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Mobilisation des enseignants : le service public mobilise ses experts fantoches

par Pauline Perrenot,

Dans un précédent article, nous pointions combien les actions enseignantes contre les « E3C » (« épreuves communes de contrôle continu »), en cours depuis plusieurs jours, n’avaient pas eu la chance de figurer sur les scripts des deux plus importants JT de 20h du pays. À ce déficit d’information s’ajoute un autre problème de taille : la multiplication des tribunes médiatiques accordées au ministre de l’Éducation nationale, dont les mensonges ne sont nullement relevés, et encore moins contredits par les journalistes. En comparaison, la hargne dont font preuve certains chiens de garde à l’encontre de syndicalistes enseignants donne une fois de plus la mesure de l’accueil à géométrie variable réservé par les médias dominants aux différents protagonistes engagés dans le conflit actuel. Reste toutefois un point commun : l’incompétence des journalistes chargés d’interroger les uns… comme les autres.

À propos d’une interview de Jean-Michel Blanquer sur France Inter – nous y reviendrons plus bas – Daniel Schneidermann posait une question que nous reprenons à notre compte : « Quel est le sens de faire une heure de radio, sans confronter le ministre de l’Éducation aux questions précises d’un journaliste spécialisé ? » Une interrogation fort à propos, si l’on considère la faiblesse de la contradiction opposée au ministre. Et qui vaut également pour de nombreux sujets sur l’ensemble du PAF, privilégiant toujours davantage les « têtes d’affiche » et/ou éditorialistes polémistes pour mener les entretiens, au détriment de journalistes spécialisés. Si l’on s’en tient aux logiques marketing promues par les chaînes, le résultat est satisfaisant… mais le moins que l’on puisse dire, c’est que le débat public n’en sort pas grandi.

Dernier exemple en date : l’émission « On n’est pas couché » (France 2) du 25 janvier. Différent depuis la rentrée 2019, le dispositif implique désormais un roulement hebdomadaire des deux chroniqueurs/intervieweurs qui, traditionnellement, occupaient les fauteuils de l’émission en permanence durant une voire plusieurs saisons. L’occasion de convoquer des journalistes spécialisés en fonction des thématiques ? Que nenni ! L’occasion, surtout, de varier les têtes des « toutologues ». Au demeurant, la productrice Catherine Barma n’avait pas trompé sur la marchandise : « [Ce seront] des personnalités qui peuvent parler de tout ce qui est la société, […] qui peuvent avoir une opinion là-dessus, […] qui peuvent parler de tout. » [1]

Et s’ils peuvent garantir le buzz et le « clash » grâce à quelques gueulantes hors-sol, c’est encore mieux ! L’équipe d’« On n’est pas couché » n’avait sans doute pas d’autre idée en tête lorsque fut sélectionné Romain Goupil, le 25 janvier, pour « questionner » Sophie Venetitay, secrétaire adjointe du SNES-FSU et professeur de SES, sur les mobilisations en cours. Omniprésent sur LCI, le réalisateur fait parler de lui chaque semaine pour un nouveau « coup de gueule », adoubé par David Pujadas, sans doute séduit par ses velléités d’éditorialisation à outrance, son absence d’argumentation et son arrogance proverbiale. En décidant de lui offrir à son tour un espace, le service public en a donc eu pour son compte :

Vous, tout le corps enseignant, vous vous braquez systématiquement depuis des années et des années ! Vous balancez les copies contre Parcour’sup, vous êtes maintenant pour la retraite en balançant les… les euh… comment ça s’appelle, les trucs scolaires, c’est-à-dire les bulletins [les manuels scolaires, NDLR] ! Vous êtes dans quelque chose effectivement qui est extrêmement anxiogène ! […] Dès qu’un ministre ou dès que quelqu’un essaye de faire quelque chose, vous êtes contre ! […] Dès qu’on propose quelque chose qui change votre statut, ça devient comme si on attaquait l’ensemble du service public, de l’idée du service public !

Une argumentation qui méritait au moins l’invitation du service public. Mais ainsi va la vie des émissions de débat, construites sur le brassage d’air… et sur le recyclage du néant : sans doute très fière de l’intervention de son chroniqueur du jour, l’émission n’a rien trouvé de mieux à faire que de sélectionner ce grand moment d’intelligence télévisée pour le faire circuler sur les réseaux sociaux.



La méditocrité au carré, en somme. Que n’ont pas manqué de pointer certains téléspectateurs, en particulier l’enseignante Laurence De Cock :



Une médiocrité, du reste, plutôt répandue sur le PAF, comme nous le rappelait Sonia Mabrouk, « tête d’affiche » d’Europe 1, le 17 décembre face à Jean-Michel Blanquer [2] :

Est-ce que vraiment c’est tabou de dire aux enseignants que toute revalorisation s’accompagne d’un effort de productivité ? C’est un gros mot de dire aujourd’hui « productivité », « efficacité » aux enseignants ?


France Inter : boulevard Blanquer ?


Moins caricaturale qu’une vocifération de Goupil, mais non moins problématique du point de vue du journalisme, l’interview de Jean-Michel Blanquer sur France Inter (« Questions politiques » du 19 janvier) pose également la question de la spécialisation des « débatteurs ». La pénurie de personnel n’est pourtant pas en cause : Ali Baddou anime cette interview d’une heure aux côté non pas d’une, non pas de deux, mais de trois journalistes politiques (Nathalie Saint-Cricq, qu’on ne présente plus, Françoise Fressoz du Monde, et Carine Bécard de France Inter).

La pugnacité des journalistes s’est donnée à voir d’entrée de jeu :

Ali Baddou : Si la politique était aussi une question de météorologie Jean-Michel Blanquer, comment qualifieriez-vous le climat aujourd’hui en France ?

Une aptitude certaine pour la métaphore, remise en scène un peu plus tard par l’animateur :

Vous disiez qu’il était minuit moins cinq quand le président de la République a été élu en 2017. Aujourd’hui après 3 ans de mandat, vous diriez qu’il est quelle heure ?

Sans compter les célèbres questions binaires sous forme de « ou-ou » :

Françoise Fressoz : Est-ce que vous estimez au fond que la méthode n’a pas été bonne ou c’est parce que c’est un état de la société qui fait qu’on ne peut pas faire maintenant de réforme qui entraîne tout le monde ?

On l’aura compris : d’autres options (en particulier sur le fond) ne sont pas envisageables.

Par honnêteté, nous mentionnerons que l’intégralité de l’entretien ne peut se résumer à cette obséquiosité toute delahoussienne. En revanche, l’anecdotique des questions nous ramène au constat de taille mentionné précédemment : l’absence de journalistes spécialisés à même de poser des questions sur le fond des dossiers, et surtout, de remettre en cause ou de rectifier les mensonges assénés par un ministre au cours d’une émission. Trois exemples.

Ainsi aurons-nous pu entendre au cours de cet entretien Jean-Michel Blanquer affirmer sans être contesté : « La réforme du BAC, quand je l’ai présentée, a recueilli l’adhésion » ; affirmer également que les mobilisations actuelles, dénonçant l’autoritarisme du ministre ou les « E3C », étaient le fait de « forces déchaînées pour faire croire le contraire de la réalité », de « secteurs radicaux », de « gens qui ne font pas du bien aux élèves », de « pompiers pyromanes qui provoquent les perturbations », de « gens qui, quand ils voient que les choses vont bien se passer, veulent que ça se passe mal », d’une « minorité radicale […] qui incarne le conservatisme, l’immobilisme, le fait qu’on ne change jamais rien et c’est comme ça qu’on cultive les inégalités » [3]. Ali Baddou aura beau – une fois – rétorquer que ce sont « parfois (sic) des enseignants qui aiment leur métier » qui se mobilisent, la réaction fait pâle figure face à la violence répétée des propos…

Sans compter quelques inepties, qui, pour être proférées, exigent que l’on soit au moins ministre de l’Éducation nationale (et tête d’affiche médiatique pour ne pas y répondre) :

Quand vous êtes raisonnable, tolérant, quand vous acceptez le point de vue d’autrui, vous êtes moins sur les réseaux que quand vous êtes violent, intolérant et que vous avez à tout prix envie de façon radicale de faire valoir votre point de vue.

Mais encore ?

Ainsi aurons-nous pu également entendre, sans la moindre opposition, le ministre stigmatiser certaines actions enseignantes : « Lancer des livres ou les jeter, c’est une négation du métier et de la dignité et de la noblesse du métier » ; mais également injurier un professeur de Caen ayant brûlé un livre, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury, en donnant une explication univoque du sens de son geste symbolique : « Nous devons avoir le calme des vieilles troupes face à toutes les folies. C’est une folie. […] Si cette personne est un professeur, elle n’est pas digne d’exercer ce métier. […] Ce professeur est une honte pour le métier. » Le gréviste en question aura-t-il un droit de réponse sur France Inter ? Nous en doutons, au vu de la seule question qu’ont inspirée de tels propos à Ali Baddou : « Il doit être sanctionné ? »

Ainsi aurons-nous pu entendre enfin, sans la moindre opposition non plus, que les actions menées contre les épreuves du BAC au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, ayant permis leur annulation, furent le seul fait d’« éléments extérieurs » ayant « pratiqué de la violence ». Déclarations contre lesquelles s’est insurgé le SNES en les démentant point par point, de même que les organisations syndicales du Puy de Dôme CGT, FO, Solidaires, FSU et UNEF. Mais là encore, la réaction des journalistes n’est pas venue, et le droit de réponse peut certainement attendre.

Sans compter le satisfecit sur les créations de postes à l’école primaire, qui n’ont, là encore, suscité aucune réaction chez les journalistes, alors que le syndicat SNUIpp-FSU avait réagi à cet élément de communication... un mois plus tôt : « Créations de postes : ça va pas le faire ! »



Au-delà de l’absence de débat contradictoire, c’est toute une série de questions qui seront passées sous silence, qu’elles aient trait à la philosophie de la réforme, à ses détails techniques, aux conditions de travail concrètes des enseignants, ou aux promesses de hausses de rémunération. Concernant ce dernier point, seule la question de la « stratégie » intéresse Françoise Fressoz : « 10 milliards au bas mot d’ici 2037. Pourquoi avoir lié les deux dossiers "revalorisation" et "retraites" ? » En plus, évidemment, de savoir « qui va payer l’effort pour l’éducatif »...

D’ailleurs, sur l’intégralité de l’émission, les quatre journalistes n’auront relayé, même à titre indicatif, aucune donnée chiffrée émanant des organisations syndicales. Il faudra même attendre la trentième minute pour qu’Ali Baddou mentionne le (très bon) reportage de l’émission « Interception » intitulée « Les maux du corps enseignant », diffusé le matin même… sur sa propre station ! Un reportage qui incluait de nombreux témoignages des premiers concernés, ainsi que des statistiques sur l’état de la profession et de son exercice. Mais rien de tous ces éléments chiffrés ne sera concrètement opposé au ministre, Ali Baddou se contentant d’une « question-tunnel » : « Comment inverser la tendance ? Est-ce que vous avez les moyens, malgré la revalorisation promise du salaire des profs, de redonner le sens de cette vocation ? Le ministre est, évidemment, KO debout.

Un seul extrait de l’émission permet de donner un aperçu de ce que pourrait être une interview contradictoire. Alors que le ministre affirme que, dans le cadre des « E3C », les élèves seront systématiquement corrigés par d’autres professeurs que les leurs, Carine Bécard ose un démenti :

- Carine Bécard : Ça ne sera pas le cas.
- Jean-Michel Blanquer : Si, c’est le cas.
- Carine Bécard : Bah non, enfin pas partout.
- Jean-Michel Blanquer : Si, partout.
- Carine Bécard : À certains endroits c’est des enseignants de l’élève qui corrigeront la copie de l’élève.
- Jean-Michel Blanquer : Non, non, non. […] Mais là je suis sûr de moi dans ce que je vous réponds.
- Carine Bécard : Eh bien moi aussi, mais bon…
- Jean-Michel Blanquer : Non, non, je suis désolé, il n’y a aucun doute là-dessus.
- Carine Bécard : Au lycée Hélène Boucher à Paris euh…
- Jean-Michel Blanquer : Bah je vérifierai ce point car c’est peut-être une exception.
- Carine Bécard : Bah, n’hésitez pas à vérifier car je vous assure que les enseignants ont annoncé aux élèves que c’était eux qui allaient corriger leurs copies.
- Jean-Michel Blanquer : On vérifiera ce point et je vous donne une clause de rendez-vous là-dessus. […] Vous savez il se dit beaucoup de choses parfois dans les établissements qui ne sont pas forcément exactes.

Il est certain que face à LREM, la contradiction est difficile ! Jean-Michel Blanquer ne manque d’ailleurs jamais de rabrouer les journalistes en dénonçant des « effets de loupe » dès lors que ces derniers mentionnent la mobilisation. Le ministre se permet ainsi des « conseils » qui, d’ordinaire, s’ils venaient d’ailleurs, feraient bondir n’importe quel journaliste professionnel :

Il y a une stratégie de violence de secteurs ultra minoritaires, et on ne doit pas se laisser gagner par ça, d’abord en n’y consacrant pas trop de temps dans le commentaire si je puis me permettre.

Compris ?

Outre la thématique de l’éducation, la docilité des journalistes se poursuit sur le plan politique. Dès lors, la question de la « spécialisation » professionnelle ne saurait être la condition sine qua non d’une interview digne de ce nom : imaginons, dans nos rêves les plus fous, que soit également respecté un tant soit peu de pluralisme politique ! Ce ne fut pas non plus le cas le 19 décembre : aucun journaliste n’a par exemple trouvé à redire aux déclarations pourtant outrancières du ministre associant la France insoumise et l’extrême gauche à l’extrême droite :

- On a une extrême gauche qui est en train de devenir antirépublicaine et antidémocratique.
- L’extrême gauche est de plus en plus inquiétante et finalement de moins en moins différente de l’extrême droite.
- La France insoumise a très souvent des discours qui n’ont rien à envier à l’extrême droite, qui sont des discours antirépublicains très dangereux, très ambigus pour ne pas dire davantage sur les enjeux de laïcité. […] Sur les enjeux de relation à la République et à l’usage de la violence, l’extrême gauche est au moins aussi inquiétante aujourd’hui.

Des déclarations qui n’ont pas manqué de susciter l’adhésion de Nathalie Saint-Cricq, grande promotrice de l’extrême droite « hyper dédiabolisée »


***


La mobilisation du corps enseignant contre la réforme des retraites, doublée de celle contre les « E3C » s’est largement donnée à voir, dans les établissements, dans de multiples pétitions ou communiqués des organisations syndicales représentatives, et dans la rue en manifestation. Mais son traitement dans certains des rendez-vous audiovisuels les plus suivis pâtit des travers ordinaires que notre association ne cesse de documenter : de formats courts en interviews superficielles et peu – voire pas – contradictoires, l’information se fait presque partout au rabais. Pris en charge par des éditorialistes et des têtes d’affiches « identifiables » plutôt que par des journalistes spécialisés qui pourraient se succéder selon les sujets abordés, les entretiens audiovisuels sont conformes aux diktats commerciaux et marketing imposés par les directions de chaîne. Un ordre peu reluisant, qui se maintient pourtant coûte que coûte, quitte à appauvrir un peu plus chaque jour le débat public.


Pauline Perrenot

 

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Notes

[1« L’Instant M », France Inter, 29 août 2019.

[2Propos relevés dans notre précédent article, « Retraites : Europe 1 en tenue de combat ».

[3Cette dernière citation s’appliquait au cas de Clermont-Ferrand, voir plus bas.

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