Sources : Point d’information Palestine [2]. Textes reproduits avec l’autorisation des auteurs.
Réplique de Robert Fisk
" Pourquoi John Malkovich veut-il me tuer ? "
In The Independent (quotidien britannique) du mardi 14 mai 2002. Traduit de l’anglais par Monique Barillot
Ca s’est d’abord installĂ© comme un filet, un goutte Ă goutte continuel de courrier haineux qui arrivait une fois par semaine pour me punir d’avoir fait un rapport sur le meurtre d’un Libanais innocent par des attaques aĂ©riennes israĂ©liennes ou suggĂ©rant que les Arabes - aussi bien que les IsraĂ©liens - voulaient la paix au Moyen-Orient.
Cela commença à changer vers la fin des années 90.
Un exemple typique est la lettre qui est arrivĂ©e après que j’ai Ă©crit avoir vu de mes propres yeux en 1996 les artilleurs israĂ©liens abattre 108 rĂ©fugiĂ©s ayant trouvĂ© abri dans le camp de l’ONU installĂ© dans la ville libanaise de Qana. Ca commençait ainsi : " Je n’aime ni n’admire les antisĂ©mites. Hitler en fut un des plus cĂ©lèbre dans l’histoire rĂ©cente. " Et encore, par comparaison avec l’avalanche de lettres haineuses, menaçantes et de dĂ©clarations ouvertement violentes que les journalistes reçoivent aujourd’hui, c’Ă©tait relativement doux.
Car Internet semble avoir conduit ceux qui n’aiment pas entendre dire la vĂ©ritĂ© Ă propos du Moyen-Orient Ă se retrouver dans une communautĂ© de haine, envoyant des lettres venimeuses non seulement Ă moi, mais Ă n’importe quel journaliste qui ose critiquer IsraĂ«l - ou la politique amĂ©ricaine- dans le Moyen-Orient.
On trouvait toujours, dans le passĂ©, une limite Ă l’expression de cette haine. Les lettres Ă©taient signĂ©es avec l’adresse de l’auteur. Dans le cas contraire, elles Ă©taient si mal Ă©crites qu’elles en Ă©taient illisibles. Ce n’est plus ainsi dĂ©sormais. En 26 ans au Moyen-Orient, je n’ai jamais lu autant de messages vils et intimidants qui me soient adressĂ©s. Beaucoup exigent maintenant ma mort. Et la semaine dernière, l’acteur de Hollywood John Malkovich est allĂ© jusqu’Ă dire Ă l’"Union Cambridge" qu’il voudrait me tuer.
Comment, me suis-je demandé- a-t-il pu en venir là ?
Lentement mais sĂ»rement, la haine grandit, conduisant aux menaces mortelles, repoussant graduellement les murs de la convenance et la lĂ©galitĂ© jusqu’Ă ce qu’un journaliste puisse ĂŞtre injuriĂ©, sa famille diffamĂ©e, qu’il soit maltraitĂ© par une foule en colère, raillĂ© et insultĂ© dans les pages d’un journal amĂ©ricain, que sa vie mĂŞme soit dĂ©valorisĂ©e et menacĂ©e par un acteur qui - sans mĂŞme dire pourquoi - annonce qu’il veut me tuer.
Pour la plupart, ces actes rĂ©pugnants sont le fait d’hommes et les femmes qui prĂ©tendent dĂ©fendre IsraĂ«l, bien que je doive dire que je n’ai jamais dans ma vie reçu une lettre grossière ou insultante en provenance d’IsraĂ«l. Les IsraĂ©liens expriment parfois leur critique de mes articles - et parfois leur Ă©loge - mais ils ne se sont jamais laissĂ©s conduire Ă la saletĂ© et aux obscĂ©nitĂ©s que je reçois maintenant.
" Ta mère Ă©tait la fille d’Eichmann ", trouve-t-on dans un des plus rĂ©cent de ces messages. Ma mère Peggy, qui est morte après une longue bataille avec la maladie de Parkinson, il y a trois ans et demi, Ă©tait en fait technicien-opĂ©rateur radio pour la RAF sur les Spitfires au coeur des combats de Grande-Bretagne en 1940.
Les événements du 11 septembre ont chauffé la haine au rouge
Ce jour-lĂ , dans un avion de ligne qui effectuait son vol de retour en provenance d’AmĂ©rique, haut sur l’Atlantique, j’ai Ă©crit un article pour The IndĂ©pendent, soulignant que l’on tenterait, dans les jours suivants, d’empĂŞcher quiconque de demander pourquoi de tels crimes contre l’humanitĂ© avaient pu arriver Ă New York et Ă Washington
En dictant mon article par le tĂ©lĂ©phone satellite de l’avion, je parlais de l’histoire de la supercherie du Moyen-Orient, de la montĂ©e de la colère arabe, et de la mort de milliers d’enfants iraquiens Ă cause des sanctions des USA, de l’occupation continue de la terre palestinienne de Cisjordanie et de la bande de Gaza par IsraĂ«l avec le soutien amĂ©ricain. Je ne blâmais pas IsraĂ«l. Je suggĂ©rais que Oussama Ben Laden Ă©tait responsable.
Mais les courriers électroniques qui affluèrent à The Indépendent, les quelques jours qui suivirent, furent incendiaires.
Les attaques contre l’AmĂ©rique avaient pour cause " la haine personnifiĂ©e " ou plus prĂ©cisĂ©ment la façon obsessive et dĂ©shumanisĂ©e avec laquelle Fisk et Ben Laden avaient pu diffuser leur propagande, disait une lettre d’un Professeur, Judea Pearl, d’UCLA. J’Ă©tais, dĂ©clarait-il, un " cracheur de venin " et un " colporteur de haine " professionnel.
Une autre lettre, signĂ©e Ellen Popper, annonçait que j’Ă©tais " de mèche avec le super terroriste " Ben Laden. Mark Guon me qualifia de " complètement cinglĂ© ". J’Ă©tais " psychotique ", selon Lillie et Barry Weiss. Brandon Heller de San Diego me fit savoir : " vous soutenez finalement le diable lui-mĂŞme ".
Et cela empira
Sur une radio irlandaise, un professeur de Harward, rendu furieux par ma question sur les atrocitĂ©s du 11 septembre, me traita de " menteur ", d’ " individu dangereux " et dĂ©clara que cet " anti-amĂ©ricanisme " - quel qu’il soit - Ă©tait la mĂŞme chose que l’anti-sĂ©mitisme. Non seulement c’Ă©tait pervers de suggĂ©rer que quiconque puisse avoir eu une raison, mĂŞme avec l’esprit dĂ©rangĂ©, pour commettre cette tuerie massive. Et bien plus, cela conduisait Ă penser qu’il devait y avoir des raisons. Critiquer les Etats-Unis, cela revenait Ă ĂŞtre un ennemi des juifs, un raciste, un nazi.
Et cela continua
DĂ©but dĂ©cembre, je fus presque tuĂ© par une foule de rĂ©fugiĂ©s afghans rendus fous de rage par la tuerie rĂ©cente de leurs proches par des attaques aĂ©riennes de B-52 amĂ©ricains. J’Ă©crivis un article sur mon agression, ajoutant que je ne pouvais pas blâmer mes attaquants, qui avaient cruellement souffert, que j’aurais fait la mĂŞme chose. Les injures qui suivirent furent sans fin.
Dans le Wall Street Journal, Mark Steyn Ă©crivit un article avec pour gros titre " le multi-culturaliste " - moi - " a eu ce qu’il mĂ©ritait. "
Le site web de The IndĂ©pendent reçut des courriers suggĂ©rant que j’Ă©tais pĂ©dophile. Parmi plusieurs cartes de noĂ«l vicieuses, l’une portait la lĂ©gende des douze jours de NoĂ«l et la note suivante Ă l’intĂ©rieur : " Robert Fiske (sic) - Seigneur Rire-Gras du Moyen-Orient et chef de file de la propagande anti-sĂ©mite et profaciste islamophile. "
Depuis l’offensive d’Ariel Sharon en Cisjordanie, provoquĂ©e par les terribles suicides Ă la bombe de palestiniens, un nouveau thème a Ă©mergĂ©. Les journalistes qui critiquent IsraĂ«l sont accusĂ©s d’inciter les anti-sĂ©mites Ă brĂ»ler les synagogues.
Mieux, ce n’est pas la brutalitĂ© d’IsraĂ«l et l’occupation qui incitent ces gens Ă©cĹ“urants et cruels Ă attaquer les institutions les synagogues et les cimetières juifs. Ce sont nous, les journalistes les responsables. Presque quiconque se permettant de critique la politique US ou israĂ©lienne est maintenant dans la ligne de mire. Mon propre collègue Phil Reeves est l’un de ceux-la. Deux journalistes de la BCC en IsraĂ«l aussi, ainsi que Suzanne Goldenberg du Guardian.
Prenez le cas de Jennifer Loewenstein, militante des droits de l’homme Ă Gaza, qui est juive elle-mĂŞme, et qui a Ă©crit une condamnation de ceux qui prĂ©tendent que les Palestiniens sacrifient dĂ©libĂ©rĂ©ment leurs enfants. Elle reçut rapidement le courrier Ă©lectronique suivant : " Salope. Je peux te renifler depuis Afar. Tu es une putain et tu as du sang arabe. Ta mère est une putain d’arabe. Au moins, pour l’amour de Dieu, change ton putain de nom. Ben Aviram. "
Est-ce que ce genre d’ordure a un effet sur les autres ? Je crains que oui. Quelques jours seulement après que Malkovich ait dĂ©clarĂ© vouloir me descendre, un site web reprenait les paroles de l’acteur. Le site comportait une animation avec mon visage recevant un violent coup de poing et en sous-titre : " Je comprends qu’ils me battent pour faire sortir la merde. "
C’est ainsi qu’une remarque rĂ©pugnante faite par un acteur Ă l’Union Cambridge a menĂ© Ă un site web suggĂ©rant que bien d’autres encore dĂ©sirent aussi me tuer. Malkovich n’a pas Ă©tĂ© mis en cause par la police. Il pourrait, je suppose, se voir refuser tout nouveau visa pour la Grande-Bretagne avant qu’il ne s’explique ou fasse des excuses pour ses viles remarques. Mais le mal est fait. En tant que journalistes, nos vies sont maintenant exposĂ©es aux agresseurs de l’Internet. Si nous voulons une vie calme, nous devrons juste nous ranger, arrĂŞtez de critiquer IsraĂ«l ou l’AmĂ©rique. Ou arrĂŞter tout simplement d’Ă©crire.