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Lire : La double dépendance, de Patrick Champagne

par Thibault Roques,

Dans ce petit livre, dont nous avons déjà publié un extrait, Patrick Champagne propose, comme son sous-titre l’indique, une réflexion « sur le journalisme » qui synthétise des recherches menées de longue date visant à mieux appréhender le fonctionnement et les régularités de ce champ. Sociologue spécialiste des médias, l’auteur analyse les contraintes structurelles qui pèsent sur les journalistes, sans négliger les évolutions les plus récentes de cet univers, risquant même, en conclusion, quelques propositions pour son avenir.

Notre présentation, inévitablement simplificatrice, voudrait au moins donner une idée de la richesse d’un travail scientifique rédigé dans un style exigeant, mais clair et accessible. On ne peut qu’en recommander vivement la lecture à tous ceux qui, comme nous, s’intéressent aux médias et à la critique des médias. Cette critique est d’autant plus fondée qu’elle s’appuie sur une connaissance et une compréhension approfondies du champ médiatique.


Outre l’introduction, le livre comporte quatre chapitres : le premier est centré sur la notion d’événement, ce qu’elle recouvre et ce qu’elle cache ; le second s’efforce de caractériser la « double dépendance » qui est à l’œuvre dans le champ journalistique : dépendance « historique » vis-à-vis de la politique mais aussi et surtout dépendance vis-à-vis de l’économie qui impose de plus en plus sa logique aux journalistes, y compris aux plus « intellectuels » d’entre eux. Le troisième chapitre, s’appuyant sur le cas du Monde, illustre les conséquences multiples que ce souci croissant du marché a entrainées. Au-delà du cas particulier, c’est la transformation générale du monde journalistique qui est considérée, sous l’influence d’une logique commerciale sans cesse grandissante. Le quatrième chapitre, enfin, aborde deux phénomènes récents qui tendent à modifier les pratiques du journalisme : la « pensée par sondages » et la montée en puissance d’internet. Tirant les conséquences des analyses qui précèdent, Patrick Champagne appelle de ses vœux la création d’ « un service public de l’information ».


« Faire événement »

L’auteur aborde d’emblée la notion d’événement et les définitions, inévitablement insatisfaisantes, qui en sont données. Force est en effet de constater que depuis une trentaine d’années, « faire événement » sans se préoccuper des médias est devenu chose impensable car impossible. Il existe deux cas de figure : ceux, d’abord, où le journaliste ne ferait qu’enregistrer un fait hautement susceptible de concerner et d’intéresser le public ; ceux, ensuite, où ce même journaliste contribue à fabriquer un fait, à le co-produire jusqu’à en faire un événement potentiel. En d’autres termes, l’événement pré-existe-t-il au travail journalistique ou ce travail est-il indispensable pour le faire advenir ? Il apparaît que les médias contribuent, souvent de manière décisive, à le faire exister dans l’espace public. Organe de construction de l’information (ou de l’événement), chaque média opère une sélection de l’information qui varie en fonction de sa position et de son poids propres dans le champ médiatique, étant dès lors plus ou moins en capacité de « faire événement ». On ne le dira jamais assez : il n’y a pas un journalisme mais une diversité de journaux, de journalismes et de journalistes. Et si, en matière d’événement, le rôle des médias est déterminant, il ne faut cependant pas négliger nombre d’autres agents qui participent eux aussi (ou tentent de le faire) à la fabrication d’un événement. « Microcosme relativement autonome », le champ journalistique est ainsi « sans cesse menacé par des stratégies d’instrumentalisation opérées depuis d’autres champs, notamment les champs politiques (à des fins de propagande) et économique (comme support de publicité). » C’est dire combien son autonomie est relative, presque toujours menacée par ce qui se passe au-delà de ses frontières, au demeurant assez poreuses.

Notion à la fois « familière et insaisissable », la définition même de ce qu’on appelle un « événement » est en réalité un enjeu de luttes incessantes dans lesquelles les journalistes jouent un rôle décisif. Il s’agit donc de décrire ces luttes et ces tensions internes au champ journalistique plus que de déterminer l’essence – par définition introuvable – de l’événement (à l’instar de celle d’ « opinion publique »). Dès lors, c’est à partir de la reconstitution de la genèse de cet univers que l’on peut espérer comprendre ce qui s’y joue aujourd’hui et, dans une certaine mesure au moins, ce qui s’y jouera demain.


Le journaliste entre la politique et l’économie

Historiquement, l’événement a partie liée avec la politique, le développement de la presse étant corrélatif de l’apparition des champs politiques de type démocratique et étant en quelque sorte « au service » du champ politique et des luttes symboliques qui s’y déroulent ; puis, outre cette définition originelle, légitime, traditionnelle, située du côté politique, va apparaitre une autre définition plus tardive, liée à des considérations économiques et à l’émergence de la presse populaire au XIXe siècle, cette définition de l’événement étant « au service » du champ économique. Ces deux définitions de l’événement vont s’affronter ouvertement jusqu’à aujourd’hui [1]. Tout au long de la première moitié du XXe siècle, « le clivage majeur oppose une presse populaire à grande diffusion qui fait chaque jour ses titres sur des faits, le plus souvent mineurs au regard de la vie politique, à une presse politique plus ancienne, à tirage limité, politiquement clivée et activement militante. » Cette opposition entre une presse sérieuse mais relativement peu diffusée et une presse populaire à grand tirage perdure après 1945 mais cette dernière parvient de plus en plus à s’imposer et à imposer au champ journalistique tout entier sa propre conception de l’événement, y compris au pôle de production restreinte, réputé autonome.

L’arrivée massive de la télévision dans les foyers quelques décennies plus tard ne fera que renforcer cette tendance. Car si les journalistes semblent s’être progressivement émancipés de la tutelle politique, l’emprise économique n’a pas cessé, dans le même temps, de se renforcer. De sorte que, à l’orée des années 1990, la situation s’est totalement inversée : ce sont les médias audiovisuels qui sont désormais en mesure de dicter à la presse écrite ce qu’est un événement, élargissant au passage considérablement sa définition. Inflexion insensible mais en définitive majeure, « l’événement n’est plus alors seulement ce qui est constaté mais ce qui est produit par le champ journalistique ».

L’auteur souligne que rien n’est donné dans le monde journalistique, pas plus que dans le monde social ; tout est en effet construit, et pas n’importe comment. Aujourd’hui, l’événement ne peut être, par définition, qu’un produit collectif : c’est l’accord plus ou moins concerté et conscient de plusieurs rédactions et/ ou de plusieurs chaînes disposant d’un certain pouvoir dans le champ qui sera, seul, susceptible de conférer à une simple information le statut d’événement. Outre les médias qui le produisent ou co-produisent, il faut se garder d’oublier un acteur majeur – le public – qui fait vivre les médias et pour qui ces derniers produisent l’information et, le cas échéant, l’événement. C’est l’autonomie toute relative du champ journalistique qui explique sa grande dépendance aux lecteurs et autres téléspectateurs. De plus en plus, le journaliste semble tributaire des attentes de celui ou celle qui va le lire ou le regarder. « Ce rapport des lecteurs à leurs journaux fait que l’information est aussi un marché régi par l’économie, par la loi de l’offre et de la demande. » Particulièrement périssable, l’information est un bien culturel qui doit être produit et vendu rapidement : la satisfaction du client est à ce prix.


Le capital journalistique

Il faut toutefois y insister : tous les médias n’ont pas la même conception de l’information et, partant, de l’événement puisque chacun dispose de capitaux variables (économique, politique et professionnel, toujours présents, mais à des degrés divers et selon des combinaisons variables) et s’avère plus ou moins susceptible d’imposer au reste du champ journalistique sa vision de l’événement selon le volume et la structure de ce que l’on peut appeler un « capital journalistique » (qui intègre les capitaux économique, politique et symbolique). On trouvera ainsi à un pôle un journal qui, comme Le Monde, possède un fort capital symbolique mais un capital économique relativement faible tandis qu’à l’opposé, TF1 ne jouit pas d’un prestige très grand mais dispose de moyens considérables pour être largement diffusé. Le fait que coexistent, au sein de chaque entreprise de presse, ces différentes espèces de capitaux, dans des quantités et des proportions très variables, est une spécificité fondamentale du champ journalistique. Chaque média doit ainsi composer, à chaque instant, avec une « contradiction structurale » l’obligeant à « négocier » en permanence entre capital symbolique et capital économique, diamétralement opposés mais tous deux nécessaires à la réussite d’un média quel qu’il soit. D’où l’importance de la diffusion pour la presse écrite (ou du taux d’audience pour la télévision ou la radio) : indicateur purement quantitatif de rentabilité économique au départ, elle « fait l’objet d’une valorisation symbolique ». Au fil du temps et des transformations du champ, consciemment ou non, chacun tend de plus en plus à associer large diffusion (donc succès économique) et (bonne) qualité de l’information. Or historiquement, c’est l’inverse qui est vrai nous rappelle le sociologue : on accordait d’emblée au produit journalistique qui se vendait bien et se diffusait largement une valeur moindre. Reste que pour faire un bon produit journalistique (c’est-à-dire un produit qui se diffuse bien), le journaliste doit tenir compte du public et de ses attentes, ce qui n’est pas nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est la domination des médias audiovisuels sur la presse écrite (même celle réputée « sérieuse »), qui n’est pas sans conséquence sur ce que l’on entend désormais par « événement ». Les journaux étant aujourd’hui largement dépendants des médias audiovisuels, ils contribuent à « promouvoir un nouveau type d’événement que l’on peut appeler, sans que cela soit pour autant un pléonasme, "l’événement médiatique" ».

Pour mieux donner encore à voir ce que ce dernier signifie, l’auteur considère deux cas extrêmes – quoiqu’assez récurrents : « l’événement qui s’impose » et « l’événement que l’on impose ». La fausse agression d’une jeune femme dans le RER D en 2004 illustre parfaitement le cas d’un événement apparemment incontournable, dont on sait par avance qu’il va mobiliser immédiatement et massivement les médias les plus divers [2]. Tous les ingrédients sont alors réunis pour que soit fabriqué ce que l’on peut appeler un « piège à journalistes » : cette histoire, nous dit P. Champagne, est exemplaire du fonctionnement du champ médiatique où « tout le monde observe tout le monde et se détermine par rapport aux concurrents » sans toujours se soucier de vérifier les faits ou de raison garder avant de s’emballer. Cet épisode est idéaltypique en ce qu’il semble condenser tous les travers de cet univers : « forte dépendance au champ politique, existence de faits cadrés à un moment donné dans le champ journalistique comme étant a priori de l’information, processus circulaires multiples par lesquels chacun contribue à fabriquer de la croyance, et à faire tourner la machine à produire l’événement pour médias ».

Mais l’événement est parfois fabriqué de toutes pièces, les journalistes étant alors un élément parmi d’autres d’une opération de communication déguisée en événement médiatique, ce qui tend à brouiller un peu plus la frontière entre information et communication. Dans les deux cas, l’influence du champ politique sur le champ journalistique est manifeste et s’ajoute à une forte dépendance économique. Ensemble, elles constituent une « double dépendance structurelle » qu’il s’agit de préciser.


Le journalisme ambigu

Au début du second chapitre, l’auteur note que les représentations du métier de journaliste sont très différentes sinon ambiguës : entre la figure du grand reporter et celle du journaliste peu scrupuleux prêt à toutes les compromissions avec le siècle, il constitue un « personnage social trouble ». Relativement libres d’exercer leur métier mais jouissant en même temps d’une liberté très relative, les journalistes occupent une « position d’entre-deux » : « La liberté revendiquée, affichée et assumée des journalistes cache mal les contraintes et les dépendances qui, de fait, pèsent sur eux et avec lesquelles ils doivent composer ». C’est tout le paradoxe du champ journalistique qui est à la fois dominé et dominant dans le champ du pouvoir : dominé parce que subissant l’agenda politique et dominant parce rien de significatif, aujourd’hui, ne peut plus se faire ou se voir sans lui. L’autonomie de cet univers est donc relative, et sans cesse menacée ; quelle que soit la sincérité des discours récurrents sur la liberté de la presse et les chartes bonne conduite, « les journalistes sont structuralement condamnés à produire […] sous contraintes politique et/ ou économique. »

Si le journaliste est ainsi pris entre la politique et l’économie, il est probable que l’idée même d’autonomie du champ journalistique soit un vœu pieux : « On peut distinguer deux grands régimes de production de l’information, l’un qui est étroitement dépendant de l’État mais qui risque d’être une courroie de transmission du pouvoir en place […] et l’autre qui est constitué sur le modèle du marché et de l’entreprise économiquement rentable. » Force est donc de reconnaître que, malgré la variété des supports ou des formats, il n’existe que très peu de médias régis par des considérations purement intellectuelles, pris qu’ils sont dans cette double contrainte. Il est néanmoins nécessaire de distinguer entre les effets qu’exerce la politique et ceux qu’exerce l’économie aujourd’hui : si la censure politique brutale et directe a quasiment disparu, l’influence des acteurs politiques, de leurs problématiques et de leurs exigences persiste. Cependant, le pouvoir de l’économie sur les médias est bien plus grand encore ; directement, d’abord, via la publicité ; indirectement ensuite et surtout, compte tenu du souci de rentabilité de toute entreprise journalistique de nos jours. Reste donc une contradiction indépassable : « les pratiques journalistiques les plus conformes aux attendus des chartes du journalisme sont également le plus souvent loin d’être les plus rentables économiquement ». La noble mission d’information, si souvent vantée, dissimule mal la dure loi de l’économie : pour survivre, il faut d’abord et avant tout vendre, donc plaire, et donc répondre aux attentes externes, celles du public, quitte à faire certains compromis voire certaines compromissions. La vertu, en ce domaine, ne paie pas.

Outre l’évolution de ces contraintes structurales, l’évolution technologique n’a pas peu contribué pour sa part, à la transformation du champ journalistique : faisant souvent de nécessité vertu, les journalistes présentent fréquemment l’urgence dans laquelle ils travaillent – et peuvent de plus en plus travailler grâce à Internet – comme la garantie d’être en prise directe avec la réalité. Or « coller au réel » et suivre les événements « en temps réel » n’est en rien gage de bon journalisme. Dans un tel contexte, il devient de plus en plus difficile de mener des enquêtes au long cours, loin des urgences du quotidien et des impatiences des chefferies éditoriales. Or c’est précisément en faisant abstraction de l’actualité la plus brûlante, nous dit l’auteur, que l’on a les meilleures chances de produire une information de qualité.

En résumé, les contraintes fortes et multiples qui s’exercent sur les journalistes, aujourd’hui sans doute plus qu’hier, rendent la nature même de l’information produite de plus en plus incertaine comme en témoigne la confusion grandissante entre information et événement ou encore entre information et communication.


De l’ancien au nouveau Monde

S’ensuit une analyse fine de l’évolution du journal Le Monde, dont on ne peut que résumer ici les grandes lignes : il s’agit d’un cas exemplaire d’un titre passé en deux décennies du statut de journal dominant peu perméable aux pressions politiques et économiques à un statut de journal dominé. À cet égard, la nomination, au mitan des années 1990, d’un médiateur au sein du journal est symptomatique de l’évolution du titre – et du champ journalistique tout entier : accompagnant de fait les « transformations des bases économiques du journal et des effets qu’elles peuvent avoir sur son contenu » tout en étant officiellement garant de l’histoire et de la ligne du journal, son existence même révèle les mutations qui traversent le champ médiatique à partir des années 1980. Faut-il préserver coûte que coûte « le journalisme des professeurs » des débuts et la distance qui a fait sa renommée ou encourager, au contraire, « l’ouverture » d’un journal dont la vision de l’information pèse moins ? Concurrencé à partir des années 1980 par Libération, et de moins en moins apte à résister à la pression qu’exercent sur lui les médias audiovisuels, c’est bel et bien à « la fin d’un magistère » – celui qu’exerçait Le Monde – à laquelle on assiste. Les convergences de plus en plus grandes entre les journaux, les logiques éditoriales et les pratiques journalistiques traduisent une homogénéisation croissante d’un champ autrefois très clivé entre ses deux pôles.

Par un renversement progressif, l’emprise de l’information audiovisuelle va succéder à l’emprise de la presse écrite et du journal de référence qui la symbolisait. C’est dans ce contexte que le médiateur va être chargé d’une mission impossible : avoir un souci toujours plus grand de rentabilité en ne cédant rien (ou le moins possible…) sur la qualité de l’information produite. Signe d’une institution (voire d’un champ) journalistique en crise, on invoque la déontologie d’autant plus souvent qu’elle est moins respectée à l’intérieur comme à l’extérieur du quotidien. Dès lors, Le Monde, par l’intermédiaire de son médiateur, ne peut que « légitimer l’inévitable », s’efforçant de faire apparaître comme vertueuses des évolutions qu’il a essentiellement subies. « Le travail que le journal fait, avec l’aide de son médiateur, pour se persuader, parfois contre l’évidence, qu’il n’a pas changé, ou mieux, qu’il a dû changer pour ne pas changer » n’y change rien : le nouveau Monde est passé de dominant à dominé dans le champ journalistique, les « transgressions » successives du journal s’apparentant à autant de « dérives » vers le pôle commercial, très éloignées de la pratique plus « pure » des origines.


La pensée par sondages et Internet

On ne peut analyser les transformations majeures qu’a connues le champ journalistique ces dernières années sans s’interroger sur le poids de la pratique des sondages dans la production journalistique actuelle ni sans prendre en compte l’arrivée d’internet dans les rédactions. En France, c’est « au milieu des années 60 que la pratique du sondage est entrée dans les mœurs politico-journalistiques », présentant de multiples intérêts pour des journalistes en mal de temps : peu chronophages, ils peuvent être réalisés chaque jour et coller ainsi au plus près de l’actualité ; mieux, ils présentent toutes les apparences de scientificité et permettent à ceux qui les commandent de pouvoir se targuer de connaître mieux que quiconque « l’opinion publique », notion floue s’il en est. Très rapidement, s’instaure une relation de double dépendance entre médias et sondages, les premiers ayant besoin des seconds comme gages de leur sérieux, les seconds ne circulant et ne se diffusant que grâce aux premiers. Les sondages (notamment d’opinion) deviennent peu à peu incontournables dans les champs journalistique et politique. Souvent perçus comme l’arme démocratique suprême, ils semblent même littéralement incontestables. Or les sondages servent manifestement davantage à la manipulation politique qu’à la promotion démocratique. À travers la montée en puissance de la télévision et des sondages d’audience, « on observe un changement significatif […] : on ne demande plus aux téléspectateurs ce qu’ils aiment ou veulent mais, plus prosaïquement, ce qu’ils ont regardé et ce qu’ils pensent de ce qu’ils ont vu. […] C’est désormais "le peuple" qui, en choisissant entre des programmes concurrents, décide (au moins apparemment) de ce qui doit se passer à la télévision. » Insensiblement, l’audimat devient le critère ultime pour juger de la qualité d’un programme ; cette logique s’étend progressivement à la presse écrite où l’on en vient à estimer que la taille du lectorat sera un bon indicateur de la qualité du contenu. Loin de promouvoir la démocratie, cette logique est davantage révélatrice d’une « dictature de l’audimat » où les préoccupations économiques priment les préoccupations culturelles. Autrement dit, « ce que la pratique des sondages ou de l’audimat impose, c’est un nouveau principe de légitimité universel fondé sur l’audience, sur l’approbation populaire ou sur l’applaudimètre. » Cette « loi de la majorité » s’impose partout et pour tous, jusques et y compris dans le champ culturel, faisant resurgir la contrainte politique sous la forme d’un impératif économique. Comme le montre Patrick Champagne, « la raison du grand nombre tend à devenir la meilleure ».

Pour évidentes qu’elles soient, les transformations du journalisme liées aux nouvelles technologies n’en sont pas moins difficiles à évaluer. À la manière de la radio ou de la télévision avant lui, nul doute qu’Internet bouleverse la production de l’information, sa réception comme ses usages. Mais il est un peu tôt pour en tirer des conclusions précises et définitives. Pour ne citer que quelques unes des principales transformations à l’œuvre au cours des dernières années, on peut évoquer l’accélération et l’intensification de la communication, la constitution d’une mémoire et d’une archive inédites ainsi que l’apparition de nouvelles manières de « consommer » de l’information.


Pour un service public de l’information

Au terme de ses analyses, l’auteur souligne que cet ouvrage se veut « une contribution à l’instauration d’une critique des médias » sans laquelle le système médiatique restera inchangé. Il s’agit en effet de mettre au jour les contraintes multiples qui pèsent sur les journalistes et les médias en général afin de mieux comprendre la fabrication d’une information souvent réduite à une succession d’événements sans rime ni raison. Il s’agit surtout de montrer que, plus que jamais, d’autres médias sont possibles voire nécessaires. Sans trop se bercer d’illusions, il faut faire confiance à l’action conjuguée de la critique sociologique et de la critique militante en espérant qu’elle permette à ce nouveau monde médiatique de mieux fonctionner. Fort logiquement, cette critique tout ensemble « radicale et rationnelle » préconise la création d’un service public de l’information, seul susceptible d’atténuer la double dépendance si puissante aujourd’hui dans le champ journalistique. Resterait à savoir si la transformation de la société précède la transformation des médias, ou si elle lui succède.


Thibault Roques


- Patrick Champagne, La Double Dépendance. Sur le journalisme, Paris, Raisons d’Agir, 2016, 187 pages, 8 euros.

 
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Notes

[1Nos articles en portent la trace, notamment lorsque nous analysons la hiérarchie de l’information et la place donnée aux faits divers dans les JT du service public.

[2On consultera avec profit les nombreux articles que nous avions consacrés à l’époque à ce « journalisme de meute ».

Le Magazine électronique d’Acrimed (numéro 163-septembre 2016)

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