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Accident du travail : un mort. Le Courrier picard mène l’enquête

« La faute à pas de chance. » C’est la version officielle, celle de la mairie d’Amiens : Hector Loubota, 19 ans, en Contrat Emploi Solidarité sur le chantier de la Citadelle, serait mort le 22 février 2002 d’un accident imprévisible. Après une contre-enquête, l’inverse apparaît : sécurité minable, tâches périlleuses, encadrant vachard… le drame devenait chaque jour plus probable, et la Ville n’a rien fait pour l’éviter. Le journal Fakir (qui nous a autorisé à reprendre son article) découvre dans Le Courrier Picard l’enquête pour le moins expéditive réalisée par ce journal.

Le Courrier picard mène l’enquête…

Bravo au Courrier picard qui a rempli sa noble mission. Non pas d’information des lecteurs, mais de protection des notables.

Enquêtant sur le décès d’Hector Loubota, Le Courrier picard s’est encore distingué par sa soif de vérité.

C’est ainsi que, se rendant sur les lieux de l’accident, son journaliste a interrogé … pas moins de un « témoin ». Bel effort.

Qu’importe la quantité, pourvu que la qualité soit au rendez-vous : et comment « Patrick Tréhel, directeur général des services de la ville d’Amiens » ne serait pas une source fiable ? Inutile de la recouper.

Certes, lui-même n’a guère assisté à la scène. Certes, il n’est arrivé qu’après coup. Certes, il n’a jamais travaillé sur ce chantier. Mais qui, mieux que lui, pourrait apporter un avis impartial sur ce drame ?

Le reporter reproduit donc fidèlement son analyse, marquée du sceau d’indépendance : « Le haut du mur (…) est étayé ’selon une méthode déjà éprouvée’, assure Patrick Tréhel. (…) ’Ces remparts sont surmontés de talus et d’arbres dont les racines ont peut-être fragilisé l’ensemble’, dit M. Tréhel. D’ailleurs, plusieurs centaines de mètres ont été restaurés de cette façon sans aucun incident’, poursuit-il. »

Chacun devine, bien sûr, que M. Tréhel abandonnerait volontiers son salaire, son statut, ses attributions, etc., pour que triomphe la Lumière. Esprit libre, forcément libre, lui se lancerait sans hésiter dans un libelle contre la Mairie - « Oui, nous plaidons coupables. La municipalité devra expier ses péchés » - en cas de faute. Mais devant tant de bonne foi, puisque le doute ne subsiste pas, le rédacteur du CP se garde bien de la moindre question - sur les étaiements, ou la démolition par le bas, ou l’absence de filets. Aucun point d’interrogation ne parsème son article, juste cette conclusion, répétée en légende photo : « Rien n’explique encore cet accident sinon peut-être les pluies de ces derniers jours et le vent. »

Tout se révélait si parfait. Il n’y avait tellement rien à fouiller, à commenter, à critiquer. A mi-longueur, après une petite colonne et demie, en ce jour de deuil à la citadelle, ne restait donc plus à l’auteur qu’à pousser un cri du coeur… pour louer les bienfaits de la Ville ! « Ils sont 130 à se relayer par équipes, autour et sur les remparts pour des travaux de débroussaillage et de réfection. Ils bénéficient d’un contrat emploi solidarité et plusieurs dizaines d’entre eux ont déjà trouvé un emploi fixe dans le bâtiment. ’Ce chantier représente énormément d’espoirs pour certains d’entre eux’ souligne d’ailleurs Patrick Tréhel. »

Pour parvenir à cette lumineuse analyse, combien de CES a interrogé notre enquêteur ? Aucun. Où sont les preuves de cette réinsertion ? Nulle part. Lui ne s’abaissera à user de méthodes aussi laborieuses, réservées aux débutants à qui manque le flair : ce cadre de la Mairie respire la sincérité.

C’est une évidence. Point.

(Arrivé un peu plus tôt, ce matin-là, un policier éprouvait pourtant une autre impression : « C’était terrible… vraiment un pauvre gars, avec un pantalon beige, en velours côtelé… des baskets même pas de marque… le crâne inexistant… Nemitz, l’élu de permanence, est arrivé sur place et ils étaient vraiment emmerdés. C’était tellement grossier, d’une bêtise si énorme : ils abattaient le mur par le bas ! Vous imaginez ? Par le bas. C’était navrant de stupidité. »)

L’indulgence prévaut : notre grand professionnel n’avait qu’une demi-journée pour, frénétiquement, enquêter et fouiner. Sans doute reviendrait-il, plus tard, sur ce décès… il retrouverait Rachid El Amouri à l’hôpital [1]… rencontrerait les parents Loubota… s’enquerrait auprès d’un expert… et finirait par alpaguer Patrick Tréhel : « Vous ne m’avez pas tout dit ! » [2]

Eh bien non. Rien. Plus un article. Plus une ligne. Plus un mot.

Passé le 23 février, Hector Loubota est tombé dans les oubliettes.

On le signale pour la forme : l’auteur de cet article ? Michel Maïenfisch, chef de la locale Amiens.


Le Courrier picard : un journal « neutre » ?

Gros titres en Une Articles Photos Témoins
Mort de Hector Loubota 0 1 1 1
Meurtre de Chrystelle Dubuisson 12 23 60 26

(Recherche de Mavikana)

Voilà comment se modèle l’opinion : le Courrier laisse ainsi croire, chaque matin, que les tueurs psychopathes sont plus dangereux que nos employeurs !


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Notes

[1Un ouvrier présent sur les lieux de l’accident qui a juste eu le temps de s’écarter pour ne pas être enseveli sous les décombres

[2Ce que Fakir a précisément dans sa contre-enquête : « Un mort dans le parc à pauvres ».

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