Le 26 janvier 2012, Le Monde a publiĂ© une double page intitulĂ©e « Rwanda une passion française », sur la controverse Ă propos de l’implication de la France dans le gĂ©nocide des Tutsi du Rwanda en 1994. Les auteurs prĂ©tendent proposer une vision neutre. En fait leur prĂ©sentation est très orientĂ©e.
Le thème aussi bien que le discours sont amphigouriques à l’extrême. Il s’agit d’affirmer que, sur ce qui s’est passé au Rwanda en 1994, deux thèses s’affrontent. Tout l’article consiste à exposer ces deux thèses d’une manière faussement impartiale, prétendant ménager la chèvre et le chou et renvoyer tout le monde dos à dos : un exercice sophistique qui ne fait pas avancer d’un iota la question de la France au Rwanda. On tourne en rond.
Rien que la prĂ©sentation de la confrontation est significativement asymĂ©trique, puisqu’on la situe « entre deux camps, que l’on pourrait caricaturer sous les traits de « l’anti-France » contre la « France Ă©ternelle ». » Qui nomme ceux qui exigent la transparence sur le gĂ©nocide, « anti-France » ? Qui se nomme soi-mĂŞme « France Ă©ternelle » ? MĂŞme traitĂ©e de caricature, cette position du problème est bizarrement unilatĂ©rale. Il aurait fallu, en bonne symĂ©trie, citer, ou les deux dĂ©nominations que se donnent Ă eux-mĂŞmes les deux camps : la « France de la justice » contre « la France Ă©ternelle » par exemple, ou celles qu’elles se donnent l’une Ă l’autre « L’anti-France contre la France colonialiste ». Ce procĂ©dĂ© court tout au long du texte, ainsi on oppose « les contempteurs du rĂ´le de la France » et « les dĂ©fenseurs de l’armĂ©e française ».
Une psychanalyse Ă la Diafoirus
La nouvelle donne, après la publication en janvier 2012 de l’expertise balistique sur l’attentat du 6 avril 1994 [2], est exposĂ©e ainsi : « Les deux "vĂ©ritĂ©s" judiciaires, diamĂ©tralement opposĂ©es, que la mĂŞme procĂ©dure semble avoir tour Ă tour Ă©tablies, reflètent les thèses inconciliables dĂ©fendues par les deux camps en prĂ©sence dans le dĂ©bat public français. » Admirons les guillemets mis Ă « vĂ©ritĂ©s », Ă diverses reprises dans le texte, et l’appellation « deux thèses » appliquĂ©e Ă deux dĂ©marches très diffĂ©rentes, celle du juge Bruguière, dont le rapport final Ă©tait marquĂ© par l’idĂ©ologie, et celle de TrĂ©vidic, qui est allĂ© Ă la quĂŞte des faits. Entre les deux, il semble que le mot « progrès » aurait servi l’objectivitĂ©. Quand la formulation se fait un peu plus neutre : « Les anti-Kagame regroupent les tenants d’une France civilisatrice et sans reproche, assiĂ©gĂ©e par l’impĂ©rialisme anglo-saxon, chargĂ©e d’une mission particulière en Afrique. Les tenants de la responsabilitĂ© de la France dans le gĂ©nocide rwandais insistent, au contraire, sur la tradition contre-insurrectionnelle de son armĂ©e, de l’Indochine au Rwanda en passant par l’AlgĂ©rie et le Cameroun mais aussi sur la complaisance de ses Ă©lites politiques envers le fait colonial ou son avatar contemporain, la Françafrique. » on se garde bien de dĂ©velopper et on se lance dans des considĂ©rations parasites sur la Shoah pour finir par se jeter dans un long dĂ©veloppement verbeux sur les « motivations », celles d’un seul camp bien sĂ»r. Le journaliste Patrick de Saint-ExupĂ©ry [3] et la militante Annie Faure [4] auraient subi un Ă©branlement Ă©motionnel, seraient victimes du syndrome de « Fabrice Ă Waterloo » (Ah bon !). On tombe dans la psychanalyse Ă la Diafoirus : « De cette forme de culpabilitĂ© ressentie par les tĂ©moins, a pu naĂ®tre un militantisme thĂ©rapeutique Ă base d’anti-impĂ©rialisme et de solidaritĂ© avec les victimes » et, plus perfide, « l’atrocitĂ© du gĂ©nocide est telle qu’elle permet de faire passer ses idĂ©es sur l’armĂ©e, sur la France et l’Afrique, sans risquer d’être critiquĂ©, surtout si l’on prĂ©tend se placer du cĂ´tĂ© des victimes. »
Un manque de courage
Par une bizarre asymĂ©trie dans la symĂ©trie, il n’y a pas d’analyse critique ni psychologique, des « motivations » de « l’autre camp », qui sont exposĂ©es comme allant de soi. Leurs noms, simplement Ă©numĂ©rĂ©s, sont regroupĂ©s sous la rubrique « nationalisme », entre guillemets dans le texte, on ne voit pas pourquoi. La plainte posĂ©e contre des soldats français par des femmes tutsi violĂ©es est qualifiĂ©e de « controversĂ©e », le livre de Saint-ExupĂ©ry L’inavouable l’est de « pamphlet au vitriol », tandis que celui de Pierre PĂ©an, Noires fureurs, Blancs menteurs [5] est inventoriĂ© avec sĂ©rĂ©nitĂ©, sans les qualificatifs qu’il mĂ©riterait pourtant largement.
Article bien dans la manière retorse des journalistes du Monde sur l’Afrique. S’emparer d’une bonne question : « La France porte-t-elle une part de responsabilitĂ© dans le gĂ©nocide rwandais qui fit 800 000 morts en un mois ? » (lapsus pour trois mois, chercher la motivation), dĂ©nigrer sournoisement ceux qui y rĂ©pondent affirmativement, noyer le poisson, lui laisser cependant pointer le nez en conclusion : La France aurait un « devoir de transparence ». Alors que le bon sens est lĂ pour dire clairement : poser cette question c’est y rĂ©pondre. Mais il y faudrait un brin de courage.
Odile Tobner
Dossier France Rwanda
- Billets d’Afrique n° 210, fĂ©vrier 2012