La construction mĂ©diatique de « la question du voile Ă l’Ă©cole » est tellement biaisĂ©e qu’elle rend presque impossible tout dĂ©bat rationnel sur les vrais problèmes. Pis : cette construction relève de la mise en scène d’un combat douteux, plus que douteux. C’est ce que met en Ă©vidence l’analyse que Pierre TĂ©vanian propose sur le site de « Les Mots sont importants », sous le titre : « ("Campus" ou champ de bataille ? Quand Guillaume Durand organise le "choc des civilisations" ».
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Pour l’Ă©mission "Campus", consacrĂ©e jeudi 4 dĂ©cembre 2003 Ă "la laĂŻcitĂ©", et Ă la loi annoncĂ©e
interdisant les signes religieux "visibles" ou "ostentatoires" Ă l’Ă©cole, l’animateur Guillaume
Durand a prĂ©parĂ© un plateau d’invitĂ©s particulièrement significatif du climat idĂ©ologique qui règne actuellement en haut lieu.
On aurait pu penser que dans un dĂ©bat dont l’enjeu Ă©tait ni plus ni moins que la dĂ©scolarisation
forcée des jeunes femmes qui ne sont pas prêtes à enlever leur voile, une ou plusieurs femmes
voilĂ©es seraient prĂ©sentes sur le plateau pour s’expliquer, se dĂ©fendre, et surtout dĂ©fendre leur
droit Ă l’Ă©ducation.
Il n’en fut rien. Des filles voilĂ©es, il fut beaucoup question, mais aucune d’entre elles n’eut la
parole (...) Et loin de faire apparaĂ®tre le courant anti-prohibitionniste dans toute sa diversitĂ©, le plateau de Guillaume Durand nous renvoya une image excessivement simple, pour ne pas dire simpliste, caricaturale, et mĂŞme mensongère, de l’Ă©tat des mentalitĂ©s dans la sociĂ©tĂ© française :
- d’un cĂ´tĂ©, une position prohibitionniste unanimement dĂ©fendue par des dirigeants politiques, des journalistes et des intellectuels mĂ©diatiques "blancs", Ă©rigĂ©s en dĂ©fenseurs de LA laĂŻcitĂ© (le romancier Jack-Alain LĂ©ger, les journalistes Laurent Neuman, Caroline Fourest et Josyane Savigneau, l’essayiste Pascal Bruckner, et Xavier Darcos, ministre de l’Ă©ducation nationale, ainsi que son prĂ©decesseur Claude Allègre ;
- de l’autre, une position anti-prohibitionniste soutenue uniquement par Tariq Ramadan et Dalil Boubakeur, autrement dit : par des hommes uniquement et non par des femmes, par des Arabes uniquement et non par des citoyen-ne-s françai-se-s d’origines diverses, par des leaders religieux musulmans uniquement et non par des citoyen-ne-s laĂŻques de toutes sensibilitĂ©s : croyants de toutes les religions, agnostiques, athĂ©es, anticlĂ©ricaux.
Autrement dit : dans ce débat sur les problèmes que sont supposées créer les jeunes filles
voilĂ©es Ă l’Ă©cole, il n’y eut ni filles voilĂ©es, ni Ă©coliers, ni professeurs, ni parents d’Ă©lèves.
(...) On prĂ©fĂ©ra nous montrer ce spectacle Ă©difiant : la France blanche qui parle d’une seule voix, et qui fait front pour dĂ©fendre une "valeur en voie de disparition" (dixit Caroline Fourest, l’une des invitĂ©es du dĂ©bat) contre le danger que lui ferait courir la prĂ©sence d’Ă©lèves voilĂ©es dans les Ă©tablissement scolaires. La droite (en la personne de Xavier Darcos) et la gauche (en la personne de Claude Allègre), les intellectuels (en la personne de Pascal Bruckner), les fĂ©ministes (en la personne de Caroline Fourest), et mĂŞme le monde des lettres (reprĂ©sentĂ© par Josyane Savigneau et Jack-Alain LĂ©ger), tous unis contre. Contre quoi, en fait, ou plutĂ´t contre qui ? Eh bien, en tout cas, sur le plateau, ce qu’il y avait en face d’eux, ce furent deux musulmans.
Nul besoin, dans ces conditions, de s’Ă©tendre sur les paroles qui furent prononcĂ©es ce soir-lĂ , et dont beaucoup furent d’une bĂŞtise, d’une agressivitĂ©, voire d’un racisme saisissants. Nul besoin de souligner l’incroyable connivence de l’animateur Guillaume Durand avec certain-e-s invitĂ©-e-s plutĂ´t que d’autres (Pascal Bruckner fut appelĂ© "Pascal", et Caroline Fourest "Caroline", mais il n’y eut pas de "Tariq" chaleureux ni de "Dallil" affectueux). Nul besoin, non plus, de mesurer l’incroyable dĂ©sĂ©quilibre des temps de parole, ni la violence et la grossièretĂ© de certains invitĂ©s, qui n’ont pas cessĂ© de couper la parole aux deux "accusĂ©s" (les deux invitĂ©s qui se distinguaient des sept autres par leur position anti-prohibitionniste, leur confession musulmane et leur origine arabe). Nul besoin d’entrer dans le dĂ©tail, car mĂŞme si nos sept hĂ©rauts auto-proclamĂ©s de la laĂŻcitĂ© et de la dĂ©fense des femmes Ă©taient restĂ©s courtois, la vision du monde que vĂ©hiculait ce plateau, par sa composition-mĂŞme, Ă©tait de toute façon une vision du monde dĂ©testable : celle que Samuel Huntington a nommĂ© le "choc des civilisations". (...) »