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Mouvements sociaux : le jeu médiatique en vaut-il la chandelle ?

par Benjamin Ferron,

Nous publions, sous forme de tribune [1] et avec son accord, un texte de Benjamin Ferron paru le 4 décembre sur le site The Conversation, dont l’introduction est augmentée. (Acrimed)

La France bouillonne. Ouvriers, enseignants, personnels du transport, pompiers, soignants, étudiants, travailleurs précaires, femmes, défenseurs de l’environnement, immigrés, retraités, agriculteurs, policiers, travailleurs sociaux, avocats : l’agenda 2019 des luttes sociales aura été, en France, d’une intensité proportionnelle aux efforts déployés par le gouvernement pour réprimer les contestations par intervention des forces de l’ordre ou en saper la légitimité par des campagnes de relations publiques.

La grève générale reconductible du 5 décembre contre la réforme Macron-Delevoye des retraites, qualifiée par des éditorialistes avant même son lancement de moment « charnière » pour le quinquennat, n’a pas arrangé les affaires d’un gouvernement qui dit craindre un hiver « explosif » et opter pour une stratégie de mise en scène d’un « dialogue social » qu’il a pourtant largement contribué à mettre à mal.

La médiatisation de ces événements protestataires, régulièrement critiquée pour sa partialité et son spectacularisme, mérite une analyse en soi tant une bonne partie des organisations politiques, syndicales ou associatives semblent elles-mêmes s’être pris au jeu d’une cette forme de « militantisme médiatique » tournée vers la quête incessante de visibilité et de crédibilité journalistique.

Des travaux de sciences sociales, particulièrement prolifiques depuis vingt ans sur le sujet, montrent en effet, premièrement, que la fabrique journalistique de l’actualité sert des intérêts sociaux qui ne correspondent que rarement à ceux des groupes que ces mobilisations entendent défendre et, deuxièmement, que les stratégies militantes de production et de diffusion autonome de l’information n’atteignent que très exceptionnellement des niveaux de diffusion – et surtout de crédibilité - comparables à ceux des « grands » médias et ce, au prix d’intenses investissements qui ne débouchent presque jamais sur les changements politiques escomptés.

Un an après le déclenchement du mouvement des Gilets Jaunes, il est peut-être temps, pour paraphraser Laurent Jeanpierre, de tirer les leçons médiatiques des ronds-points : la question est-elle encore aujourd’hui de savoir comment les organisations du mouvement social peuvent s’assurer d’un traitement médiatique ample, durable et favorable de leurs revendications ou plutôt de se demander dans quelle mesure ce jeu médiatique en vaut - politiquement - la chandelle ?


La surreprésentation de la violence protestataire

Un des premiers travaux consacrés à la construction journalistique des événements protestataires a été mené par James Halloran, Philipp Elliott et Graham Murdock dans l’ouvrage Demonstations and Communication à l’occasion d’une manifestation pacifiste contre la guerre du Vietnam, à Londres, le 27 octobre 1968.

Anticipant plusieurs semaines à l’avance un événement violent, les journalistes de presse et de télévision maintinrent dans leurs articles et reportages cette interprétation a priori, pourtant démentie par les faits, en se concentrant sur des cas isolés de dégradations et les rares échauffourées entre policiers et manifestants.

Interrogés par les chercheurs, les téléspectateurs en ressortirent avec l’impression que les militants pacifistes s’étaient alors comportés comme des vandales. On aura peu de mal à trouver des situations comparables dans la couverture du mouvement des « gilets jaunes » par les chaînes d’information en continu, malgré une répression policière sans précédent, comme l’a montré une équipe de chercheurs travaillant sur le traitement journalistique des manifestations à Toulouse au printemps 2019.

Dans le même esprit, le sociologue américain Todd Gitlin analyse en 1980 dans The Whole World is Watching les effets de la médiatisation de l’organisation étudiante Students for a Democratic Society (SDS) en 1965 aux États-Unis.

Centré là encore sur les violences entre militants et forces de l’ordre, le traitement journalistique a de profondes conséquences sur l’organisation : favorisant l’adhésion massive de jeunes gens faiblement politisés et attirés par l’image sulfureuse du SDS véhiculée par la plupart des médias nationaux, il contribue à propulser de nouveaux leaders qui, à l’instar de Jerry Rubin, vont bénéficier d’une véritable « certification médiatique ».

Transformant leur leadership en célébrité, ils vont chercher à ajuster les actions collectives du groupe aux attentes des journalistes en matière de rhétorique provocatrice et d’actions spectaculaires voire violentes. Cette stratégie laisse l’organisation exsangue, les autorités préférant finalement entamer les négociations avec des groupes jugés plus modérés…


La fabrique de l’information

Dans Faire l’opinion. Le nouveau jeu politique, le sociologue français Patrick Champagne théorise ces processus en forgeant le concept de « capital médiatique » destiné à analyser les capacités inégales des groupes sociaux à « faire l’événement » aux yeux des journalistes. Des travaux mobilisant ce concept ont mis en lumière depuis trente ans les contraintes structurales qui pèsent à la fois sur le champ journalistique et les organisations militantes.

Loin de n’être que de simples « reflets » du monde social, les médias d’information contribuent à la sélection et au cadrage des sujets de l’actualité sociale jugés dignes d’être portés à la connaissance de leurs publics, au prix d’un travail de construction qui est largement dépendant de logiques économiques (rôle des actionnaires, des annonceurs), politiques (rôle des soutiens, des sources, des publics, etc.) et professionnelles (hiérarchies internes, critères d’excellence, propriétés sociales des journalistes, routines pratiques et interprétatives, etc.).


Pas tous égaux face aux médias

Par ailleurs, les organisations militantes ne disposent pas des mêmes ressources pour parvenir à pénétrer et s’imposer dans l’arène médiatique. Les groupes d’intérêts les plus puissants, à l’instar des organisations patronales étudiées par le politiste Michel Offerlé, peuvent privilégier un « répertoire d’action discret » fait de tractations individuelles ou de négociations collectives dans des arènes confinées.

Une telle stratégie est favorisée par l’insertion des grands dirigeants d’entreprises dans le champ du pouvoir. A l’inverse, la médiatisation peut revêtir une importance particulière pour certaines mobilisations à faibles ressources – comme les mouvements des « sans- » (-papiers, -logement, -travail), qui disposent d’un accès limité aux sphères décisionnelles.

Une telle reconnaissance, parfois permise par des mises en scène spectaculaires de la contestation (happenings), présente également l’avantage d’être reconvertible, quoique non-automatiquement, dans le champ politique.

Des simples collectifs – à l’instar d’Act Up dans les années 1990 ont pu ainsi « peser » davantage sur l’opinion et les prises de décisions politiques.


Le coût militant « insensé » du média-centrisme

L’analyse sociologique montre toutefois que l’accumulation du « capital médiatique » par des militants ou des organisations de mouvements sociaux, et son éventuelle conversion en capital politique, sont le fruit d’un travail social spécifique que seules certaines organisations peuvent se permettre de mener.

C’est ce que montrent les travaux sur la professionnalisation des stratégies de communication de certains partis, syndicats ou ONG engagés dans des formes de « marketing de la rébellion ».

L’investissement militant dans des stratégies médiatiques visant à accroître leur influence politique est en soi un enjeu de débats internes.

Dans bien des cas, l’« effet revue de presse » n’est recherché que par une partie des organisations ou des militants. Il suscite même des réserves nombreuses chez certains qui peuvent craindre de pâtir de la diffusion médiatique d’une image déformée, infidèle ou hostile à leurs revendications.

Or de tels investissements ont des coûts organisationnels importants. Dans Soundbitten : The perils of media-centered political activism (2011), la sociologue étasunienne Sarah Sobieraj étudie les stratégies médiatiques d’une cinquantaine d’organisations citoyennes engagées durant les campagnes présidentielles américaines de 2000 et 2004.

Elle conclut à l’inefficacité et au caractère destructeur de la recherche « insensée » de visibilité médiatique : dominées par des efforts liés à la préparation et aux stratégies de relations publiques, les militants se lancent dans des sessions de media training, fabriquent des images tape-à-l’œil, se creusent pour trouver le slogan parfait, envoient des communiqués de presse voire mènent des actions illégales dans l’espoir de récolter l’attention des médias.

Or ces investissements – chronophages et énergivores – n’ont pratiquement aucun effet – seules deux organisations bénéficient d’une couverture journalistique importante – et se font au détriment d’autres activités plus centrales – comme l’entretien d’une sociabilité quotidienne entre militants, adhérents et sympathisants.

Leur obsession médiacentrique conduit les organisations, dans une écrasante majorité des cas, à affaiblir leurs capacités à s’adresser aux citoyens ordinaires. De plus, leur structure interne en est fortement déstabilisée : elle devient un espace de préparation aux performances pour journalistes au détriment des militants moins à l’aise avec la prise de parole en public. Plus paradoxalement encore, une telle stratégie peut avoir des effets contre-productifs sur les journalistes, ces derniers attendant de ces associations une parole citoyenne « authentique » davantage qu’un discours militant préfabriqué.


Quand les mobilisations se faisaient sans les médias

Faut-il rappeler qu’historiquement, l’action collective s’est construite sans les médias ? Ces derniers ne s’imposent qu’au milieu du XIXe siècle comment un instrument du répertoire d’action collective des luttes politiques et syndicales. L’historien Christophe Charles le montre bien dans son analyse de la révolution des « Trois Glorieuses » en 1830 – épisode-clé où se diffuse massivement, à travers la mobilisation de la presse proche de l’opposition libérale, la croyance dans le « pouvoir des médias ».

Mais l’autonomisation progressive d’un champ professionnel du journalisme au XXe siècle, y compris au sein de spécialités telles que le « journalisme social » pourtant proche des milieux syndicaux, a conduit à une perte d’autonomie médiatique des mouvements sociaux. Ces derniers ont eu tendance à se conformer à cet impératif de visibilité médiatique en multipliant les « manifestations de papier ».

Le développement des « médias alternatifs » et, plus massivement encore, du militantisme en ligne, n’a-t-il pas cependant marqué un processus de reconquête de l’autonomie médiatique ?


Des médias alternatifs

Depuis les années 1970, diverses entreprises de médiatisation « alternative » des mouvements sociaux ont vu le jour.

Ce fut le cas notamment en France avec la presse parallèle (L’Enragé, L’idiot international, La Gueule ouverte), les radios libres et militantes (Radio Lorraine Cœur d’acier, Fréquence Paris Plurielle…), les télévisions associatives (Antenne 1, Zaléa TV…) ou l’Internet militant qu’il soit de gauche (Indymedia, Révolution Permanente) ou de droite (Fdesouche, TV Libertés…).

Nourries par une critique des médias dominants et commerciaux, ces pratiques ont contribué à autonomiser un militantisme relativement spécifique, parfois qualifiée de « médiactivisme ». Des travaux ont cependant montré qu’il bouleversait rarement à lui seul les priorités de l’agenda médiatique et politique – malgré des exceptions comme le montre le cas de la presse écologiste allemande dans les années 1970-1980.

De plus, en dépit de leur capacité à « donner la parole aux sans-voix » et à proposer des informations et points de vue peu entendus dans les médias dominants, ces organes de presse généralement à buts non-lucratifs demeurent souvent économiquement faibles, éditorialement dépendants de l’agenda militant, professionnellement peu légitimes et restreints dans leur diffusion.

Enfin, leur fonctionnement interne tend bien souvent – « loi d’airain » de l’oligarchie médiatique – à reproduire la domination des journalistes professionnels sur les amateurs. En témoigne une étude fouillée sur l’histoire de Radio Lorraine Cœur d’acier lancée par la CGT dans le bassin de Longwy en 1979-1980.

Se reproduisent aussi, malgré les indéniables innovations permises par les réseaux socionumériques, les routines organisationnelles et genres rédactionnels des médias traditionnels – forme d’hommage que le vice rend à la vertu comme le souligne un travail sur les militants d’extrême droite de la « réinformation ».


Peu d’élus, beaucoup de déçus

En matière de médiatisation des mouvements sociaux, il y a donc peu d’élus… et beaucoup de déçus. D’une part, l’ampleur du traitement journalistique des mobilisations est rarement corrélée à leur importance sociale et politique – les chaînes de télévision commerciales privilégiant, on l’a vu, les images de violence les plus spectaculaires –, tandis que les informations y compris de la presse dite « sérieuse » sont régulièrement dénoncées pour leur partialité et leurs biais – sans parler des commentaires en roue libre des « éditocrates » dont le simplisme et la fausse neutralité sont désormais proverbiaux.

Si la quête de visibilité médiatique semble devenue, pour les mouvements sociaux, une condition sine qua non de la légitimité politique, elle peut participer d’une intensification de la concurrence entre eux – pour décrocher la Une, faire l’ouverture du JT ou cumuler les clicks – qui est à la fois épuisante pour les militants, peu propice à la construction de larges fronts communs, et décevante sur le long terme pour ceux qui les soutiennent.

Questionner radicalement le réflexe, devenu chez certains pavlovien, de la « stratégie médiatique » – sans oublier qu’elle peut dans des circonstances déterminées avoir son utilité puisque s’y joue en partie le sens de la lutte – pourrait constituer un programme d’action utile pour tous les secteurs de mobilisation que se retrouveront dans les rues au cours des prochaines semaines.


Benjamin Ferron

 

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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

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