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TRIBUNE

TF1 se paie des Gitans (CQFD)

Nous reproduisons ci-dessous, sous forme de tribune, un article de Nicolas Arraitz paru dans le mensuel CQFD, ainsi que le sommaire du dernier numéro (en kiosque depuis le 15 octobre). (Acrimed)

Flagrant dĂ©lit de collusion : « Le Droit de savoir », sur TF1, dĂ©peint les Gitans de La Renaude, Ă  Marseille, comme des sauvages. Après ça, on pourrait croire que les expulser de leur antre, c’est faire Ĺ“uvre humanitaire. Aubaine : leur prĂ©sence gĂŞne un investissement immobilier de… Bouygues, propriĂ©taire de TF1.

Dominique, du comitĂ© chĂ´meurs CGT, est folle de rage. Les larmes aux yeux, elle raconte comment elle a Ă©tĂ© approchĂ©e par MichaĂ«lle Gagnet, reporter mercenaire de TF1. « Elle m’a utilisĂ©e pour s’introduire dans la citĂ©. Elle a fait croire aux Gitans qu’elle allait faire un reportage en leur faveur. Elle a fait des cadeaux, donnĂ© de l’argent et filmĂ© le mariage de la fille de Dolorès. Maintenant, toute la France a vu la scène de la virginitĂ©, alors que c’est tabou. » Dominique a envoyĂ© un mail Ă  la journaliste : « Tu m’avais demandĂ© si je m’intĂ©ressais aux Gitans par pitiĂ© : c’est de toi que j’ai pitiĂ© aujourd’hui. »

La famille de Dolorès a filmĂ© l’émission (Le droit de savoir, « Marseille, enquĂŞte au cĹ“ur des citĂ©s sensibles », diffusĂ© le mardi 19 septembre) avec un camĂ©scope. Copie prĂŞtĂ©e Ă  CQFD. L’accroche ne fait pas dans la dentelle : Pastora, la belle matriarche que Gagnet qualifie sur tf1.fr de « caĂŻd », s’apprĂŞte Ă  vĂ©rifier si sa petite-fille, en robe de mariĂ©e et couchĂ©e sur une table les jambes Ă©cartĂ©es, est bien vierge. Sous l’œil de la camĂ©ra, Pastora parade : « Si c’est pas bon, on la jette dehors comme un chien ! », dit-elle en claquant l’intĂ©rieur des cuisses de la jeune fille. MĂŞme si la voix off met un bĂ©mol (« C’est une façon de parler ; la cĂ©rĂ©monie est d’ailleurs théâtrale »), le ton est donnĂ©. Et la suite est piĂ©geuse. Pour dĂ©noncer les conditions de vie dĂ©gradĂ©es de la citĂ©, Pastora en rajoute : « C’est un bidonville de Gitans. Regardez toute cette pourriture. Les rats, ils nous mangent ! On est dans la misère, dans la merde […]. Ils disent qu’on est des sauvages. » Mais le reportage n’évoque pas les causes, laissant entendre que ce sont les Gitans, et eux seuls, qui ont abĂ®mĂ© le quartier et leur vie.

Collusion n°1 : Après avoir filmĂ© les ruines calcinĂ©es de la maison de Pastora, expulsĂ©e il y a un an et qui campe depuis avec sa famille dans un garage et deux caravanes, Gagnet donne la parole Ă  Nicole L’Hernault, directrice d’Habitat Marseille Provence, bailleur social gĂ©rant ces HLM. « De mĂ©moire [sic], si vous voulez [re-sic], on a eu quatre squatts avec elle [Pastora] depuis 87 . On n’a jamais eu de paiement de loyer. Il faut quand mĂŞme savoir que l’État, quand il en a assez de payer Ă  la place des gens, il finit par expulser. Donc on s’adresse Ă  la Justice. Ce que je constate c’est que depuis un an personne n’a voulu les rĂ©cupĂ©rer. C’est des gens, vous les mettez dans un immeuble et tout le monde s’en va. Leur mode de vie n’est pas conforme Ă  la vie en collectivitĂ©. » Personne pour contredire ces allĂ©gations. Si MichaĂ«lle Gagnet avait pris la peine de vĂ©rifier, elle aurait appris que les loyers impayĂ©s n’atteignent en aucun cas vingt ans d’arriĂ©rĂ©s ! Mille trois cents euros dans le cas de la famille de Pastora (qui ne squattait pas, mais Ă©tait hĂ©bergĂ©e par sa fille Rosalia, en possession d’un bail en bonne et due forme). Une autre famille a Ă©tĂ© expulsĂ©e pour un retard de loyer de deux cents euros ! Cela justifie-t-il une expulsion Ă  l’aube par des vigiles, la dĂ©vitalisation du logement (destruction des huisseries, des canalisations et des escaliers avant de murer portes et fenĂŞtres), puis qu’une semaine plus tard des inconnus mettent le feu Ă  ce qui reste de mobilier ? Ce n’est pas le problème de TF1.

Collusion n°2 : Ă€ deux pas de lĂ , se dresse le mur d’enceinte d’une rĂ©sidence de standing construite par… Bouygues. Sur l’emplacement du centre social de la citĂ© et des trois maisons dĂ©vitalisĂ©es, sur le point d’être rasĂ©s, une deuxième tranche est prĂ©vue. Les Gitans gĂŞnent. La rĂ©alisatrice n’en pipe mot, malgrĂ© tout le temps qu’elle prĂ©tend avoir passĂ© dans cette « zone de non-droit » (dixit Gagnet sur le site de l’émission).

Dans un documentaire [1] d’une tout autre tenue, Dominique Idir raconte l’histoire de La Renaude. En 1987, après une mobilisation des habitants de cette citĂ© d’urgence (voir CQFD n°39), l’office HLM fait Ă©difier des maisons individuelles de deux Ă©tages, avec petit jardin et garage. L’intĂ©rieur de ces maisons, que ne montre pas le reportage de TF1, a Ă©tĂ© amĂ©liorĂ© par les locataires, qui ont carrelĂ© Ă  leurs frais, par exemple. L’aspect soignĂ© de ces intĂ©rieurs tranche avec la dĂ©solation des alentours, due Ă  l’abandon de la municipalitĂ©. Ici, malgrĂ© les charges payĂ©es, l’espace public n’est que rarement entretenu.

MichaĂ«lle Gagnet se dĂ©peint sur son blog comme une aventurière des bas-fonds : « La règle d’or est d’être recommandĂ© par quelqu’un. L’autre grande leçon est que tout peut basculer en l’espace de quelques minutes : on n’a pas forcĂ©ment les codes pour dĂ©chiffrer certains signes d’agacement. » Les tribus que MichaĂ«lle apprivoise feraient bien de durcir leurs codes. NaĂŻvetĂ© ? VĂ©nalitĂ© ? Fascination de l’image ? C’est souvent trop tard que le « sujet » se rend compte, Ă©pinglĂ© sous les feux de leur actualitĂ©, Ă  quel point les mĂ©dias racontent n’importe quoi sur tout. Misère du journalisme : il a Ă©tĂ© programmĂ© pour parler haut et fort de ce qu’il ne connaĂ®t pas.

Collusion n°3 : Quelques jours avant la diffusion du programme, un certain Hichem, adjoint de sĂ©curitĂ© qui apparaĂ®t dans un autre volet du reportage , est venu faire signer une cession du droit Ă  l’image pour le mariage de Dolorès. La mère, qui ne sait pas lire, a paraphĂ© une feuille blanche. DrĂ´le de procĂ©dĂ©. InterrogĂ©e par CQFD, Gagnet proteste, sĂ»re de son bon droit. Le cĂ´tĂ© biaisĂ© du reportage ? « Le format est contraignant. J’ai croquĂ© Pastora, qui Ă©tait consentante. TF1 a eu de la pudeur, sur Arte, on aurait montrĂ© toute la scène du mouchoir ensanglantĂ©. »

Il serait injuste de ne pas laisser le mot de la fin au prĂ©sentateur de ce glorieux « Droit de savoir », Charles Villeneuve, dĂ©bonnaire Philippe Henriot du sĂ©curitaire contemporain. « Ă€ Marseille, les communautĂ©s s’entendent encore entre elles. Pourvu que ça dure… Inch Allah ! », conclut-il sur un ton appuyĂ©. OlĂ© !

Nicolas Arraitz

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Sommaire

Ce mois-ci, dans CQFD 49 : NĂ©gocier tue !

- FORUM LIBÉ : Vive l’arnaque
- OGM : Mange ta mort
- SOCIAL : Grève underground Ă  la gare du Nord
- FAUX-AMI : Yann Arthus-Bertrand
- LYCÉES MILITAIRE : Ados au pas de l’oie
- MÉDIAS : TF1 se paie des gitans qui gĂŞnent Bouygues
- POLLUTION : Au fil du RhĂ´ne empoisonnĂ©
- VIEUX Dossier : Le divin marquis et le maudit serrurier
- HOMMAGE : AndrĂ© Aubry, guerrier de la mĂ©moire
- LITTÉRATURE : Kateb Yacine, poète de la Khabta
- Les chroniques de Jean-Pierre Levaray, Jann-Marc Rouillan, Arthur.
- Les dessins de Aurel, Babouze, Berth, Bertoyas, Camille, Dran, Foolz, L.L.de Mars, Lindingre, Rémi.

En kiosque depuis le 15 octobre 2007

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CQFD
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13192 Marseille cedex 20

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