Tout avait bien commencĂ©. L’introduction du duo de prĂ©sentateurs, au dĂ©but de la première Ă©mission, pouvait sembler prometteur : « France Inter n’est plus seulement diffĂ©rente, mais donc ce matin : transparente », pĂ©rore Yves Decaens. « La transparence est le maĂ®tre-mot aujourd’hui, rĂ©torque Isabelle Giordano, (...) on va demander [aux journalistes de France Inter] de rendre des comptes et les soumettre Ă la baĂŻonnette de vos questions. » Patrice Bertin, directeur de la rĂ©daction, en remet une couche : « c’est une initiative Ă peu près sans prĂ©cĂ©dent. (...) Un acte de dĂ©mocratie mĂ©diatique, avez-vous dit. Le thème c’est : on ne vous cache rien. On n’a rien Ă cacher. Donc on va jouer cartes sur table. »
Les auditeurs ont raison, mais ils se trompent
L’art de cette Ă©mission est de prĂ©senter un bilan critique de façade qui ne remet rien en cause, et surtout pas le dĂ©ficit de pluralisme de l’information.
Isabelle Giordano revient sur le rĂ©fĂ©rendum sur le TraitĂ© constitutionnel EuropĂ©en : « France Inter avait Ă©tĂ© accusĂ©e d’ĂŞtre très partisane. » RĂ©plique du directeur de la rĂ©daction : « Parce que le dĂ©senchantement s’Ă©tait exercĂ©, on l’a entendu, on l’a perçu, ça n’est pas pour ça qu’il Ă©tait forcĂ©ment justifiĂ©. Mais l’auditeur a toujours raison quelque part. [3] » Pour HĂ©lène Jouan, « il y a un peu plus d’un an on a entendu les auditeurs nous dire qu’ils avaient trouvĂ© que la tranche du matin, notamment, Ă©tait partisane. Et nous on ne l’a pas forcĂ©ment très bien vĂ©cu Ă la rĂ©daction parce qu’on a eu l’impression, nous, de bien faire notre travail . »
La langue de bois des rĂ©ponses agace les auditeurs. L’un d’entre eux interpelle : « Dès que les mĂ©dias sont mis en dĂ©bat, (...) on est vĂ©ritablement dans la dĂ©fense et illustration de... [presque inaudible, recouvert par Yves Decaens qui parle en mĂŞme temps] ...la vertu mĂ©diatique. (...) Il y a souvent en tout cas ce sursaut confraternel. » La rĂ©ponse du mĂ©diateur Patrick PĂ©pin et l’Ă©change qui suit avec Yves Decaens est assez symptomatique : « Pourquoi nous avons besoin d’expliquer ? Parce que c’est vrai que la fabrication d’une journĂ©e radiophonique est très compliquĂ©e. (...) En Ă©tant attentif Ă la matinale de Nicolas Demorand tous les jours, je me rends compte que parfois, le contenu du journal, l’actualitĂ© proprement dite, l’invitĂ© qui a Ă©tĂ© choisi, les propos de Carlier, plus le papier de Guetta, peuvent laisser supposer... » br>
- Yves Decaens : « Que tout ça va dans le mĂŞme sens ? » br>
- Patrick PĂ©pin : « ...qu’il y a un dĂ©sĂ©quilibre complet... » br>
- Yves Decaens : « Mais c’est le hasard. » br>
- Patrick PĂ©pin : « ...Ă un moment donnĂ©. » br>
Comme si les critiques les mieux rigoureuses se fondaient sur les impressions laissées par une seule journée... Pour une autocritique, il faudra repasser.
Une auditrice apostrophe les journalistes : « On sait reconnaĂ®tre quand les hommes politiques et les journalistes mentent (...). On entend la voix. (...) Le son de la voix n’est pas le mĂŞme ! Il faudrait que vous fassiez attention à ça ! » La rĂ©ponse de Françoise Degois est limpide : « Il y a des saints laĂŻques qui sont en train de naĂ®tre, je vais pas donner les noms, qui sont Ă la recherche absolument de la faute journalistique, de la connivence, Jean-François Achili et moi-mĂŞme les appelons "les bĹ“uf-carottes", c’est-Ă -dire l’inspection gĂ©nĂ©rale des services journalistiques, ça nous fait BEAUCOUP rire Ă tous les deux parce que nous en sommes rĂ©gulièrement victimes. Le journaliste chimiquement pur, ça n’existe pas ! » Que des critiques littĂ©ralement innommables [4] soient assimilĂ©s Ă un service de police est sensĂ©, sans doute, nous faire « beaucoup rire »... La farce de la transparence atteint ici un sommet. Pour une autocritique, il faudra repasser. (bis)
La diversitĂ© des propos des auditeurs offre un nouvel argument pour esquiver toute remise en question. Ainsi, quand un auditeur proteste : « Vous reportez toujours sur l’auditeur le fait de ne pas bien comprendre l’information que vous faites. », Yves Decaens dĂ©fend : « Ben parce que les remarques sont contradictoires. » Peu importe dès lors si l’une d’entre elles, au moins, est justifiĂ©e : en divergeant, les remarques s’annulent !
Reste l’argument ultime du cercle des transparents qui n’ont rien Ă cacher, parce qu’ils n’ont rien Ă dire : la preuve par Daniel Mermet. Un auditeur s’Ă©nerve : « Ce matin, j’ai Ă©tĂ© choquĂ©, Ă©nervĂ© mĂŞme, d’entendre Monsieur Demorand laisser transpirer son agacement, son ton moqueur, aux rĂ©ponses de Monsieur BovĂ©, voire mĂŞme de prĂ©juger d’une dĂ©cision d’un procureur de la RĂ©publique : "Vous n’irez pas en prison", j’ai trouvĂ© ça assez fort de cafĂ©. [5] ». Les avocats de France Inter, Isabelle Giordano en tĂŞte, rĂ©pliquent : « Vous voudriez que tous les journalistes aient les opinions de Daniel Mermet ? Je caricature volontairement, hein ». RĂ©ponse, « Oui, heu... », machinalement coupĂ©e par une Giordano qui s’esclaffe : « La rĂ©ponse est oui ! Ah bon, ben voilĂ . » Mais la remarque de Thomas Ă©tait plus poussĂ©e : « Quand un journaliste a des opinions, qu’il les dise ! Et qu’il se dĂ©clare comme tel. » Isabelle Giordano : « C’est pas notre travail Monsieur [suggĂ©rant ainsi que Daniel Mermet ne ferait pas son travail], non, mais c’est votre opinion et on l’entend. » Cause toujours...
L’Ă©mission de Daniel Mermet, dont on ne dira jamais assez qu’elle ne dĂ©pend pas de la rĂ©daction de France Inter et qu’elle ne compte aucun salariĂ© (journalistes inclus) en CDI, permet aux porte-voix de la rĂ©daction de dĂ©cerner Ă France Inter (et de se dĂ©cerner du mĂŞme coup) un brevet de pluralisme. Il suffit qu’un partisan du « non » se soit exprimĂ© Ă l’antenne, Ă une heure de moindre Ă©coute que celle des « matinales » de France Inter pour les journalistes en titre osent affirmer que tout va bien et, sans doute, que tout va beaucoup mieux.
Exemple avec cet échange cousu de fil blanc :
- HĂ©lène Jouan : « On peut trouver effectivement que dans la matinale, Ă un moment donnĂ© il y a un certain dĂ©sĂ©quilibre. Mais le dĂ©sĂ©quilibre, on va le trouver ailleurs sur l’antenne de France Inter Ă d’autres moments, et lĂ les auditeurs curieusement nous l’ont moins reprochĂ© (...). » br>
- Yves Decaens : « Vous voulez dire qu’il y avait des Ă©missions sur France Inter qui... » br>
- HĂ©lène Jouan : « Oui Ă©videmment, Daniel Mermet par exemple, pour ne pas le citer. » br>
- Yves Decaens : « ... voilĂ , très visiblement, plaidaient pour le non. »
Eloges subtils et mercantiles de la bipolarisation
Un exemple de critique qui revient rĂ©gulièrement : la bipolarisation de la politique par France Inter. Au lieu de convenir de cette Ă©vidence, France Inter, par la voix de Patrice Bertin, justifie encore et toujours : « Objectivement, tous les mĂ©dias grosso modo accordent 50% de leur temps d’antenne - et France Inter est Ă peu près dans la norme - Ă SĂ©golène et Sarko. Pourquoi ? Parce que nous appliquons une règle d’Ă©quitĂ© qui a Ă©tĂ© fixĂ©e par le CSA. » PrĂ©cision : cette règle n’est applicable que depuis le 1er dĂ©cembre 2006. Et dans les mois qui ont prĂ©cĂ©dĂ© ? RĂ©pondant Ă une auditrice, Yves Decaens rĂ©torque finement : « Mais vous convenez, Danielle, qu’on peut pas faire la mĂŞme place Ă l’adepte du yoga qu’aux deux principaux candidats par exemple ? » L’exemple est bien choisi et tous les porte-parole politiques qui ne se dĂ©finissent pas comme des adeptes du yoga auront apprĂ©ciĂ©. Position renforcĂ©e par Françoise Degois : « ce phĂ©nomène effectivement de rĂ©pĂ©tition... Ă©videmment, il y a deux grands candidats, on ne va pas se le cacher. » En effet : c’est « transparent »... et « Ă©quitable » !
Jean-François Achili surenchĂ©rit par des arguments mercantiles dignes, Ă n’en pas douter, du service public : « Sachez une chose, c’est que, d’abord les dossiers sont traitĂ©s sur le fond dans les journaux et dans les magazines, moi tous les jours j’essaie de les lire jusqu’au bout, j’ai du mal tellement c’est complet. Sachez une chose, c’est que quand les magazines sortent une "une" sur Sarkozy ou sur Royal, les magazines, les journaux, il y a des pics de ventes. Cela veut dire que les... les gens achètent ! ça intĂ©resse les gens ! (...) Pourquoi reprocher aux mĂ©dias de faire des "unes" lĂ -dessus ? Alors que quand ils le font ça se vend ! Ça intĂ©resse le grand public ! C’est bien qu’ils reprĂ©sentent des grands courants de pensĂ©e en France ! ». Ce qui se vend reprĂ©senterait donc de « grands courants de pensĂ©e » ? Mieux vaut ne pas insister sur cet aveu de conscience professionnelle qui invite Ă conformer l’information et le pluralisme Ă l’Ă©tat du marchĂ©.
En dĂ©finitive, l’intervention la plus rude pour l’Ă©quipe de « Service Public » (et pour ses invitĂ©s) restera celle de Jean-Loup : « J’attends juste d’un journaliste qu’il ait la compĂ©tence d’ĂŞtre capable de faire la diffĂ©rence entre accoucher le propos d’un homme politique (...), entre ça, et servir la soupe, voilĂ ... » Tous les journalistes ne servent pas la soupe ; mais il en est manifestement (voir ci-dessus) qui la vende et qui le revendique.
Quoi qu’il en soit, cette intervention, qui conclut la deuxième Ă©mission, suscite un braillement gĂ©nĂ©ralisĂ© dans le studio et cette rĂ©ponse de Françoise Degois abattue : « C’est dur ça ! Qu’est-ce que c’est dur Ă entendre ça Monsieur ! Vraiment, hein, c’est un uppercut pour nous ! Servir la soupe alors qu’on a le sentiment en permanence d’aller chatouiller les hommes et les femmes politiques exactement lĂ oĂą ça... Vraiment ! Nous alors, quel dĂ©calage immense ! Moi je suis un peu, heu... Vraiment c’est, c’est presque... Ca me fait presque de la peine parce que moi j’ai le sentiment qu’on y passe nos jours, nos soirĂ©es, nos mois, nos annĂ©es dans ce, dans ce, ce... COMBAT, comme ça, heu... StĂ©phane Paoli, Achili, (...) comment, comment on va chercher... Comment on essaie de mettre la plume dans la plaie, vraiment, percer les dĂ©fenses, montrer la rouerie des arguments. Alors lĂ ... »
Retenons nos larmes... « Mettre la plume dans la plaie, vraiment, percer les dĂ©fenses, montrer la rouerie des arguments » : c’est exactement ce que des auditeurs ont tentĂ© de faire face Ă des « transparents » qui se dĂ©robent devant toutes les critiques. C’est ce que nous venons de faire nous aussi.
[Article rĂ©digĂ© grâce aux transcriptions d’Acrimed (Olivier et Johann) et de l’Ă©quipe du Plan B.]