Ă€ propos d’une interview de Jean-Michel Blanquer sur France Inter – nous y reviendrons plus bas – Daniel Schneidermann posait une question que nous reprenons Ă notre compte : « Quel est le sens de faire une heure de radio, sans confronter le ministre de l’Éducation aux questions prĂ©cises d’un journaliste spĂ©cialisĂ© ? » Une interrogation fort Ă propos, si l’on considère la faiblesse de la contradiction opposĂ©e au ministre. Et qui vaut Ă©galement pour de nombreux sujets sur l’ensemble du PAF, privilĂ©giant toujours davantage les « tĂŞtes d’affiche » et/ou Ă©ditorialistes polĂ©mistes pour mener les entretiens, au dĂ©triment de journalistes spĂ©cialisĂ©s. Si l’on s’en tient aux logiques marketing promues par les chaĂ®nes, le rĂ©sultat est satisfaisant… mais le moins que l’on puisse dire, c’est que le dĂ©bat public n’en sort pas grandi.
Dernier exemple en date : l’émission « On n’est pas couchĂ© » (France 2) du 25 janvier. DiffĂ©rent depuis la rentrĂ©e 2019, le dispositif implique dĂ©sormais un roulement hebdomadaire des deux chroniqueurs/intervieweurs qui, traditionnellement, occupaient les fauteuils de l’émission en permanence durant une voire plusieurs saisons. L’occasion de convoquer des journalistes spĂ©cialisĂ©s en fonction des thĂ©matiques ? Que nenni ! L’occasion, surtout, de varier les tĂŞtes des « toutologues ». Au demeurant, la productrice Catherine Barma n’avait pas trompĂ© sur la marchandise : « [Ce seront] des personnalitĂ©s qui peuvent parler de tout ce qui est la sociĂ©tĂ©, […] qui peuvent avoir une opinion lĂ -dessus, […] qui peuvent parler de tout. » [1]
Et s’ils peuvent garantir le buzz et le « clash » grâce Ă quelques gueulantes hors-sol, c’est encore mieux ! L’équipe d’« On n’est pas couchĂ© » n’avait sans doute pas d’autre idĂ©e en tĂŞte lorsque fut sĂ©lectionnĂ© Romain Goupil, le 25 janvier, pour « questionner » Sophie Venetitay, secrĂ©taire adjointe du SNES-FSU et professeur de SES, sur les mobilisations en cours. OmniprĂ©sent sur LCI, le rĂ©alisateur fait parler de lui chaque semaine pour un nouveau « coup de gueule », adoubĂ© par David Pujadas, sans doute sĂ©duit par ses vellĂ©itĂ©s d’éditorialisation Ă outrance, son absence d’argumentation et son arrogance proverbiale. En dĂ©cidant de lui offrir Ă son tour un espace, le service public en a donc eu pour son compte :
Vous, tout le corps enseignant, vous vous braquez systématiquement depuis des années et des années ! Vous balancez les copies contre Parcour’sup, vous êtes maintenant pour la retraite en balançant les… les euh… comment ça s’appelle, les trucs scolaires, c’est-à -dire les bulletins [les manuels scolaires, NDLR] ! Vous êtes dans quelque chose effectivement qui est extrêmement anxiogène ! […] Dès qu’un ministre ou dès que quelqu’un essaye de faire quelque chose, vous êtes contre ! […] Dès qu’on propose quelque chose qui change votre statut, ça devient comme si on attaquait l’ensemble du service public, de l’idée du service public !
Une argumentation qui méritait au moins l’invitation du service public. Mais ainsi va la vie des émissions de débat, construites sur le brassage d’air… et sur le recyclage du néant : sans doute très fière de l’intervention de son chroniqueur du jour, l’émission n’a rien trouvé de mieux à faire que de sélectionner ce grand moment d’intelligence télévisée pour le faire circuler sur les réseaux sociaux.
👨‍🏫Romain Goupil : « Votre boulot, c'est que les Ă©lèves soient contents d'apprendre »
La suite ce dans #ONPC sur @France2tv pic.twitter.com/kfwazdfLtP— On n'est pas couchĂ© (@ONPCofficiel) January 25, 2020
La méditocrité au carré, en somme. Que n’ont pas manqué de pointer certains téléspectateurs, en particulier l’enseignante Laurence De Cock :

Une mĂ©diocritĂ©, du reste, plutĂ´t rĂ©pandue sur le PAF, comme nous le rappelait Sonia Mabrouk, « tĂŞte d’affiche » d’Europe 1, le 17 dĂ©cembre face Ă Jean-Michel Blanquer [2] :
Est-ce que vraiment c’est tabou de dire aux enseignants que toute revalorisation s’accompagne d’un effort de productivitĂ© ? C’est un gros mot de dire aujourd’hui « productivitĂ© », « efficacitĂ© » aux enseignants ?
France Inter : boulevard Blanquer ?
Moins caricaturale qu’une vocifĂ©ration de Goupil, mais non moins problĂ©matique du point de vue du journalisme, l’interview de Jean-Michel Blanquer sur France Inter (« Questions politiques » du 19 janvier) pose Ă©galement la question de la spĂ©cialisation des « dĂ©batteurs ». La pĂ©nurie de personnel n’est pourtant pas en cause : Ali Baddou anime cette interview d’une heure aux cĂ´tĂ© non pas d’une, non pas de deux, mais de trois journalistes politiques (Nathalie Saint-Cricq, qu’on ne prĂ©sente plus, Françoise Fressoz du Monde, et Carine BĂ©card de France Inter).
La pugnacité des journalistes s’est donnée à voir d’entrée de jeu :
Ali Baddou : Si la politique était aussi une question de météorologie Jean-Michel Blanquer, comment qualifieriez-vous le climat aujourd’hui en France ?
Une aptitude certaine pour la métaphore, remise en scène un peu plus tard par l’animateur :
Vous disiez qu’il était minuit moins cinq quand le président de la République a été élu en 2017. Aujourd’hui après 3 ans de mandat, vous diriez qu’il est quelle heure ?
Sans compter les cĂ©lèbres questions binaires sous forme de « ou-ou » :
Françoise Fressoz : Est-ce que vous estimez au fond que la mĂ©thode n’a pas Ă©tĂ© bonne ou c’est parce que c’est un Ă©tat de la sociĂ©tĂ© qui fait qu’on ne peut pas faire maintenant de rĂ©forme qui entraĂ®ne tout le monde ?
On l’aura compris : d’autres options (en particulier sur le fond) ne sont pas envisageables.
Par honnêteté, nous mentionnerons que l’intégralité de l’entretien ne peut se résumer à cette obséquiosité toute delahoussienne. En revanche, l’anecdotique des questions nous ramène au constat de taille mentionné précédemment : l’absence de journalistes spécialisés à même de poser des questions sur le fond des dossiers, et surtout, de remettre en cause ou de rectifier les mensonges assénés par un ministre au cours d’une émission. Trois exemples.
Ainsi aurons-nous pu entendre au cours de cet entretien Jean-Michel Blanquer affirmer sans ĂŞtre contestĂ© : « La rĂ©forme du BAC, quand je l’ai prĂ©sentĂ©e, a recueilli l’adhĂ©sion » ; affirmer Ă©galement que les mobilisations actuelles, dĂ©nonçant l’autoritarisme du ministre ou les « E3C », Ă©taient le fait de « forces dĂ©chaĂ®nĂ©es pour faire croire le contraire de la rĂ©alitĂ© », de « secteurs radicaux », de « gens qui ne font pas du bien aux Ă©lèves », de « pompiers pyromanes qui provoquent les perturbations », de « gens qui, quand ils voient que les choses vont bien se passer, veulent que ça se passe mal », d’une « minoritĂ© radicale […] qui incarne le conservatisme, l’immobilisme, le fait qu’on ne change jamais rien et c’est comme ça qu’on cultive les inĂ©galitĂ©s » [3]. Ali Baddou aura beau – une fois – rĂ©torquer que ce sont « parfois (sic) des enseignants qui aiment leur mĂ©tier » qui se mobilisent, la rĂ©action fait pâle figure face Ă la violence rĂ©pĂ©tĂ©e des propos…
Sans compter quelques inepties, qui, pour être proférées, exigent que l’on soit au moins ministre de l’Éducation nationale (et tête d’affiche médiatique pour ne pas y répondre) :
Quand vous êtes raisonnable, tolérant, quand vous acceptez le point de vue d’autrui, vous êtes moins sur les réseaux que quand vous êtes violent, intolérant et que vous avez à tout prix envie de façon radicale de faire valoir votre point de vue.
Mais encore ?
Ainsi aurons-nous pu Ă©galement entendre, sans la moindre opposition, le ministre stigmatiser certaines actions enseignantes : « Lancer des livres ou les jeter, c’est une nĂ©gation du mĂ©tier et de la dignitĂ© et de la noblesse du mĂ©tier » ; mais Ă©galement injurier un professeur de Caen ayant brĂ»lĂ© un livre, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, en donnant une explication univoque du sens de son geste symbolique : « Nous devons avoir le calme des vieilles troupes face Ă toutes les folies. C’est une folie. […] Si cette personne est un professeur, elle n’est pas digne d’exercer ce mĂ©tier. […] Ce professeur est une honte pour le mĂ©tier. » Le grĂ©viste en question aura-t-il un droit de rĂ©ponse sur France Inter ? Nous en doutons, au vu de la seule question qu’ont inspirĂ©e de tels propos Ă Ali Baddou : « Il doit ĂŞtre sanctionnĂ© ? »
Ainsi aurons-nous pu entendre enfin, sans la moindre opposition non plus, que les actions menĂ©es contre les Ă©preuves du BAC au lycĂ©e Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, ayant permis leur annulation, furent le seul fait d’« Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs » ayant « pratiquĂ© de la violence ». DĂ©clarations contre lesquelles s’est insurgĂ© le SNES en les dĂ©mentant point par point, de mĂŞme que les organisations syndicales du Puy de DĂ´me CGT, FO, Solidaires, FSU et UNEF. Mais lĂ encore, la rĂ©action des journalistes n’est pas venue, et le droit de rĂ©ponse peut certainement attendre.
Sans compter le satisfecit sur les crĂ©ations de postes Ă l’Ă©cole primaire, qui n’ont, lĂ encore, suscitĂ© aucune rĂ©action chez les journalistes, alors que le syndicat SNUIpp-FSU avait rĂ©agi Ă cet Ă©lĂ©ment de communication... un mois plus tĂ´t : « CrĂ©ations de postes : ça va pas le faire ! »

Au-delĂ de l’absence de dĂ©bat contradictoire, c’est toute une sĂ©rie de questions qui seront passĂ©es sous silence, qu’elles aient trait Ă la philosophie de la rĂ©forme, Ă ses dĂ©tails techniques, aux conditions de travail concrètes des enseignants, ou aux promesses de hausses de rĂ©munĂ©ration. Concernant ce dernier point, seule la question de la « stratĂ©gie » intĂ©resse Françoise Fressoz : « 10 milliards au bas mot d’ici 2037. Pourquoi avoir liĂ© les deux dossiers "revalorisation" et "retraites" ? » En plus, Ă©videmment, de savoir « qui va payer l’effort pour l’éducatif »...
D’ailleurs, sur l’intĂ©gralitĂ© de l’émission, les quatre journalistes n’auront relayĂ©, mĂŞme Ă titre indicatif, aucune donnĂ©e chiffrĂ©e Ă©manant des organisations syndicales. Il faudra mĂŞme attendre la trentième minute pour qu’Ali Baddou mentionne le (très bon) reportage de l’émission « Interception » intitulĂ©e « Les maux du corps enseignant », diffusĂ© le matin mĂŞme… sur sa propre station ! Un reportage qui incluait de nombreux tĂ©moignages des premiers concernĂ©s, ainsi que des statistiques sur l’état de la profession et de son exercice. Mais rien de tous ces Ă©lĂ©ments chiffrĂ©s ne sera concrètement opposĂ© au ministre, Ali Baddou se contentant d’une « question-tunnel » : « Comment inverser la tendance ? Est-ce que vous avez les moyens, malgrĂ© la revalorisation promise du salaire des profs, de redonner le sens de cette vocation ? Le ministre est, Ă©videmment, KO debout.
Un seul extrait de l’émission permet de donner un aperçu de ce que pourrait ĂŞtre une interview contradictoire. Alors que le ministre affirme que, dans le cadre des « E3C », les Ă©lèves seront systĂ©matiquement corrigĂ©s par d’autres professeurs que les leurs, Carine BĂ©card ose un dĂ©menti :
- Carine Bécard : Ça ne sera pas le cas.
- Jean-Michel Blanquer : Si, c’est le cas.
- Carine Bécard : Bah non, enfin pas partout.
- Jean-Michel Blanquer : Si, partout.
- Carine Bécard : À certains endroits c’est des enseignants de l’élève qui corrigeront la copie de l’élève.
- Jean-Michel Blanquer : Non, non, non. […] Mais là je suis sûr de moi dans ce que je vous réponds.
- Carine Bécard : Eh bien moi aussi, mais bon…
- Jean-Michel Blanquer : Non, non, je suis désolé, il n’y a aucun doute là -dessus.
- Carine Bécard : Au lycée Hélène Boucher à Paris euh…
- Jean-Michel Blanquer : Bah je vérifierai ce point car c’est peut-être une exception.
- Carine Bécard : Bah, n’hésitez pas à vérifier car je vous assure que les enseignants ont annoncé aux élèves que c’était eux qui allaient corriger leurs copies.
- Jean-Michel Blanquer : On vérifiera ce point et je vous donne une clause de rendez-vous là -dessus. […] Vous savez il se dit beaucoup de choses parfois dans les établissements qui ne sont pas forcément exactes.
Il est certain que face Ă LREM, la contradiction est difficile ! Jean-Michel Blanquer ne manque d’ailleurs jamais de rabrouer les journalistes en dĂ©nonçant des « effets de loupe » dès lors que ces derniers mentionnent la mobilisation. Le ministre se permet ainsi des « conseils » qui, d’ordinaire, s’ils venaient d’ailleurs, feraient bondir n’importe quel journaliste professionnel :
Il y a une stratégie de violence de secteurs ultra minoritaires, et on ne doit pas se laisser gagner par ça, d’abord en n’y consacrant pas trop de temps dans le commentaire si je puis me permettre.
Compris ?
Outre la thĂ©matique de l’éducation, la docilitĂ© des journalistes se poursuit sur le plan politique. Dès lors, la question de la « spĂ©cialisation » professionnelle ne saurait ĂŞtre la condition sine qua non d’une interview digne de ce nom : imaginons, dans nos rĂŞves les plus fous, que soit Ă©galement respectĂ© un tant soit peu de pluralisme politique ! Ce ne fut pas non plus le cas le 19 dĂ©cembre : aucun journaliste n’a par exemple trouvĂ© Ă redire aux dĂ©clarations pourtant outrancières du ministre associant la France insoumise et l’extrĂŞme gauche Ă l’extrĂŞme droite :
- On a une extrême gauche qui est en train de devenir antirépublicaine et antidémocratique.
- L’extrême gauche est de plus en plus inquiétante et finalement de moins en moins différente de l’extrême droite.
- La France insoumise a très souvent des discours qui n’ont rien à envier à l’extrême droite, qui sont des discours antirépublicains très dangereux, très ambigus pour ne pas dire davantage sur les enjeux de laïcité. […] Sur les enjeux de relation à la République et à l’usage de la violence, l’extrême gauche est au moins aussi inquiétante aujourd’hui.
Des dĂ©clarations qui n’ont pas manquĂ© de susciter l’adhĂ©sion de Nathalie Saint-Cricq, grande promotrice de l’extrĂŞme droite « hyper dĂ©diabolisĂ©e »â€¦
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La mobilisation du corps enseignant contre la rĂ©forme des retraites, doublĂ©e de celle contre les « E3C » s’est largement donnĂ©e Ă voir, dans les Ă©tablissements, dans de multiples pĂ©titions ou communiquĂ©s des organisations syndicales reprĂ©sentatives, et dans la rue en manifestation. Mais son traitement dans certains des rendez-vous audiovisuels les plus suivis pâtit des travers ordinaires que notre association ne cesse de documenter : de formats courts en interviews superficielles et peu – voire pas – contradictoires, l’information se fait presque partout au rabais. Pris en charge par des Ă©ditorialistes et des tĂŞtes d’affiches « identifiables » plutĂ´t que par des journalistes spĂ©cialisĂ©s qui pourraient se succĂ©der selon les sujets abordĂ©s, les entretiens audiovisuels sont conformes aux diktats commerciaux et marketing imposĂ©s par les directions de chaĂ®ne. Un ordre peu reluisant, qui se maintient pourtant coĂ»te que coĂ»te, quitte Ă appauvrir un peu plus chaque jour le dĂ©bat public.
Pauline Perrenot