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Mort lors d’une expulsion : « circulez il n’y a rien à voir » selon l’AFP

par François Brun,

Jeudi 4 juillet, Libération publie une dépêche de l’AFP à propos d’un événement survenu la veille à Chambéry, titrée « Savoie : un homme meurt d’une crise cardiaque lors d’une expulsion, l’IGPN saisie ». Dans son texte, l’agence de presse relaie soigneusement les informations fournies par le parquet… presque toutes « à charge » contre la victime. Informations qui seront, dans un premier temps, relayées dans de nombreux médias. Pourtant, d’autres titres de presse avaient pris la peine de donner d’autres versions qui rendent compte, quant à elles, de la brutalité de l’intervention.

La dépêche AFP publiée au lendemain de la mort de Lakhdar Bey, suite à une intervention policière, est à bien des égards un monument de journalisme de préfecture. L’agence de presse s’y attache, d’emblée, à relayer les informations du parquet. Elle indique que « l’autopsie a conclu à un décès en lien avec une "dysfonction cardiaque" en ne relevant "aucune trace de coup ou de violence" ». La dépêche va ensuite multiplier les éléments « à charge » contre la victime. L’AFP évoque ainsi « deux vaines tentatives » d’expulsion antérieure, précise que le père de famille occupait l’appartement « sans droit ni titre » et « avait refusé toutes les propositions de logement qui lui avaient été faites depuis son arrivée à Chambéry au mois d’août 2017 ». Mais encore : « Il avait également refusé l’aide des services sociaux et la famille était suivie par le Juge des Enfants de Chambéry. Il s’était déjà montré menaçant à plusieurs reprises envers le personnel du bailleur social et des travailleurs sociaux ». Les limiers de l’AFP ont semble-t-il un dossier bien ficelé…

Toujours selon la même source – le parquet – la victime (ou le coupable ?) se serait montrée « très énervée » lors de son expulsion. La dépêche explique qu’il « se montre insultant et menaçant envers l’huissier » et « se blesse en brisant une vitre ». Puis qu’il a été « interpellé et conduit menotté dans le dos par les policiers vers leur voiture, dans une grande confusion selon des témoins, dont Simone, une voisine octogénaire qui a déclaré à l’AFP "avoir encore dans les oreilles les cris abominables" du père et d’une de ses filles. » Plus loin, il est question d’une vidéo où on voit Lakhdar Bey « sorti du bâtiment pratiquement les genoux à terre, porté par deux policiers » mais « on ne peut pas déterminer sur les images s’il est déjà inanimé ou réticent à son interpellation ».

Selon une policière, directrice départementale de la Sécurité publique de la Savoie, la victime « ne voulait pas marcher, les policiers ont dû le porter ». Bien aimable de leur part. Puis la parole est à nouveau au parquet, qui relate que « quelques instants plus tard il était pris d’un malaise dans le véhicule et décédait malgré les tentatives de réanimation des policiers et des secours ». La dépêche note enfin que Mme Bey et ses enfants ont été « immédiatement pris en charge et logés dans un foyer ». Et la directrice départementale de la police de conclure, en qualifiant cette affaire de « drame terrible pour la famille et de choc important pour les policiers ».

Le lecteur ne manquera sûrement pas de plaindre les policiers choqués qui seront, de surcroît, visés par une enquête que l’IGPN qui s’annonce « longue »… Mais au fait, a-t-on bien compris le pourquoi de cette enquête ? Seul indice, un court paragraphe qui évoque « d’autres témoignages recueillis par la presse » selon lesquels la victime « souffrait de problèmes cardiaques connus du voisinage et en avait déjà avisé les policiers » et même l’avait « signalé à ces derniers au moment des faits, ce qui n’apparaît pas dans la procédure selon une source proche de l’enquête. »

Sur ces témoignages, la dépêche glisse ainsi rapidement. Comme le fera également BFM-TV le lendemain, qui creuse le sillon tracé par l’AFP. Avec une diction toute professionnelle, la présentatrice ne manque pas détacher le mot « illégalement » pour évoquer les conditions d’occupation du logement. Et reprend les propos du procureur ainsi que ceux, à l’antenne, de la directrice départementale de la sécurité publique, Laëtitia Philippon.

Pour en savoir plus, il faut revenir aux reportages du Dauphiné Libéré et de l’édition locale du Parisien, antérieurs à la publication de la dépêche AFP. Le premier publie le 3 juillet un article titré « Décès lors d’une expulsion : les témoignages et vidéos qui jettent le trouble ». La première phrase annonce d’emblée la tonalité du reportage : « Dans le quartier de Bellevue, aux abords du 153 rue Albert Perriol, les voisins, qui ont assisté à l’expulsion de Lakdhar Bey et à sa mort sur le parking devant le petit immeuble de quatre niveaux, sont révoltés. » Un peu plus loin, l’article retranscrit le témoignage d’un voisin : « On est tous sidérés. Comment expliquer qu’on en vienne, aujourd’hui en France, à mourir pour un appartement insalubre dans un quartier insalubre. C’est vraiment choquant ».

Autant de témoins ignorés par la dépêche AFP, qui a pris le parti de faire entendre avant tout la version officielle. Le reportage se conclut par d’autres témoignages évoquant une intervention brutale : « Je trouve ça disproportionné, ce cinéma, pour un père qui voulait juste un appartement pour sa famille ». « Ils l’ont traité comme un chien, ce n’est pas humain. Ils savaient qu’il était malade, qu’il avait un pacemaker : ils sont déjà venus deux fois, et je leur ai redit. Et quand j’ai dit "lâchez-le, il va mourir", l’un d’eux m’a répondu qu’ils appelleraient un médecin ! », poursuit l’ami. « J’ai vu toute la scène, les yeux blancs, les pieds qui tremblaient », ajoute une adolescente, sous le choc. De quoi « jeter le trouble » en effet.

Quant au Parisien, il titre sans ambages : « Chambéry : un homme meurt d’une crise cardiaque au cours d’une expulsion musclée d’une HLM », et laisse également de la place aux témoignages des voisins qui remettent en cause la version « officielle ». Le Parisien et Le Dauphiné ont d’ailleurs continué de rendre compte des développements politiques de l’affaire (interventions du DAL, de la LDH, du NPA, irruption de manifestants dans la salle du conseil municipal…). D’autres titres de presse (Le Monde, Le Figaro, Le Point...) se sont contentés de relater l’événement en panachant la version « officielle » avec les témoignages de voisins issus de ces reportages.

Ce journalisme de préfecture de la part de l’AFP est d’autant plus grave qu’une dépêche d’agence n’est pas un article comme un autre. Elle a vocation à être reprise par les autres médias, presse et audiovisuels, et doit donc faire preuve, plus que d’autres, d’une grande fiabilité et du maximum d’objectivité. Ce qui, de toute évidence, ne fut pas le cas dans cette affaire.


François Brun

 

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