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Vous reprendrez bien un peu de Pernaut ? (JT des 27 et 28 mars 2006)

27 et 28 mars 2006. Veille et jour de grèves et de manifestations contre le CPE. Impossible de ne rien en dire, mĂŞme pour Jean-Pierre Pernaut, au Journal TĂ©lĂ©visĂ© de 13 heures sur TF1. Mais comment en parler malgrĂ© l’importance toujours primordiale de la partie « Magazine » qui dĂ©vore l’essentiel du temps ? Non pas en passant les informations sous silence, mais en les livrant Ă  un rythme tel qu’il est Ă  peine possible de les saisir et encore moins de les retenir. Elles font simplement office de transitions entre les « sujets » qui sont censĂ©s les illustrer : des reportages d’ambiance qui noient les enjeux et les dĂ©politise au maximum.

L’ambiance : une recette de Jean-Pierre Pernaut qui permet de complĂ©ter le « menu du jour » qu’il concocte quotidiennement sur TF1. (Voir : CPE : La tambouille de Jean-Pierre Pernaut sur TF1 (20 et 21 mars) )

I. Lundi 27 mars 2006 : en prĂ©vision du « mardi noir »

Jean-Pierre Pernaut commence « son » journal, par « les prĂ©visions mĂ©tĂ©o d’Evelyne DhĂ©liat qui nous revient en pleine forme » : « Les tempĂ©ratures Ă©taient douces ce matin, comme elle. [...] ».

« Et pour commencer ce journal, un projet qui va changer quelque chose d’important dans notre vie quotidienne », dĂ©clare JPP, reportage Ă  la clĂ© - « Un permis de conduire commun aux pays europĂ©ens » - suivi de cette transition : « A propos de notre vie quotidienne : le mĂ©diateur de la RĂ©publique Jean-Paul Delevoye, vient de remettre son rapport. ». [...] Jean-Paul Delevoye souligne [...] l’empilement des textes et des paperasses [...] » [la « paperasse » est l’un des adversaires prioritaires du dĂ©fenseur de « notre vie quotidienne »]. Ainsi est introduit un reportage qui, partant de l’exemple d’un litige entre un administrĂ© et l’Administration, soulève cette question qui hante l’actualitĂ© : « Qui est le mĂ©diateur de la RĂ©publique ? »

Après ces 4 minutes et 15 secondes consacrĂ©es Ă  « notre vie quotidienne » (sans coupure publicitaire...), JPP enchaĂ®ne : « Et venons-en maintenant Ă  la crise provoquĂ©e par l’adoption Ă  l’AssemblĂ©e du Contrat Première Embauche  ». Venons-en du mĂŞme coup Ă  quelques fragments du journalisme d’illustration.

Diagnostic : « Un mouvement toujours aussi fort [...] alors que les examens ne vont pas Ă  tarder Ă  commencer [sic]. » Ce n’est pas tout : Pernaut a aussi remarquĂ© que « la tension est de plus en plus vive  », et l’illustre par des incidents opposants grĂ©vistes et non grĂ©vistes, avant de poursuivre : « Avant de parler de la journĂ©e de manifestations de demain [...] l’atmosphère dans l’une de ces universitĂ©s ce matin ». Reportage d’accompagnement : « CPE : ambiance Ă  l’universitĂ© de Lyon 2 ».

JPP : « [...] Certains Ă©tudiants souhaiteraient que le mouvement soit encore plus dur ». Et de « constater », dit-il, que les organisations Ă©tudiantes semblent « persuasives » puisque... les collèges sont touchĂ©s. Et quelques phrases plus loin : « Venons-en maintenant » aux grèves : « La plupart des organisations ont appelĂ© Ă  des grèves dures (sic) », dĂ©crète Pernaut, avant d’Ă©grener la liste des secteurs qui risquent d’ĂŞtre « touchĂ©s ».

Ainsi est introduit le reportage suivant : « CPE : mardi noir sur l’hexagone ». Un reportage dont l’ouverture ne laisse aucun doute sur son propos : « Pas de doute ça va ĂŞtre la galère, Ă  commencer par les transports en commun ». Suit l’exposĂ©, sous cet angle, des prĂ©avis de grève. Puis : « Enfin, vu que 135 manifestations sont prĂ©vues [...], la circulation sera neutralisĂ©e dans les centre villes : embouteillages garantis. [...] Autre secteur touchĂ© : l’Ecole [...]. Enfin, Ă©vitez toute dĂ©marche administrative demain [...] » Bref, comme d’habitude, les « usagers » sont alertĂ©s et prĂ©venus. Mais aucun salariĂ©, aucun reprĂ©sentant des syndicats qui appellent Ă  la grève, ne sera, mĂŞme fugitivement, interrogĂ© sur leurs motifs. Curieux, non ?

Après ces 4 minutes et 30 secondes consacrĂ©es aux prĂ©paratifs du « mardi noir », il est temps de passer Ă  autre chose : « A l’Ă©tranger maintenant [...] » : « JĂ©rusalem : rĂ©actions Ă  la veille des Ă©lections ». Après quoi, les tĂ©lĂ©spectateurs ont droit au fourre-tout habituel pour 30 minutes, environ [1] qui s’achève sur « L’art de la pĂŞche Ă  pied dans le Finistère » et « la dĂ©couverte d’un refuge dans les Hautes-Alpes ».

Sur les enjeux de la mobilisation, rien. Ou seulement quelques phrases qui entrecoupent Ă  toute vitesse le (petit) flot des reportages d’ambiance. Mais, c’est promis, après la grève et les manifestations du lendemain, il sera temps de partir Ă  la pĂŞche dans le Finistère ou de chercher un refuge dans les Hautes-Alpes.

Mardi 28 mars 2006 : le « mardi noir » Ă  mi-journĂ©e

En ouverture, comme d’habitude, les prĂ©visions mĂ©tĂ©o, et : « Et d’abord, bien sĂ»r, cette nouvelle journĂ©e de mobilisation des syndicats et des organisations syndicales contre le CPE. Il y a des perturbations un peu partout ce matin, mais moins que prĂ©vues cependant [...] Et comme chaque fois qu’il y a des grèves dans l’Education Nationale, c’est un peu la galère pour les parents ». Suit un reportage rĂ©alisĂ© Ă  Villeneuve d’Asq : « Jour de grèves, les parents s’organisent pour faire garder leurs enfants ». Quelques tĂ©moignages anecdotiques, et cette conclusion : « Dans l’ensemble, malgrĂ© les dĂ©sagrĂ©ments, les parents soutiennent le mouvement anti-CPE ». Ouf !

Puisque dans les Écoles comme ailleurs, les perturbations sont « moins importantes que prĂ©vues », il aurait suffi de le dire. Mais que faire des reportages commandĂ©s la veille ou le matin mĂŞme ? Il faut donc continuer...

« [...] C’est la quatrième journĂ©e d’action intersyndicale contre le CPE. Toujours liĂ© Ă  ce qui se passait ce matin dans les Écoles - c’est le plus important - autre exemple de ce qui se passait ce matin dans une commune d’Eure-et-Loir » Reportage : « Grèves : les enseignants suivent le mouvement ». RĂ©sumĂ© : tout se passe bien.

Et l’on enchaĂ®ne... « En tout cas, on l’a constatĂ©, il y avait eu rarement autant d’appels Ă  la grève », dĂ©clare JPP qui en fournit rapidement une longue liste avant de proposer, pour Ă©valuer les « perturbations » dans les services publics, un « Petit tour des services publics en grève Ă  Nantes », autre nom d’un reportage qui recueille de tĂ©moignages et dans lequel on entend, mais très fugitivement : « Ils font grève, il faut respecter le droit de grève. On fait savoir qu’on n’est pas content. On est très mĂ©contents du gouvernement ».

« Et comme d’habitude Ă  chaque fois qu’il y a un tel mouvement, c’est dans les transports en commun que l’on mesure l’impact d’une grève ». Conclusion d’un « petit tour », verbal et sans images, des « perturbations » : « Pas trop de problèmes parce que les usagers avaient pris leurs prĂ©cautions », dĂ©clare l’oracle avant de proposer selon sa propre expression, « un petit tour de Paris » : « Les transports en commun parisiens ralentis par la grève ». TournĂ©e qui n’omet aucun moyen de transport (les pĂ©niches exceptĂ©es...) - trains, avions, mĂ©tros et bus -, avec l’Ă©chantillon habituel de rĂ©actions de passagers. Et Pernaut de tirer la leçon de ce « petit tour de Paris » : « Assez peu de perturbations dans les transports, c’est vrai, ils ne sont pas concernĂ©s du tout par le CPE  ». Une semaine auparavant (lire notre article), Pernaut nous avait prĂ©venus : « La CGT de la SNCF qui n’est pourtant pas du tout concernĂ©e par le CPE a dĂ©posĂ© un prĂ©avis de grève nationale pour le mardi 28. ». Pas assez corporatistes les cheminots, et tous cĂ©libataires sans enfants !

A peine vient-il de dĂ©fendre sa conception de l’intĂ©rĂŞt gĂ©nĂ©ral que Jean-Pierre Pernaut, sans reprendre son souffle, choisit ce moment de grâce pour insĂ©rer Ă  toute vitesse de brèves informations sur l’Ă©tat du conflit proprement dit :

« Pour tenter de dĂ©samorcer la crise, le Premier Ministre avait proposĂ© une nouvelle rencontre demain aux principales organisations syndicales. Il acceptait de discuter sur deux amĂ©nagements possibles du CPE : sa durĂ©e et les conditions de rupture des contrats. Eh bien, pas question de discuter ont dĂ©jĂ  rĂ©pondu la CGT, la CFDT et Force ouvrière qui n’iront pas Ă  cette rĂ©union de Matignon. Les syndicats veulent un retrait total de la loi et Dominique de Villepin a rĂ©pĂ©tĂ© ce matin que s’il acceptait de discuter, il n’Ă©tait toujours pas question de retirer ce texte.  » Ces informations livrĂ©es au pas de charge (en moins de 30 secondes : essayez !) suffisent. C’Ă©tait la sĂ©quence politique du journal...

Les « petit tours » peuvent reprendre immĂ©diatement : « En attendant, Ă  cĂ´tĂ© des grèves, il y a aussi des manifestations [...] Beaucoup de monde dans les rues [...] Deux fois plus de manifestants en gĂ©nĂ©ral. » Et après nous avoir proposĂ© le « petit tour de Paris », puis un « Petit tour des services publics en grève Ă  Nantes » (bis), JPP annonce (ter) : « Petit tour de France avec nos correspondants  ». Le reportage qui suit souligne fortement l’ampleur de la mobilisation et la dĂ©termination des manifestants. Et Jean-Pierre Pernaut de rĂ©sumer : « Deux fois plus de manifestants en gĂ©nĂ©ral que la semaine prĂ©cĂ©dentes qu’ils s’agisse des chiffres donnĂ©s par les prĂ©fectures ou de ceux des syndicats : des chiffres que je ne vous donnerai pas car ils sont très diffĂ©rents donc n’ont pas d’intĂ©rĂŞt  » S’ils avaient Ă©tĂ© plus faibles, n’auraient-ils pas eu plus d’intĂ©rĂŞt ?

Et hop, on passe aux facultĂ©s - « Des facultĂ©s oĂą l’on s’organisait ce matin. A Metz par exemple ». Une fois achevĂ© le reportage ad hoc, Pernaut enchaĂ®ne : « A Paris la manifestation dĂ©butera dans un peu plus d’une heure.[...] » Mais comme, « on craint que des bandes de casseurs se mĂŞlent au cortège  », le dernier reportage vient, fort Ă  propos, clore la sĂ©rie : « ContrĂ´les renforcĂ©s pour Ă©viter les Ă©chauffourĂ©es dans les dĂ©filĂ©s anti-CPE ».

Fin du simulacre d’exhaustivitĂ© et de proximitĂ© qui mĂŞle informations et anecdotes.

« Deuxième grand titre aujourd’hui dans l’actualitĂ© ; les Ă©lections en IsraĂ«l » dont les enjeux sont prĂ©sentĂ©s dans le reportage qui suit sous un « angle » très Ă©clairant : « Les Ă©lections israĂ©liennes vue par un ancien colon ». A quoi succède le « bric-Ă -brac » quotidien [2]. Bilan : environ 14 minutes sur un journal d’une durĂ©e totale 40 minutes auront Ă©tĂ© consacrĂ©es aux mobilisations contre le CPE. C’est malgrĂ© tout un record. Mais sur ces 14 minutes, 8 minutes sont consacrĂ©es aux effets (nĂ©fastes) de la grève pour les « usagers » et 6 minutes aux manifestations.

Les seules informations sur le sens et les enjeux du conflit n’ont Ă©tĂ© livrĂ©es qu’en quelques phrases insĂ©rĂ©es fugitivement et dĂ©bitĂ©es Ă  un rythme tellement accĂ©lĂ©rĂ© que c’est Ă  peine si les tĂ©lĂ©spectateurs pouvaient en saisir le sens. Mais au passage, on aura appris :
- que les salariĂ©s des transports ne sont pas concernĂ©s par les mises en cause du droit du travail pour eux-mĂŞmes et leurs enfants ;
- que les chiffres du nombre de manifestants ne mĂ©ritent aucune mention, Ă  la diffĂ©rence de tous les autres chiffres que JPP distille habituellement sans le moindre recul surtout s’ils sont fournis par les Ministères.

Jean-Pierre Pernaut ne livre que des informations qui, pour lui, ont un sens. Un « bon sens », bien sĂ»r, puisque c’est celui de Jean-Pierre Pernaut.

Henri Maler

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