits » relatĂ©s – ou Ă leur absence.
S’il fallait une preuve supplĂ©mentaire du caractère irrĂ©flĂ©chi du journalisme qu’a souvent engendrĂ© « l’affaire de la dĂ©cennie », qu’il suffise de mentionner deux des innombrables articles que le quotidien gratuit 20 Minutes a publiĂ©s :


Misère de l’information, people ou autre… Car ces exemples d’investigation poussĂ©e et d’enquĂŞte approfondie rappellent que si l’on a beaucoup dĂ©noncĂ© la presse people en elle-mĂŞme et pour elle-mĂŞme, on a moins protestĂ© contre ce que cette presse faisait aux mĂ©dias gĂ©nĂ©ralistes [4] – fussent-ils gratuits –, Ă savoir une « peopolisation » de l’information qui s’observe au moins sous deux rapports dans les grands mĂ©dias : importation d’angles personnalisants et accroissement des sujets people. Il n’est en effet plus une question, allant de la politique sociale jusqu’à l’information internationale, qui ne fasse l’objet d’une personnalisation sous une forme ou sous une autre [5].
Et l’emprise toujours plus grande des logiques financières au sein des médias contribue nécessairement à homogénéiser les pratiques du champ en encourageant la multiplication de sujets people générateurs de clics et de rentabilité accrue. Ou comment surfer à tout prix sur la vague médiatique peut mener aux pires dérives journalistiques.
L’auto-réflexivité journalistique n’est pas une mauvaise chose : Acrimed n’a eu de cesse de militer pour que des journalistes (et d’autres…) parlent du travail des journalistes et informent mieux le public sur ce dernier ; informer sur l’information est utile voire indispensable pour contribuer à améliorer le fonctionnement de cet univers et de celles et ceux qui y travaillent. Mais le faire de manière a-critique et aux dépens de la production d’informations dignes de ce nom confirme a contrario que l’espace médiatique dominant ne peut être le lieu d’une critique réflexive radicale du journalisme – et ce d’autant moins à mesure que dépendance(s), concurrence(s) et contraintes croisées s’aggravent.
Thibault Roques
Supplément : Le meilleur du pire
Mais trĂŞve de pessimisme ! Aux amateurs d’articles « raisonnables » et d’infos glanĂ©es « avec les dents », le petit florilège qui suit rĂ©sume assez bien, Ă nos yeux, plusieurs mois d’un travail d’investigation acharnĂ© par les plus fins limiers des plus grandes rĂ©dactions. Garanti sans trucage, Ă©videmment…












