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« Tribune des généraux » : LCI et la construction sondagière de « l’opinion publique »

par Pauline Perrenot,

C’est une récidive : le 11 mai, Valeurs actuelles a publié sous forme de pétition une tribune de militaires d’active, écrite anonymement en soutien à la « tribune des généraux », déjà parue sur le site de l’hebdomadaire le 21 avril. Nouveau battage médiatique, entretenant le commerce de Valeurs actuelles – qui fait son auto-promotion dans les grands médias et actualise jour par jour le nombre de visiteurs uniques sur la page de la tribune – et son business de la peur. L’occasion pour nous de revenir sur la médiatisation de la tribune précédente. Et en particulier sur le rôle prépondérant joué par LCI dans la construction de l’opinion. Le 29 avril, la chaîne mobilisait en effet une grande partie de son antenne autour d’un sondage commandé à Harris Interactive, qui prétendait sonder l’opinion des Français au sujet de cette « tribune des généraux ». Un sondage qui révélait en lui-même bien des malversations, mais dont la promotion par LCI, orchestrée notamment par Éric Brunet, l’un des animateurs phares de la chaîne et ancienne plume de Valeurs actuelles, a décuplé la nuisance.

Mais de quoi parle-t-on ? Le 21 avril, Valeurs actuelles publiait une tribune-pétition signée par « une vingtaine de généraux, une centaine de hauts-gradés et plus d’un millier d’autres militaires ». Soutenu dès le lendemain par Marine Le Pen (qui appelle dans Valeurs actuelles ces militaires à la rejoindre), ce texte fustige le « délitement qui frappe notre patrie ». Il parle de « guerre raciale » que mèneraient des « partisans haineux et fanatiques » tenants d’« un certain antiracisme », avant de désigner « l’islamisme et les hordes de banlieue ». Les militaires formulent l’injonction au pouvoir politique de procéder à « l’éradication de ces dangers » avant de brandir la menace d’une intervention militaire : « Nous, serviteurs de la Nation, […] ne pouvons être devant de tels agissements des spectateurs passifs. […] [S]i rien n’est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l’intervention de nos camarades d’active ». Menace séditieuse redoublée à la fin du texte : faute d’action, « la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers. »

Il faut souligner combien cette tribune fut d’abord superbement ignorée par les grands médias. Sa conversion en un « sujet » à part entière, réellement digne d’intérêt, tient surtout au fait que le gouvernement ait finalement décidé de l’inscrire à son agenda [1]. Il a fallu donc attendre près d’une semaine pour que l’appel des généraux soit « porté au débat » dans les grands médias, et plus précisément, indexé dans le catalogue des « polémiques » médiatiques. Aussi est-ce en guise de contribution à « l’information » que LCI a décidé de sonder l’opinion sur cette tribune, en confiant cette tâche à l’institut Harris Interactive.

Le sondage est exemplaire de la production de ces « artefacts dépourvus de sens » dont parle Pierre Bourdieu dans sa conférence « L’opinion publique n’existe pas ». Réalisée sur un échantillon de 1 613 personnes, l’étude comporte un préambule édifiant : les sondés sont d’abord interrogés sur leur connaissance du dossier – ont-ils « entendu parler » de la tribune publiée par Valeurs actuelles ? 36 % des sondés répondent négativement et 26 % déclarent qu’ils « ne voient pas précisément ce dont il s’agit ». Autrement dit, une majorité de sondés répondent qu’ils ne savent pas de quoi il est question. L’histoire aurait donc pu (dû) s’arrêter là : à quoi bon sonder une « opinion » sur un sujet que près de deux tiers des sondés déclarent ne pas connaître – du tout ou « précisément » ?

Mais les artefacts n’effraient pas les sondologues, qui préfèrent s’auto-légitimer en tirant la couverture du « bon » côté : aussi cette première séquence est-elle surmontée d’un titre avantageux, pointant que « 64% des Français déclarent avoir entendu parler de la tribune publiée par des militaires sur le site de Valeurs Actuelles ». Harris Interactive additionne ainsi les 38% déclarant qu’ils en ont entendu parler et voient précisément ce dont il s’agit, et les 26% qui en ont entendu parler, sans pour autant voir précisément ce dont il s’agit. Le miracle est accompli… et ne pose visiblement aucun problème méthodologique ou déontologique. Le 30 avril, Frustration a interrogé à ce sujet l’auteur du sondage, Jean-Daniel Lévy, qui répond doctement : « Il n’y a pas de règle idéale. Cela ne fait pas de très grande différence, que les personnes en aient entendu parler ou pas, on effectue une mise à niveau. »

Une « mise à niveau » censée « résumer les enjeux », non un certain nombre de biais que l’on peut observer :

Une vingtaine de généraux à la retraite de l’armée française, une centaine de hauts-gradés et plus d’un millier d’autres militaires ont signé une tribune publiée sur le site de l’hebdomadaire Valeurs Actuelles. Adressée au Président de la République, au gouvernement et aux parlementaires, elle dénonce le « délitement » de la France du fait « d’un certain antiracisme », de « l’islamisme et des hordes de banlieue » et de la politique de maintien de l’ordre portée par le gouvernement, notamment lors des manifestations des Gilets Jaunes. Ils les mettent en garde d’une intervention de l’armée qui agirait d’elle-même pour rétablir l’ordre. Soutenez-vous ou non les militaires qui ont signé cette tribune ?

Passons sur les euphémismes et les « épouvantails » présentés à « l’opinion » sans être assortis de la moindre définition : leur usage médiatique courant semble faire office de gage scientifique… Passons également sur le nombre de considérants qui auraient pu être ajoutés à cet énoncé afin d’éclairer un jugement que l’on prétend solliciter [2]… Reste que 58% « des Français » déclarent soutenir (« tout à fait » ou « plutôt ») les militaires.

Et Harris Interactive est allé plus loin, se fendant ensuite d’un volet « contextuel » [3] : les sondés ont dû se prononcer de manière binaire (« d’accord »/« pas d’accord ») sur un ensemble d’énoncés « sécuritaires ». Exemples : « La société française est en train de se déliter » ; « Dans certaines villes et certains quartiers les lois de la République ne s’appliquent pas » ; « En France, la violence augmente de jour en jour » jusqu’à… « La France connaîtra prochainement une guerre civile ». Des énoncés qui appellent deux remarques :

1) Ils distinguent et reprennent des « phénomènes » qui sont précisément ceux que les militaires ont choisi de mettre en avant dans leur tribune. Énoncés qui sont en outre formulés (en grande partie) dans les termes-mêmes de la tribune des militaires : « délitement » de la France, « guerre civile », etc.

2) Ils juxtaposent ces énoncés, créant une toile de fond qui correspond au récit de « cadrage » général choisi par les militaires.

Convenons que les réponses donnent quelques indices, et pas plus, mais à condition de ne pas frauder leur présentation.


LCI : une promotion en grande pompe du sondage-maison


En effet, ces multiples biais – pour ne pas dire malversations – auraient dû inviter la rédaction de LCI et les autres médias à la plus grande prudence. Pour les seconds, Frustration a documenté combien le sondage « est […] devenu en un rien de temps une preuve politique du soutien populaire à l’appel au putsch », tant BFM-TV, RT, Atlantico, Radio Classique et une partie de la presse régionale l’ont relayé sans prendre la moindre pincette. Mais sa promotion en grande pompe revient d’abord et avant tout à la chaîne commanditaire. Le 29 avril en effet, LCI a ventilé les « conclusions » du sondage sans aucune précaution et sollicité l’opinion des commentateurs à leur propos. Du matin jusqu’au soir.

On trouve une première apparition du sondage dès 6h du matin, à la fois dans un article de synthèse publié sur le site, et à la télé, pendant le journal d’information. Si l’article mentionne a minima que seuls « 38% [des personnes interrogées] voient précisément de quoi il s’agit », ce n’est absolument pas le cas du sujet diffusé à l’antenne, où aucun élément de distanciation n’est évoqué, ni même mentionné le préambule du sondage. Pire encore : le sujet télé en extrapole les résultats en les juxtaposant à deux micros-trottoirs, axés quant à eux sur la liberté d’expression des militaires, soit une question différente de celle que pose le sondage lui-même [4]. Le gloubi-boulga se concluant ainsi :

Ces sujets préoccupent les Français, même s’ils ne sont pas favorables à l’intervention de l’armée : ils sont plus de 80% à s’inquiéter des zones de non-droit et à ressentir une montée de la violence.

Emballé c’est pesé !

Et il en est allé de même tout au long de la journée, où présentateurs et journalistes n’ont eu de cesse de recueillir l’avis des commentateurs sur le sondage en particulier, et sur la tribune en général. Un défilé en famille, tant le gâteau des invités s’est très majoritairement découpé entre la droite et l’extrême droite. De 8h du matin, où Élizabeth Martichoux a reçu Thierry Mariani (député européen RN) jusqu’à 20h, où Darius Rochebin a réservé son « Grand entretien » à Zineb El Rhazoui. À chaque fois, le sondage est évoqué sans aucun recul ; évocation soutenue par les réactions des invités au fur et à mesure de la journée. Thierry Mariani déclare le matin que les généraux « sont des lanceurs d’alerte » ? La formule donne partiellement son titre (sans guillemets) à l’émission d’Éric Brunet deux heures plus tard :



Éric Brunet, ou la mort du journalisme d’information


L’émission « Brunet Direct » mérite qu’on s’y attarde, tant elle est symptomatique de la faillite du journalisme d’information, neutralisé par les commentaires envahissants du présentateur et de la manipulation de l’information elle-même.

La place accordée aux « invités » auxquels Éric Brunet a donné la parole sur ce sujet – en plateau, en duplex ou en rediffusant des extraits d’interviews – est éloquente : elle a occupé près des trois quarts de l’émission [5].

La liste des « invités » et des personnalités interrogées est non moins significative :

- Rediffusion d’extraits de l’interview de Thierry Mariani (RN) sur LCI

- Premier plateau avec Guillaume Perrault (rédacteur en chef du FigaroVox) et Raphaëlle Rémy-Leleu (EELV)

- Rediffusion d’extraits de l’interview de Rachida Dati (LR) sur France Info

- Interview en duplex d’Hervé Grandjean (porte-parole du ministère des Armées)

- Rediffusion d’extraits de l’interview de Marion Maréchal Le Pen sur RMC/BFM-TV

- Rediffusion d’extraits de l’allocution de Jean Castex (LR/Premier ministre)

- Interview en duplex de Julien Odoul (RN)

- Second plateau avec un général signataire de la tribune, Emmanuel de Richoufftz, Yaël Braun-Pivet (LREM), et Charles Beigbeder, présenté par Éric Brunet en ces termes : « Président de Audacia, vous êtes un serial entrepreneur, […] plutôt un homme de droite ». Disons plutôt d’extrême droite [6].

- Rediffusion d’extraits de l’interview d’Édouard Philippe (LR) sur RTL.

En voilà un pluralisme à toute épreuve ! Ce que soulignera d’ailleurs la seule intervenante de gauche sur les treize interlocuteurs [7] : « J’aimerais bien d’ailleurs qu’il y ait un peu plus d’équilibre par rapport aux interventions de gauche », qu’Éric Brunet conclura par une fin de non-recevoir : « Allons donc ! »

C’est donc entre personnes majoritairement convaincues du bien-fondé de la « tribune des généraux », et d’accord entre elles sur les constats politiques qu’elle pose, que ce faux-débat se déroule pendant plus d’une heure. Le tout sur la base d’une présentation mutilée d’un sondage, commandé par la chaîne, dont Éric Brunet chante régulièrement les louanges :

- Éric Brunet : [Thierry Mariani] fait référence à un sondage. Car Harris Interactive et LCI, grande maison, ont organisé hier soir un sondage. Et voilà la question qui a été posée aux Français : « Soutenez-vous les militaires qui ont signé cette tribune ? » Et là, patatras ! On a été nous les premiers étonnés ! Nous sommes à LCI ceux qui ont commandé ce sondage : 58% des personnes interrogées – et elles sont nombreuses, ce n’est pas un tout petit sondage qu’on a fait, c’est un sondage ambitieux – ont répondu : « Oui, nous soutenons ces militaires ». Ça veut dire que toute la communication du gouvernement […] pour montrer qu’ils étaient fascistes, factieux, putschistes, etc. etc. n’a pas été d’une efficacité subjuguante.


Il ne précisera jamais au cours de l’émission que 62% des sondés n’avaient jamais entendu parler de la tribune ou ne voyaient pas précisément ce dont il s’agissait.

Quelques minutes plus tard, il enchaîne :

J’interpelle tous mes invités […] ! Ce sondage, il est édifiant ! Voilà donc un sondage, que LCI a demandé hier à Harris Interactive, une grande maison de sondeurs. […] Regardez les autres questions que nous leur avons posées, par exemple sur le délitement. […] 73% de Français considèrent que la société est en train de se déliter. Voilà. Alors ça, ce n’est quand même pas anodin. Deuxième questionnement que nous leur avons soumis […] : 45% des Français considèrent que le pays connaîtra prochainement une guerre civile. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. [Sic] Y a-t-il du rationnel derrière tout cela ou pas ? En tout cas c’est un chiffre très inquiétant qui montre le niveau d’inquiétude des Français, non pas sur des questions traditionnelles qui sont le chômage, est-ce que vous aurez une meilleure vie plus tard […], non non ! Là ce qui est intéressant, c’est qu’ils pensent qu’il y aura une guerre civile ou quelque chose.


Un festival de commentaires au marteau-pilon. Le chômage ne faisant en outre pas partie des énoncés soumis à la cote de préoccupation « des Français », le fait que le phénomène ne soit pas mentionné dans les résultats est d’une surprise renversante. En revanche, aux yeux d’Éric Brunet, rien de renversant à sonder un échantillon de personnes sur la prédiction d’une « guerre civile ». Quant au commentaire de cet exercice de divination, c’est visiblement une entreprise très journalistique :

Quand vous en avez un sur deux, ça dépasse la notion de propos de bistrot. Ce n’est pas « Ouais ouais, tu vas voir, on aura une guerre civile un de ces 4 ! » Ça, c’est une chose. Quand il y a un sur deux qui vous disent qu’il va y avoir une guerre civile…

Et d’en remettre une couche encore plus tard :

Je voudrais vous montrer un sondage que nous avons commandé nous, LCI, hier, à l’institut de sondage Harris Interactive, maison très sérieuse. On n’a pas demandé un petit sondage sur 33 Français hein. On a demandé the big one. Sur un échantillon très très large. Regardez d’abord la première réponse sur la question du délitement de la société française qui est d’ailleurs un des éléments évoqués par ces généraux. […] Et sur les généraux, regardez bien, c’est assez incroyable. Soutenez-vous les militaires qui ont lancé cette tribune ? Oui à 58%. 58% des Français votent oui ! C’est absolument édifiant.


À noter qu’aucun invité en plateau ou en duplex n’aura l’illumination de questionner les conditions de fabrication du sondage, ses biais et ses limites. Charles Beigbeder, visiblement très informé de l’étude qu’il s’autorise à commenter, en réinterprète même les résultats : « Alors les gens ont sans doute lu la tribune ». Eh bien justement non ! « Ou sinon les grandes lignes. Et c’est difficile de ne pas être d’accord parce qu’on voit bien que la France va mal et qu’on a de multiples crispations dans les territoires perdus. »

Une analyse percutante, qui vaut au moins celle du rédacteur en chef du FigaroVox. La tribune ? « Un peu raide dans l’expression. » Seulement ? « Ça n’a rien d’un putsch, ça n’a rien de factieux ». L’affaire ? Des « proportions totalement absurdes ». Les diverses réactions politiques ? Des « délires ». Les sanctions contre les militaires ? « Totalement excessif et disproportionné. Ce qu’ils disent, c’est ce que des millions de Français disent sur l’état du pays chaque jour ! », déclare Guillaume Perrault, avant d’opérer un retournement dont seuls sont capables les polémistes les plus audacieux, quand ils sont gagnés par le complotisme :

Toute cette affaire, on sait très bien comment elle a commencé. C’est une manipulation très habile de Mélenchon qui a hyper communiqué sur cette affaire, qui, sinon, serait passée comme une lettre à la poste. Et qui tombait providentiellement pour lui pour masquer son embarras face au terrorisme islamiste, puisque c’était pile au moment de l’attentat de Rambouillet. Je dis bravo l’artiste à Mélenchon, mais je dis aussi qu’électoralement, ça sera une perte. Ce qui me paraît grave c’est de nier ces évidences.

Et d’insister :

Cette affaire, qui serait restée assez anecdotique, a été montée en épingle par Mélenchon, qui sait faire ça très habilement. Et ça a pris des proportions absolument risibles. C’est une histoire totalement ridicule.

Le tout couronné par Éric Brunet, un « présentateur » qui loin de jouer un rôle d’arbitre, n’essaie même pas de sauver les apparences et éditorialise sans retenue. Effaré comme son confrère du FigaroVox par les « proportions » prises par la tribune, il enchérit : « On fait semblant de croire que c’est une tribune putschiste. » Les soldats menaçant d’une opération de force ? « C’est d’autant plus amusant qu’ici même, dans ce studio, combien de fois avons-nous évoqué l’hypothèse de l’intervention de l’armée ! » C’est très « amusant » en effet !

Et tellement attrayant, comme le montre la première question à Julien Odoul (RN) : « Est-ce que c’est un joli coup pour Marine Le Pen que d’avoir apporté d’emblée son soutien à ces généraux pétitionnaires ? »

Et tellement séduisant, comme le montre l’extrême bienveillance avec laquelle l’hôte accueille « en exclusivité » Emmanuel de Richoufftz, l’un des généraux signataires. Florilège :

- On a plein de questions à vous poser, est-ce que vous allez bien d’abord ? Passer dans l’essoreuse médiatique, c’est quelque chose quand même à laquelle les militaires ne sont pas forcément habitués ou préparés.

- Vous avez œuvré aussi en banlieue, vous êtes un général qui a permis, par les actions qu’il a menées, de délivrer notamment des permis de conduire à des jeunes dans les quartiers. [Emmanuel de Richoufftz : Non c’est pas tout à fait exact.]

- Dites mon général, quand vous voyez Marlène Schiappa et les membres du gouvernement qui nous expliquent par le menu que vous faites partie d’un complot putschiste, factieux, vous acceptez cela ou ça vous agace, ça vous énerve ?

- Ces militaires vont être sanctionnés. Qu’est-ce qu’on va leur faire ? […] Est-ce que c’est normal ?


Le militaire est au tapis. C’est donc tout naturellement qu’il remercie cette vaste escroquerie médiatique en fin d’émission :

La population nous suit. Votre sondage est très significatif à cet égard. Et je pense que le peuple français a bien compris les enjeux.

La boucle est bouclée. Deux heures plus tard, une partie de son interview sera d’ailleurs rediffusée au JT de 13h de TF1 (autre chaîne du groupe Bouygues), dont le sujet se conclut sur le sondage de LCI : « Des conseils de discipline auront lieu dans les prochains jours. En attendant, selon un sondage, six Français sur dix soutiennent les militaires signataires. »


***


Cette séquence est exemplaire du climat dans lequel évolue le débat public et médiatique actuel. Un journalisme de commentaire permanent, où dominent l’éditorialisation et l’« opinion », délestées de toute épaisseur et de toute rigueur quand on sollicite l’opinion de personnes sur un objet dont elles-mêmes déclarent ne pas avoir entendu parler, ou ne pas connaître précisément. Avant que cette « opinion » – qui n’existe pas – fasse à son tour l’objet de commentaires pendant des heures sur la chaîne d’information qui l’a co-produite (et jusque dans les JT de TF1, appartenant au même groupe). Le tout mis en scène dans des « débats » réservés aux diverses variétés de la droite et de l’extrême droite, auxquelles les animateurs déroulent le tapis rouge – quand ils n’en sont pas tout simplement les sympathisants.


Pauline Perrenot

 

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Notes

[1À travers une dépêche AFP en date du 24 avril, la première (et maigre) phase de médiatisation a moins porté sur le fond de la tribune que sur la « controverse » que la tribune a suscitée dans les rangs de l’extrême gauche et de la France insoumise. Côté pouvoir politique, ce n’est qu’après avoir largement minimisé la gravité et la portée politique du texte, que certains membres du gouvernement ont fini par s’en offusquer.

[2Par exemple : des éléments entourant la publication de la tribune (Valeurs actuelles a choisi le 21 avril 2021, soit les 60 ans, jour pour jour, du putsch des généraux d’Alger) ou concernant le statut de la parole publique des militaires.

[3Enfin, une dernière partie du sondage recueille l’appréciation des sondés quant au fait que Marine Le Pen ait « invité les militaires qui ont signé cette tribune à la rejoindre ».

[4Au vu des réponses des deux passants (« Chacun d’entre nous peut s’exprimer », « C’est normal que les gens s’expriment et donnent leur opinion »), on se doute que la question du journaliste portait davantage sur la liberté d’expression des militaires, ce qui est encore différent du fond de la tribune et de la question de l’adhésion des Français vis-à-vis de cette démarche de fond.

[51h05 au total, sur 1h30 d’émission. Les deux autres thématiques abordées par Brunet : l’agression d’un policier de Bagnolet et les rodéos à Lyon, dont on ne peut résister à livrer l’accroche, fort « brunesque » : « Lyon et la folie des rodéos ! Qui ne sont désormais plus circonscrits aux traditionnelles banlieues. Non ! C’est bien dans nos centre villes maintenant qu’ils se déroulent mesdames messieurs, jusque sur ses places les plus prestigieuses ! »

[6Puisque Charles Beigbeder a co-fondé le mensuel L’Incorrect (dont il est actionnaire minoritaire), soutenu la fondation de l’école de Marion Maréchal Le Pen et affirmé en 2015 qu’il « "n’hésiterai[t] pas une seconde et n’aurai[t] aucun état d’âme à soutenir le FN", lors de l’élection présidentielle de 2017 », selon des propos rapportés par L’Obs (30 juil. 2015).

[7Nous incluons évidemment Éric Brunet dans ce décompte, ainsi que les personnalités dont les interviews sont diffusées : leurs propos cadrent le débat puisque les invités (en plateau ou en duplex) les commentent.

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