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Quand les sondeurs et leurs commanditaires « critiquent » les sondages

Haro sur les sondages ? Tout a commencĂ© par un « scoop » : « Marine Le Pen en tĂŞte du premier tour ». Les rĂ©sultats de l’élection prĂ©sidentielle de 2012 venaient de tomber, Ă  la Une du Parisien de ce dimanche 6 mars 2011. Mais qu’est-ce qui a commencĂ© ce jour-lĂ  ? La publication de sondages sans autre valeur que les retombĂ©es commerciales espĂ©rĂ©es d’annonces fracassantes taillĂ©es sur mesure par les sondeurs ? Pas exactement. Car la prochaine Ă©lection prĂ©sidentielle, et de prĂ©fĂ©rence son second tour, fait l’objet de supputations sondagières depuis quasiment... juin 2007.

Ce qui a commencé, c’est l’une de ces séquences assez rares qui voient les médias dominants émettre des réserves (timides) ou faire état de critiques (superficielles) sur des sondages qu’ils se bornent généralement à publier et à commenter avec avidité. La publication des sondages sert parfois à critiquer les sondages, sans renoncer pour autant à les commanditer. À tous les coups on gagne. Rien d’étonnant donc à ce que cette critique médiatique soit confiée aux journalistes et aux sondeurs. On n’est jamais si bien servi que par soi-même.

De quoi s’agissait-il ? D’un sondage d’intention de vote, rĂ©alisĂ© Ă  quinze mois d’une Ă©chĂ©ance Ă©lectorale dont on ne connaĂ®t ni les participants, ni leurs projets, ni leur programme. Autant dire une coquille vide, promue aussitĂ´t sujet incontournable par tous les commentateurs professionnels du commentaire et les journalistes politiques experts en dĂ©politisation. S’il est possible, sinon probable, que Marine Le Pen et ses « idĂ©es » jouissent d’une popularitĂ© croissante, « intentions de vote » ne signifie rien dans ce cas. Mais qu’importe Ă  nos sondomaniaques, pressĂ©s de disserter Ă  longueur d’antenne sur le « phĂ©nomène » ou la « dynamique Marine Le Pen » [1]. Au risque, non nĂ©gligeable, de l’entretenir, sinon de la crĂ©er.

Avant de consacrer une Ă©nergie apprĂ©ciable Ă  en dissĂ©quer les rĂ©sultats, un certain nombre de mĂ©dias ont utilisĂ© quelques formules de distanciation vis-Ă -vis du sondage lui-mĂŞme. Certes, Le Parisien, pas peu fier de son exclusivitĂ© qu’il Ă©tale en Une, sans la moindre prĂ©caution :

… ne craint pas de reconduire ensuite, dans son article d’ « analyse » la vulgate sondagière avec une foi touchante : « Si le premier tour du scrutin se dĂ©roulait dimanche prochain, le scĂ©nario du 21 avril 2002 serait mĂŞme dĂ©passĂ© »â€¦ Or prĂ©cisĂ©ment, le premier tour aura lieu dans plus d’un an, après une campagne qui rend d’avance caduc tout le reste du papier consacrĂ© Ă  commenter les « rĂ©sultats ». Et ce, mĂŞme si les rĂ©sultats rĂ©els Ă©taient proches de ceux annoncĂ©s aujourd’hui. Il faut le dire et le redire (ou le revoir) : ces sondages censĂ©s « photographier » des « intentions de vote » alors qu’aucun vote ne se profile rĂ©ellement et que fort peu de sondĂ©s dĂ©clarent une « intention » ferme et dĂ©finitive – et pour cause... [2] – ne photographient rien du tout. Dans le meilleur des cas, ils livrent quelques indications sur le sens du vent, aussi bien ou aussi mal que le premier Ă©ditocrate ou politologue venu, dotĂ© d’un doigt suffisamment mouillĂ© et d’un peu de jugeote. Le problème est moins dans leur fabrication que dans leur publication et la publicitĂ© qui leur est faite. Et c’est en vain que l’on publiera toutes les marges d’erreur et les prĂ©cisions que l’on voudra, si l’on ne change pas d’abord le rapport aux sondages, la confiance qu’on leur accorde, la valeur qu’on leur prĂŞte et la place qu’on leur donne.

Face au sondage du Parisien, nombre de mĂ©dias ont soudainement Ă©prouvĂ© quelques scrupules. Et pour cause : cela permet de papoter sondage, encore et toujours, mais la conscience allĂ©gĂ©e, et pour n’en dire pas grand-chose de plus qu’en temps ordinaire. L’émission « L’Édition SpĂ©ciale » de Canal Plus du 7 mars en fournit une illustration exemplaire. Bruce Toussaint y Ă©voque le sondage par des considĂ©rations qu’on n’a guère l’habitude d’entendre dans les principaux mĂ©dias : « Que vaut un sondage Ă  14 mois d’une Ă©lection prĂ©sidentielle ? C’est la question que tout le monde se pose après un week-end oĂą la classe politique s’est enflammĂ©e. Marine Le Pen sera-t-elle en tĂŞte du premier tour de la prĂ©sidentielle ? Se dirige-t-on vers un nouveau 21 avril ? Rarement une enquĂŞte d’opinion aura dĂ©clenchĂ© autant de critiques et rĂ©actions, et ce n’est sĂ»rement pas fini ». Et derrière Bruce Toussaint s’affiche sur un Ă©cran gĂ©ant le rĂ©sultat du sondage. En bas de l’écran, un bandeau : « Le Pen Ă  23% - Faut-il croire les sondages ? ». Tout un symbole : la question que tout le monde (mĂ©diatique) consent enfin Ă  poser, ne se pose que quand les sondages donnent des rĂ©sultats dĂ©rangeants ou non-conformes aux rĂ©sultats escomptĂ©s.

Quant aux « critiques dĂ©clenchĂ©es par les enquĂŞtes d’opinion » – ou plutĂ´t les critiques des sondages d’intentions de vote portĂ©es, dans un silence mĂ©diatique assourdissant, par une association comme la nĂ´tre, avec quelques autres, elles sont et resteront inaudibles. Seules celles des journalistes accrĂ©ditĂ©s et des sondeurs eux-mĂŞmes, dont on imagine la radicalitĂ©, auront droit de citĂ© dans les mĂ©dias qui, il est vrai, les convoquent en gĂ©nĂ©ral, avec les honneurs dus Ă  leur rang, pour commenter de concert l’enquĂŞte qu’ils ont coproduite.

Quand les sondeurs sondent les sondages...

...Cela commence gĂ©nĂ©ralement par des appels Ă  la « prudence », et « l’Édition SpĂ©ciale » n’y Ă©chappe pas. Pour illustrer cette vague de « critiques et de rĂ©actions », un reportage est alors diffusĂ©, qui commence très logiquement… par une intervention de Brice Teinturier (de l’institut Ipsos) au 20h de FR2 samedi soir : « Il est prudent de se dire que dans ce type d’enquĂŞte, il y a une marge d’imprĂ©cision et qu’elle peut ĂŞtre parfois de 2, 3, 4% ; en tout cas de prendre avec un peu de prudence ce type de rĂ©sultat, a fortiori surtout Ă  14 mois du scrutin, c’est ça le plus important ». Le reportage rappelle alors quelques prĂ©cĂ©dents « plantages » mais qui ne le sont que pour autant que l’on apporte un quelconque crĂ©dit aux sondages d’intention de vote : Balladur en 1994, Jospin en 2002. Suit alors ce « rappel » qui ne dit rien sur la valeur des sondages eux-mĂŞmes : « Cela paraĂ®t une Ă©vidence, mais il faut le rappeler : un sondage, ce n’est pas une Ă©lection ». D’oĂą la nĂ©cessitĂ© d’« un peu de prudence ».

Un autre sondeur, JĂ©rĂ´me Sainte-Marie (du CSA), intervient alors, pour dire Ă  peu près la mĂŞme chose : « Il n’y a aucune règle quant Ă  l’effet des sondages Ă  14 mois d’une Ă©chĂ©ance prĂ©sidentielle. On sait bien que, si aujourd’hui une Ă©lection avait lieu, il y aurait une campagne auparavant, donc ce qu’on mesure c’est un rapport de force, avec des hypothèses, ça rapporte plein d’informations. Mais ni pour nous, ni pour quiconque, un tel sondage est un pronostic ». Et puisqu’il n’y a « aucune règle » permettant de mesurer sans marge d’imprĂ©cision « l’effet des sondages », il vaut mieux ne rien en dire. En revanche, on peut sans danger rĂ©pĂ©ter qu’un sondage n’est pour personne « un pronostic », bien qu’il soit presque toujours commentĂ© et analysĂ© comme tel par tous, sondeurs ou journalistes.

La critique (modĂ©rĂ©e) des sondages est ainsi tolĂ©rĂ©e… dans la mesure oĂą elle permet aux journalistes de continuer Ă  s’adonner aux joies de la sondologie. Ainsi après avoir avancĂ© plusieurs arguments pour justifier qu’on ne croie pas totalement les sondages (mĂ©thodes de redressement, marge d’erreur, Ă©chantillon sur Internet), Domenach affirme que « quand tous les instituts notent une percĂ©e de Marine Le Pen... » Il ne finira pas cette phrase mais le sous-entendu est clair : on peut les croire. Sur l’écran derrière lui s’affiche la "cote de popularitĂ© de Le Pen" : +3 selon untel et untel, +1 selon un autre. Dès lors, il n’est plus question de critiquer les sondages, mais de les commenter de plus belle : Domenach dira ainsi qu’à droite, « on ne s’attendait pas Ă  ce que Marine Le Pen puisse arriver devant  ». Puis : « La novice, l’apprentie, la dĂ©butante, se confirme de sondage en sondage ». Et pour terminer, il nous invitera Ă  observer avec attention la courbe de popularitĂ© de Nicolas Sarkozy.

Quand la presse sonde les sondeurs...

... Les mĂŞmes « tendances » (recours aux explications des « spĂ©cialistes », c’est-Ă -dire des sondeurs eux-mĂŞmes, critique semi-lucide des sondages accompagnĂ©e nĂ©anmoins de commentaires des rĂ©sultats…) se retrouvent dans les articles de la presse Ă©crite.

–  Ainsi, pour bien cerner la question, le JDD.fr fait-il appel Ă  un expert dont l’analyse ne peut ĂŞtre que pleine de bon sens en la personne… du directeur du dĂ©partement opinion de l’Ifop, FrĂ©dĂ©ric Dabi. LĂ  encore, le mot d’ordre : « prudence ». Dabi fait ainsi remarquer que l’« information » donnĂ©e par les sondages n’est « en rien "prĂ©dictive" » et le JDD nous explique pourquoi [3].

Et après s’être ainsi mitraillĂ© les pieds, l’article se livre… au plus basique des commentaires de sondages, toujours flanquĂ© de FrĂ©dĂ©ric Dabi : « 28% des sondĂ©s dĂ©clarent qu’ils voteraient pour le patron du FMI si le premier tour avait lieu aujourd’hui, contre 23% pour Nicolas Sarkozy et 18% pour Marine Le Pen. Et nombreuses sont les Ă©tudes qui vont dans ce sens. Une première donc dans l’histoire de la Ve RĂ©publique. »

– Dans LibĂ©ration, cette fois, on interroge le directeur gĂ©nĂ©ral adjoint du CSA, JĂ©rĂ´me Sainte-Marie, qui, loin de se livrer Ă  une critique des sondages, dont la plupart relèvent du travail de « gens sĂ©rieux » (Ă  l’image de JĂ©rĂ´me Sainte-Marie), prĂ©fère dĂ©velopper une critique du sondage de... son concurrent direct, et se lance dans une attaque en règle des mĂ©thodes employĂ©es par Harris Interactive [4].

–  Le Monde dĂ©die quant Ă  lui une de ses « contre-enquĂŞtes » aux questions suivantes : « Comment les sondages sont-ils fabriquĂ©s ? » ; « Les Ă©tudes d’opinions faussent-elles le fonctionnement du dĂ©bat dĂ©mocratique ? » ; « Faut-il les encadrer plus sĂ©vèrement ? ». Sans surprise, le dossier ne donne la parole qu’aux sondeurs, ou presque. Et s’il donne des Ă©lĂ©ments de rĂ©ponse Ă  la première question, il ignore complètement la deuxième – sans doute n’avait-elle pas d’intĂ©rĂŞt. La troisième est elle aussi nĂ©gligĂ©e, mais la tribune de Roland Cayrol publiĂ©e en page « DĂ©bats » en traite directement – tribune qui ne mĂ©nage pas sa peine, ni celle du lecteur, pour expliquer qu’il est « inutile de lĂ©gifĂ©rer sur la question des sondages ». La conclusion vaut son pesant d’or : Cayrol propose « d’inscrire la publication des sondages dans une rĂ©flexion adulte. Pour que la prochaine prĂ©sidentielle ne soit pas vĂ©cue comme une simple course de chevaux. » Et qu’importe si l’épidĂ©mie de sondages concourt Ă  cette mise en scène qui est loin d’être un simple « vĂ©cu » !

Le quotidien de rĂ©fĂ©rence fait ainsi appel Ă  une panoplie complète de sondeurs : JĂ©rĂ´me Sainte-Marie, de CSA ; JĂ©rĂ´me Fourquet, de l’IFOP ; JĂ©rĂ´me JaffrĂ©, ancien vice-prĂ©sident de la Sofres et directeur du Centre d’Ă©tudes et de connaissance sur l’opinion publique ; Patrice Bergen, prĂ©sident de Syntec Études Marketing et Opinion ; Jean-Marc Lech, le fondateur d’Ipsos ; Pierre Weill, le fondateur de la Sofres ; Edouard Lecerf, de TNS Sofres.

La troupe des sondeurs pseudo-critiques mise Ă  part, les articles ne s’appuient pour porter la contradiction que sur les deux sĂ©nateurs ayant dĂ©posĂ© une proposition de loi pour encadrer la publication des sondages, ainsi qu’un professeur en sciences politiques, LoĂŻc Blondiaux... dont le quotidien ne retient que la critique de la constitution des panels. Enfin, dans un article intitulĂ© « Bulles sondagières, marges d’erreurs et effets pervers », on croise Patrick Lehingue, auteur de Subunda. Coups de sonde dans l’ocĂ©an des sondages [5] qui dĂ©monte les sondages de façon autrement plus approfondie que dans l’unique phrase que Le Monde a retenue. Pour ne pas tarir son enthousiasme sondagier ?

Dans l’article principal, les critiques de Bourdieu sont rapidement Ă©voquĂ©es et oubliĂ©es tout aussi vite : « Citant le titre d’un article publiĂ© par Pierre Bourdieu en 1973, certains expliquent ainsi que "l’opinion publique n’existe pas". L’idĂ©e est que ceux que le sociologue appelait les "doxosophes" (ceux qui discourent sur l’opinion) considèrent comme une donnĂ©e ce qui n’est qu’un "artefact", une construction. Ils font valoir que les sondĂ©s sont invitĂ©s Ă  prendre position sur des opinions qui leur sont soumises mais ne correspondent pas nĂ©cessairement aux questions qu’ils se posent ». Ayant citĂ© cet article rĂ©duit Ă  une « idĂ©e » ainsi rĂ©sumĂ©e, Le Monde considère sans doute avoir fait le tour de la question. Il n’y reviendra pas.

C’est en effet aux sondeurs, pour l’essentiel, de rĂ©pondre aux inquiĂ©tudes du Monde sur la fiabilitĂ© et le rĂ´le des sondages. Dans l’article « Bulles sondagières, marges d’erreurs et effets pervers  », Pierre Weill dĂ©fend l’indĂ©fendable : selon lui « publier des marges d’erreur n’a aucun sens ». Et pourquoi donc ? Parce que, dit-il, « cela n’aurait de sens que si les opinions Ă©taient solidifiĂ©es ». Or, rappelle-t-il, « les opinions sont d’intensitĂ© variable, la plupart des gens rĂ©pondant Ă  des questions dont, au fond, ils se moquent Ă©perdument ». Ironie de l’histoire, ce sondeur, pour dĂ©fendre la cuisine sondagière, reprend, selon toute probabilitĂ© sans le savoir et sans le vouloir, l’un des arguments de Pierre Bourdieu contre la signification attribuĂ©e aux sondages d’opinion !

Quand les médias ne sondent pas les sondages...

Mais pourquoi tout Ă  coup ces « questionnements » sur la mĂ©thode, ces « critiques » ? Pourquoi sur ce sondage en particulier ? Rendons justice au Parisien : il n’a fait que son devoir – celui auquel la plupart de ses confrères qui font aujourd’hui les gros yeux s’astreignent Ă  longueur d’annĂ©es : commander et publier, Ă  jets continus, des sondages fort douteux, aussitĂ´t promus en « Une » et commentĂ©s comme des oracles. En s’en tenant aux deux ou trois annĂ©es prĂ©cĂ©dentes [6], les occasions de s’indigner, de s’interroger, ou de « faire polĂ©mique », comme ils disent, n’ont pourtant pas manqué…

Interroger des panels ridicules ou tester des hypothèses farfelues n’a en effet rien d’inĂ©dit. Depuis la dernière Ă©lection prĂ©sidentielle, les sondeurs ont d’abord tentĂ© de « rejouer le match ». Et cela a commencĂ© dès le mois d’octobre 2007 dans Marianne, qui affirmait, sur la base d’un sondage CSA, que « si le second tour de l’élection prĂ©sidentielle avait lieu dimanche prochain, 56% des français voteraient Nicolas Sarkozy et 44% SĂ©golène Royal. Et si elle avait Ă©tĂ© Ă©lue Ă  la place de Nicolas Sarkozy, 65% des Français considèrent que la situation Ă©conomique et sociale ne serait actuellement ni meilleure, ni moins bonne. » Cela, en effet, valait bien un sondage. Ă€ peine un mois plus tard, le JDD publiait un sondage Ifop annonçant que «  si l’élection prĂ©sidentielle devrait avoir lieu dimanche prochain et opposer les mĂŞmes 12 candidats qu’au printemps, Nicolas Sarkozy obtiendrait 35% des intentions de vote au premier tour, soit 4 points de plus que son score rĂ©el du 22 avril ».

Depuis 2008, ils ont ensuite tentĂ©, et tentent toujours, de dĂ©terminer les meilleurs candidats pour 2012. Sans doute, comme le disait Roland Cayrol dans sa tribune au Monde, « pour que la prochaine prĂ©sidentielle ne soit pas vĂ©cue comme une simple course de chevaux. » Les sondages Ă©rigeant Dominique Strauss-Kahn en « meilleur candidat socialiste » (Ifop pour le JDD, 28 septembre 2008 ; Viavoice pour LibĂ©ration, 8 dĂ©cembre 2008 – entre autres...) se sont ainsi multipliĂ©s. Ainsi que d’autres se demandant si « les Français » souhaitaient que Nicolas Sarkozy se reprĂ©sente en 2012, Ă  l’image du sondage CSA publiĂ© dans Marianne en... septembre 2008.

Et depuis la « polĂ©mique », oĂą l’on a gravement parlĂ© de transparence, de mĂ©thode, de rigueur et de sĂ©rieux – mais pas de la responsabilitĂ© des mĂ©dias dans la place et le poids des sondages dans la vie politique ? Depuis... les affaires reprennent. Qu’on en juge...

–  « Quel suspense ! », annonce fĂ©brilement France Soir le 11 mars 2011, avec un sondage donnant Strauss-Kahn en tĂŞte. Mais, dans un accès subit de luciditĂ©, le quotidien discerne tout de mĂŞme «  la vĂ©ritĂ© centrale de notre sondage : il est impossible, aujourd’hui, de savoir qui seront en 2012 les finalistes de la prĂ©sidentielle  » ! Malheureusement pour France Soir, il est probable qu’on lui ait facturĂ© fort cher cette « vĂ©ritĂ© centrale »... Mais le quotidien fait contre mauvaise fortune bon cĹ“ur : « Simple "photographie" de l’opinion, rappelons-le. Beaucoup de choses bougeront encore. Mais il s’agit dĂ©jĂ  d’une ″photographie″ Ă©clairante ».

–  Quant au Monde, en plus de reprendre les dĂ©pĂŞches annonçant les sondages des concurrents, il ne trouve rien de mieux Ă  faire que de s’associer Ă  la publication d’un sondage rĂ©alisĂ© par Ipsos pour Europe 1. Mais, « quotidien de rĂ©fĂ©rence » oblige, Le Monde propose de livrer « les secrets de fabrique d’un sondage politique ». De son coĂ»t (10 000 €) Ă  la constitution du panel, tout semble y passer, sauf les rĂ©sultats bruts et les redressements. La raison ? « Brice Teinturier n’a pas souhaitĂ© le faire dans le cas du sondage que nous publions. » Et une fois la mĂ©thodologie du sondage analysĂ©e, on confie Ă  Françoise Fressoz le soin d’en tirer tous les enseignements nĂ©cessaires [7].

–  Et pourtant, des tĂ©lescopages entre sondages, laissant entrevoir avec beaucoup d’Ă©loquence le « sĂ©rieux » de leurs rĂ©sultats, tendent vainement des perches Ă  des journalistes en mal de critique. Ainsi le 14 fĂ©vrier L’Express, titrait-il dans un article : « DSK poursuit sa chute dans les sondages », et explique : « Dans la dernière livraison du baromètre Ipsos pour Le Point, Dominique Strauss-Kahn perd 7 points Ă  51% et se place Ă  la 5e place du classement des politiques les plus populaires. » Vraiment ? Pourtant, le mĂŞme jour, quelques heures plus tard, une dĂ©pĂŞche AFP tombe : « Le prĂ©sident du FMI, Dominique Strauss-Kahn, est au top du palmarès des personnalitĂ©s les plus populaires de Paris Match/Ifop rendu public lundi avec 79% d’opinions positives ». DSK Ă©tait-il au sommet de sa chute ?

–  Quant aux mĂ©thodes elles-mĂŞmes, force est de constater qu’elles n’ont jamais soulevĂ© la moindre interrogation avant le fameux sondage du Parisien. Il n’est qu’à regarder ce sondage CSA rĂ©alisĂ© en janvier dernier sur les primaires et la prĂ©sidentielle et sa critique sur l’observatoire des sondages. Ou encore celui-ci, rĂ©alisĂ© par l’Ifop pour France Soir, Ă©galement relevĂ© par l’Observatoire des sondages, Ă  propos des primaires du PS : après que 58% des sondĂ©s ont dit n’avoir pas l’intention de voter aux primaires, 100% des sondĂ©s se voient interrogĂ©s sur le candidat pour lequel ils voteront. Finissons avec celui-lĂ , rĂ©alisĂ© par Harris pour Marianne, oĂą Fillon l’emporte sur Aubry et oĂą l’abstention n’est pas prise en compte. Échantillon volontaire interrogĂ© en ligne, promesse de gratification pour les participants… tous les biais du sondage que le mĂŞme institut Harris a rĂ©alisĂ© dans Le Parisien sont lĂ . Ils n’ont pourtant souffert, Ă  notre connaissance, aucune contestation.

***

De ce petit Ă©pisode, l’on peut dĂ©duire ce mode d’emploi mĂ©diatique des sondages par temps de campagne prĂ©sidentielle (c’est-Ă -dire par tous les temps) : commander, publier et commenter sans retenue. Si un sondage grippe la machine (biais trop voyants, rĂ©sultats non-conformes...), convoquer quelques amis sondeurs pour rĂ©flĂ©chir avec eux Ă  leur mĂ©thodologie et au moyen de faire comprendre Ă  l’opinion la nĂ©cessitĂ© d’une prudence dont personne ne fait usage en temps normal. Et surtout, surtout, ne jamais poser les questions de la signification des sondages, de leur rĂ´le dans la dĂ©politisation, la personnalisation, l’assèchement du dĂ©bat public, et de la responsabilitĂ© des mĂ©dias dans leur prĂ©dominance. Ou Ă  la rigueur, si l’on tient, comme au Monde, Ă  poser la question, ne pas fournir le moindre Ă©lĂ©ment de rĂ©ponse.

Frédéric Lemaire, Franz Peultier, Olivier Poche

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