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Marianne a peur de l’islam

Disons-le tout net : comme toutes les religions, l’islam (ses dogmes et ses croyances, les prescriptions du Coran ou de ses interprètes, les pratiques sociales et politiques de ses fidèles) n’est pas au-dessus de toute critique. L’islam – ou plutĂ´t les islams, car ils sont aussi divers que les christianismes. Mais toutes les critiques ne se valent pas. Et tous les journalismes qui prĂ©tendent enquĂŞter Ă  leur propos, encore moins : une nouvelle preuve nous en est donnĂ©e avec le dossier de 40 pages que vient de leur consacrer l’hebdomadaire Marianne (datĂ© du 13 mai), avec un titre qui annonce la couleur : « France-Europe. Pourquoi l’islam fait peur ».

Le moins que l’on puisse dire est que le dossier de Marianne est volumineux. Et que l’on y trouve de tout : analyses, enquĂŞtes, sondage… Il est structurĂ© comme suit : une longue introduction par deux journalistes de l’hebdomadaire, une petite dizaine de reportages dans divers pays europĂ©ens, un sondage (sur lequel nous reviendrons), une longue conclusion (des deux mĂŞmes journalistes). Le tout est entrecoupĂ© d’analyses : plusieurs Ă©crivains, d’origine arabe, sont invitĂ©s Ă  s’exprimer quant Ă  l’épineux problème de l’islam en Europe. Un dossier d’une grande richesse ? C’est loin d’être certain. Un concentrĂ© des pratiques journalistiques les plus contestables ? Sans nul doute.

I. Des enquĂŞtes et des reportages ? Confusions et clichĂ©s

Première question : pourquoi l’islam fait-il peur… Ă  Marianne ? Première pratique journalistique : un cadrage confus et confusionniste.

Le dossier de la peur

La lecture du dossier permet de mesurer Ă  quel point son titre est trompeur, pour ne pas dire mensonger. Officiellement, il ne s’agit pas de se demander si l’islam fait peur et Ă  qui (« L’islam fait-il peur ? »), ni mĂŞme de s’interroger sur le bien-fondĂ© de cette peur (« Faut-il avoir peur de l’islam ? »). Marianne laisse ces questions accessoires Ă  d’autres. Qui a peur de l’islam ? Marianne ne le prĂ©cise pas. De quel islam a-t-on peur ? C’est tout aussi vague. Quant Ă  savoir « pourquoi l’islam fait peur », ainsi que le dossier l’annonce, nous n’en saurons rien.

Certes, l’article d’ouverture met en cause les « semeurs de panique », mais l’ensemble du dossier nous apprend qu’un titre plus pertinent aurait probablement Ă©tĂ© « France-Europe. Pourquoi il faut avoir peur de l’islam ». Ou encore : « France-Europe. Pourquoi la rĂ©daction de Marianne a peur de l’islam ». Le sens gĂ©nĂ©ral du dossier est, en effet, comme on va le voir, de rĂ©colter toute ce qui peut faire peur, Ă  commencer par les signes plus ou moins manifestes de « difficultĂ©s d’intĂ©gration ». IntĂ©gration de qui ? Difficile de le savoir. Car entre procĂ©dĂ©s dramatisants, clichĂ©s, confusion et amalgames, nous voilĂ  servis… Et ce, dès la « une ».

Le lecteur est invitĂ©, on l’a dit, Ă  un « tour d’horizon » europĂ©en, avec plusieurs reportages ayant vocation Ă  nous prĂ©senter les dĂ©clinaisons nationales de la peur de l’islam. Et de nouveau, les titres des articles parlent d’eux-mĂŞmes : « Pays-Bas. Quand les bobos d’Amsterdam dĂ©chantent » ; « Suède. La fin d’un modèle » ; « Autriche : crispations turco-viennoises » ; « Espagne. L’ombre de la Reconquista »â€¦ Etc.

L’inquiĂ©tude est lĂ , pas de doute, renforcĂ©e par les inquiĂ©tantes questions posĂ©es par les deux journalistes de Marianne en charge du dossier dans le long, très long article qui ouvre ce dernier : « Pourquoi, dans le monde, l’islam a-t-il plutĂ´t tendance Ă  chasser les autres religions lorsqu’il est majoritaire ? Est-il est vrai que le Premier ministre turc, qui souhaite intĂ©grer l’Union europĂ©enne, prĂ©sente les mosquĂ©es comme des “casernes”, les minarets comme des “baĂŻonnettes” et incite les immigrĂ©s turcs Ă  ne pas apprendre l’allemand Ă  leurs enfants, parlant de l’intĂ©gration comme d’un “crime contre l’humanitĂ©” ? » Des questions d’une prĂ©cision Ă  toute Ă©preuve (« plutĂ´t tendance Ă  », « est-il vrai que »), d’une rigueur extrĂŞme (pas d’exemples pour la première, pas de source pour la deuxième) et auxquelles les auteurs ne prennent mĂŞme pas le temps de rĂ©pondre : mais le problème n’est pas lĂ . Il s’agit, comme avec les titres, de planter l’inquiĂ©tant dĂ©cor de l’imposant dossier.

Des reportages

Des reportages, vraiment ? Mais sur quoi ? Alors que l’on aurait pu espĂ©rer lire des « enquĂŞtes » approfondies qui permettent d’aller au-delĂ  de la « peur », on cherche – souvent en vain – Ă  savoir quel est exactement leur objet. Qu’est allĂ©e faire, en Allemagne, l’envoyĂ©e spĂ©ciale de Marianne ? EnquĂŞter ? Que nenni. Tenter de rĂ©sumer la position, au demeurant intĂ©ressante, de Necla Kelek, « intellectuelle d’origine turque », dont le modèle est « la laĂŻcitĂ© et l’intĂ©gration Ă  la française », une position ultra-minoritaire outre-Rhin. Pourquoi pas… Mais en aucun cas un tel « angle » ne peut permettre au lecteur de se faire une quelconque idĂ©e de la place et du rĂ´le de l’islam en Allemagne, et des « peurs » qu’il suscite. Qu’est allĂ©e faire, en Autriche, l’envoyĂ©e spĂ©ciale de Marianne ? Constater que, face au violent courant de haine, notamment orchestrĂ© par les partis d’extrĂŞme droite, la communautĂ© turque se radicalise, elle aussi. En quoi cette radicalisation est-elle imputable Ă  l’islam ? On ne le saura pas. Qu’a dĂ©couvert en Grande-Bretagne le correspondant permanent de Marianne  ? Que le multiculturalisme est en crise. Une thèse intĂ©ressante. Mais si l’on se souvient que la « question » posĂ©e par Marianne est « Pourquoi l’islam fait peur ? », on ne manque de rester sur sa faim. Et l’on pourrait multiplier les exemples… Or, s’il est avare d’explications et d’analyses, le dossier l’est beaucoup moins, comme on va le voir, en ce qui concerne les clichĂ©s et les amalgames inquiĂ©tants…

Des clichés

Marianne semble avoir intĂ©grĂ© la règle journalistique selon laquelle un dossier consacrĂ© Ă  l’islam doit comporter son lot de clichĂ©s. Exemples : « S’il y a un choc culturel, il est lĂ  : [c’est] ce qui sĂ©pare l’EuropĂ©en moyen, qui feuillette vaguement un magazine people ou un quotidien gratuit dans le mĂ©tro, et son voisin psalmodiant sur le Coran ». Une scène typique, on l’avouera, de la vie quotidienne. Chacun sait en effet que les musulmans ne lisent pas de « magazine people » ou de « quotidien gratuit » : ils prĂ©fèrent « psalmodier sur le Coran ». Dans la sĂ©rie « clichĂ©s », Londres devient « La Mecque du multiculturalisme », tandis que dans un quartier d’Amsterdam « oĂą cohabitent les immigrĂ©s et les jeunes bobos friquĂ©s », on n’est pas surpris d’apprendre que «  l’odeur du couscous se mĂŞle Ă  celle de l’opulence ». On ne saura pas si les musulmans d’Amsterdam prĂ©parent leur couscous en psalmodiant sur le Coran.

Et que dire de ce cliché… photographique (qui se passe de commentaires) ?

Autre exemple de prĂŞt-Ă -percevoir et Ă  concevoir. Le « reportage » aux Pays-Bas Ă©voque l’assassinat, en 2004, du cinĂ©aste Theo Van Gogh par un jeune extrĂ©miste qui accusait le rĂ©alisateur de propager la haine des musulmans. Dans la langue de Marianne, cela devient : « Theo Van Gogh, Ă©gorgĂ© en 2004 par un jeune NĂ©erlandais de 24 ans, musulman intĂ©griste portant barbe et djellaba » [1]. En quoi la prĂ©cision sur les ports de la barbe et de la djellaba est-elle indispensable ? S’agit-il de dire que tous les intĂ©gristes portent la barbe et la djellaba ? Ă€ vĂ©rifier… Ou que la barbe et djellaba sont des signes d’intĂ©grisme ? De quoi inquiĂ©ter, sans doute involontairement, sur tous les barbus-portant-djellaba. Les journalistes qui en usent et en abusent devraient le savoir : aucun clichĂ© n’est innocent…

II. Des analystes et des experts ? Brouillages et brouillards

Des « analyses » sont sollicitĂ©es par Marianne, qui donne la parole Ă  plusieurs Ă©crivains d’origine arabe. Des « expertises » sont mobilisĂ©es au cĹ“ur de certains articles. Que dire de leur usage par Marianne ?

Analyses ou dĂ©corations ?

Force est de constater que les avis des Ă©crivains interrogĂ©s sont divers et… Ă©clairants. Samia Labidi, Ă©crivaine tunisienne, s’insurge : « J’ai l’impression que tout le monde a terriblement envie que la communautĂ© musulmane, dans son intĂ©gralitĂ©, soit perçue Ă  travers le prisme de l’islamisme. Or c’est totalement faux. » Le philosophe Abdennour Bidar explique : « On parle beaucoup de religion, et l’islam est une religion qui a encore des progrès Ă  faire en matière de tolĂ©rance et d’ouverture Ă  autrui, mais il faut dĂ©placer aussi la question sur le terrain socio-Ă©conomique : la RĂ©publique française, qui prĂ©tend faire dialoguer ses citoyens, les Ă©loigne en les divisant spatialement en classes sociales qui ne communiquent plus assez ». Latifa Ben Mansour, Ă©crivaine algĂ©rienne, dĂ©veloppe d’autres prĂ©occupations : « Concernant la situation des femmes de confession musulmane [en France], une forte rĂ©gression est observable. Nombre d’entre elles revendiquent comme un Ă©tendard – et, encore plus surprenant, comme un symbole de libertĂ© – le voile que leurs aĂ®nĂ©es ont dĂ©chirĂ© et rejetĂ© ! » Etc.

Marianne aurait donc bien fait son travail ? Le problème est qu’à aucun moment dans « l’enquĂŞte », il ne semble ĂŞtre tenu compte de la pluralitĂ© des opinions qui s’expriment, et des thĂ©matiques avancĂ©es par certains de ces Ă©crivains… pourtant sollicitĂ©s par Marianne ! C’est ainsi par exemple, que le « terrain socio-Ă©conomique » n’est Ă  aucun moment explorĂ©. C’est ainsi, Ă©galement, que la distinction entre musulmans (y compris pratiquants) et islamistes n’est jamais clairement Ă©tablie, sous prĂ©texte que, pour Marianne, comme on le verra, il serait difficile (et inutile ?) de l’établir. Les analyses des invitĂ©s insistent, Ă  juste titre, mais de façons très diverses, sur la situation des femmes musulmanes, en France et en Europe, tant il est Ă©vident que les femmes subissent au premier chef les violences des intĂ©gristes religieux. Mais, indiffĂ©rent Ă  la diversitĂ© des approches, Marianne ne semble retenir, pour son propre compte, de la diversitĂ© des thèmes et des approches, que ce qui nourrit un discours monocolore dont l’objet principal est d’établir en quoi et pourquoi « l’intĂ©gration » des populations issues des pays majoritairement musulmans est difficile, voire impossible, pour imputer cette difficultĂ© Ă  l’islam lui-mĂŞme et Ă  l’impasse du modèle multiculturel.

Expertises ou enluminures ?

Marianne, en outre, dans le corps de ses propres articles, fait appel à des experts. Manifestement, ils sont été rapidement lus et sont très sélectivement cités.

Certains sont des spécialistes reconnus de l’islam, comme Olivier Roy ou Gilles Kepel. Mais, de toute évidence, ils n’ont pas été sollicités par la rédaction de Marianne lors de la rédaction du dossier, puisque les propos rapportés sont des extraits de livres, d’articles ou d’interviews antérieurs. Ce que Marianne oublie parfois de préciser, quitte à être plus qu’approximatif sur les références.

– Exemple : « Il y a une dizaine d’annĂ©es, le chercheur français Gilles Kepel […] avait attirĂ© l’attention sur l’annĂ©e 1989, date, selon lui, de “l’entrĂ©e du monde musulman dans la gĂ©opolitique mondiale”. Avec notamment la fatwa de l’ayatollah Khomeyni contre Salman Rushdie : “Par principe, une fatwa concerne un territoire circonscrit sur lequel l’imam prescripteur exerce le pouvoir politique. Or Khomeyni, en visant Rushdie, citoyen britannique qui vit en Grande-Bretagne, fait de l’Europe un territoire qu’il place sous le spectre de la fatwa”. » VĂ©rification faite, ces citations sont des copier-coller d’une interview donnĂ©e par Gilles Kepel Ă  L’Express en janvier 2006. « Une dizaine d’annĂ©es »...

– Quant Ă  Olivier Roy, il n’est pas directement citĂ©, mais expli-citĂ© par des journalistes qui se rĂ©fèrent Ă  l’un de ses ouvrages, L’Islam mondialisĂ©, qui semblerait, Ă  les lire, appuyer leurs thèses concernant le combat des « nĂ©ofondamentalistes » contre la laĂŻcitĂ©. De toute Ă©vidence, Marianne n’a pas cherchĂ© plus loin Ă  comprendre les travaux d’Olivier Roy, et aurait dĂ», par exemple, feuilleter son ouvrage, publiĂ© en 2005, La LaĂŻcitĂ© face Ă  l’islam, Ă  bien des Ă©gards contradictoire avec les thèses dĂ©veloppĂ©es dans le dossier. Un simple coup d’œil Ă  la prĂ©sentation que l’éditeur fait de ce livre convaincra les sceptiques : «  […] Olivier Roy, nourri de sa connaissance approfondie des mouvements musulmans, souligne que l’islam contemporain est profondĂ©ment sĂ©cularisĂ© et ne reprĂ©sente donc pas une exception parmi les religions. En revanche, les formes diverses de retour au religieux traduisent un besoin d’affirmation identitaire. Attentif Ă  la dimension de contestation sociale du renouveau musulman en France, l’auteur met en garde contre la tentation de faire de la laĂŻcitĂ© une religion civile exigeant l’adhĂ©sion des citoyens Ă  un corpus de valeurs communes ».

Marianne oublie en outre de convoquer des experts dans la conclusion du dossier, qui entreprend en particulier un dĂ©montage du terme « islamophobie ». Celui-ci rĂ©sulterait du « projet habile de diaboliser la laĂŻcitĂ© en la faisant passer pour du racisme ». Avides de clichĂ©s, les journalistes de Marianne reprennent Ă  leur compte la thèse, dĂ©veloppĂ©e notamment par Caroline Fourest, selon laquelle ce seraient « les mollahs iraniens » qui auraient « inventĂ© » le terme islamophobie « pour stigmatiser les Iraniennes qui refusaient le port du voile […] ainsi que celles qui les soutenaient dans le monde ». Peut-on Ă  ce point confondre l’origine d’un terme et la diversitĂ© de ses usages ?

S’ils avaient pris le temps de consulter un spĂ©cialiste, les auteurs de cet article de conclusion auraient pu apprendre, entre autres, que le mot « islamophobe » apparaĂ®t, en français, dans un ouvrage publiĂ©... au dĂ©but des annĂ©es 1920, L’Orient vu de l’Occident, coĂ©crit par Etienne Dinet et Sliman Ben Ibrahim… Et s’ils avaient, plutĂ´t que de faire leur marchĂ© dans ses Ă©crits, consultĂ© Olivier Roy, ils auraient appris que celui-ci ne rechigne pas Ă  utiliser ce terme qui vise, d’après Marianne, Ă  « dĂ©considĂ©rer ceux qui s’opposent Ă  l’intĂ©grisme, au communautarisme, et dĂ©fendent la laĂŻcitĂ© ». En tĂ©moigne une rĂ©cente interview du chercheur, publiĂ©e sur Rue89, dans laquelle il explique que les rĂ©volutions arabes « casse[nt] la “fatalitĂ© musulmane”, ressassĂ©e par les islamophobes de droite ou de gauche, qui disent que l’islam serait incompatible avec la dĂ©mocratie ». A-t-il raison ou tort d’employer ce terme ? On peut en discuter. Mais la façon dont Marianne fait appel Ă  des « experts » seulement lorsque leur avis conforte ses propres thèses est des plus dĂ©concertantes [2].

De façon plus gĂ©nĂ©rale, ce ne sont pas les « thèses » dĂ©fendues par Marianne (pour peu qu’on parvienne Ă  en dĂ©mĂŞler l’écheveau…) qui sont ici en cause. Elles sont discutables ? Discutons-en. Ce qui mĂ©rite avant tout d’être relevĂ©, ce sont les mĂ©thodes d’instrumentalisation des « analyses » que l’on rapporte et des « expertises » que l’on mentionne.

III. Des « musulmans » ? Un pot-pourri d’origines et d’identitĂ©s

Comme de juste, le dossier de Marianne est agrémenté d’un sondage. Réalisé par l’Ifop, celui-ci est supposé éclairer les lecteurs sur les pratiques et les aspirations des musulmans de France.

« Français d’origine musulmane » ?

La « fiche technique » du sondage nous apprend qu’il a Ă©tĂ© rĂ©alisĂ© « sur un Ă©chantillon de 547 personnes d’origine musulmane, âgĂ©es de 18 ans et plus ». Qui sont ces personnes ? Qu’est-ce qu’une « origine musulmane » ?

Marianne s’insurge, dans la conclusion du dossier, contre le concept de « racisme antimusulman », un « nĂ©ologisme » au « succès inquiĂ©tant », qui n’est rien d’autre qu’une « absurde biologisation de la religion – comme s’il s’agissait d’une question de gènes et non d’un choix individuel ». Mais quand vient le moment de sonder, on n’hĂ©site pas Ă  considĂ©rer ou Ă  laisser entendre qu’être musulman est une question d’« origine », et non de croyances ou de pratiques religieuses. Comment dĂ©termine-t-on cette insaisissable « origine musulmane » ? On ne le saura pas. Il n’empĂŞche : la « fiche technique » nous apprend comment on parvient Ă  Ă©tablir un Ă©chantillon de cette population non identifiĂ©e… alors qu’il n’existe pas de statistiques qui permettent de le faire : « Il n’existe pas de statistiques permettant de construire, Ă  proprement parler, un Ă©chantillon de quotas sur cette population. L’Ifop a dĂ©terminĂ©, Ă  partir des statistiques de l’Insee sur l’immigration en France et des donnĂ©es empiriques observĂ©es sur la population d’origine musulmane dans ses enquĂŞtes nationales, des quotas indicatifs (sexe, âge, profession), après stratification par rĂ©gion et catĂ©gorie d’agglomĂ©ration ». On se contentera donc de quotas indicatifs, Ă©tablis Ă  partir d’observations empiriques sur une population non identifiĂ©e !

Quelles sont ces « donnĂ©es empiriques » ? On l’apprend seulement dans la partie du sondage qui concerne plus spĂ©cifiquement les « jeunes » [3]. Qui sont ces « jeunes » ? La rĂ©ponse nous est fournie, en tout petits caractères, sous les tableaux rĂ©capitulatifs : « Base : personnes de 18 Ă  30 ans de nationalitĂ© française, nĂ©es dans une famille d’origine marocaine, algĂ©rienne ou tunisienne ». La confusion entre l’origine nationale et l’origine religieuse des familles : voilĂ  sur quoi se fonde l’obscure clartĂ© de la mystĂ©rieuse « origine musulmane », en tout cas en ce qui concerne les jeunes : il s’agit, comme le concède Marianne dans le commentaire du sondage, de « jeunes d’origine maghrĂ©bine ». VoilĂ  qui va permettre de comprendre les mystĂ©rieux rĂ©sultats de ce mystĂ©rieux sondage, dans lequel on apprend, par exemple, que 41 % des « personnes d’origine musulmane » se vivent comme « musulman, croyant et pratiquant », 34 % comme « musulman croyant », et 22 % comme… « d’origine musulmane ». 22 % des « personnes d’origine musulmane » se considèrent comme « d’origine musulmane ». Un chiffre Ă©trange, qui n’a pas l’air de questionner Marianne, ni l’Ifop, sur la pertinence de l’enquĂŞte… Pas plus qu’une Ă©trange question posĂ©e Ă  ces mĂŞmes jeunes, qui rĂ©vèle pourtant que « l’enquĂŞte » de Marianne se prĂŞte allègrement aux amalgames qu’elle prĂ©tend dĂ©noncer.

Musulmans ou immigrĂ©s ?

Marianne et l’Ifop, en effet, demandent Ă  ces jeunes, rappelons-le, « de nationalitĂ© française » : « Vous-mĂŞme, vous sentez-vous plus proche du mode de vie et de la culture des Français » ou « du mode et de culture de votre famille ? » Éloquente alternative : les sondĂ©s seraient donc des Français… pas très français. De toute Ă©vidence, Marianne confond « musulmans » et « issus de l’immigration maghrĂ©bine ».

Un passage du « reportage » aux Pays-Bas, qui Ă©voque l’attitude trop « laxiste » de l’ancien maire d’Amsterdam Ă  l’égard des intĂ©gristes, offre une limpide dĂ©monstration de cette confusion. Extraits : « En 2008, une dizaine de conseillers municipaux de Slotervaart, le quartier sensible d’Amsterdam, ont dĂ©missionnĂ© parce que l’élu n’avait rien trouvĂ© Ă  redire au refus des travailleurs sociaux musulmans de serrer la main des femmes. Il a fallu une grève des ambulanciers, agressĂ©s par de jeunes immigrĂ©s, pour qu’il admette l’existence de ce que tout le monde ici appelle le “problème marocain” ». Musulmans ou immigrĂ©s, immigrĂ©s ou issus de l’immigration ? Une fois de plus, on mĂ©lange tout. Parce que tout se mĂŞle ?

Autre exemple. Dans un passage du dossier consacrĂ© Ă  la situation en France, les auteurs traitent des pressions, grandissantes selon eux, des intĂ©gristes musulmans sur le système scolaire français : « Ă€ l’école, les professeurs ont commencĂ© Ă  mal supporter d’être mis en cause, leur enseignement de l’histoire du monde musulman ou de la Seconde Guerre mondiale faisant de plus en plus l’objet de censures que l’Église catholique n’a jamais obtenues Ă  propos de l’Inquisition ou de la Saint-BarthĂ©lemy ». Quel rapport avec l’islam ? Nul ne le sait. L’allusion Ă  un « monde musulman » (Ă  la place de pays du Maghreb ?) suffit. Mais la suite est encore plus Ă©clairante : « Sa hiĂ©rarchie peut aujourd’hui reprocher Ă  un enseignant d’avoir “provoquĂ© la communautĂ© turque” en Ă©voquant le massacre des ArmĂ©niens de 1915… » En quoi l’hostilitĂ© fondĂ©e sur une rĂ©fĂ©rence nationaliste Ă  la Turquie est-elle musulmane ? Le principe est le mĂŞme : on mĂ©lange allègrement les populations issues de pays majoritairement musulmans, la religion musulmane elle-mĂŞme et, pour couronner le tout, ses versions intĂ©gristes. Bien malin serait le journaliste de Marianne qui pourrait nous expliquer ce qui, en islam, proscrit l’enseignement du gĂ©nocide armĂ©nien, ou la « vision musulmane » de la Seconde Guerre mondiale…

Toujours dans le reportage consacrĂ© aux Pays-Bas, l’envoyĂ©e spĂ©ciale de Marianne Ă©voque « un avocat trentenaire, excellent parti, propriĂ©taire d’un appart Ă  la dĂ©coration scandinave ». Il est d’origine immigrĂ©e. Usant d’un jeu de mots Ă©culĂ©, la journaliste le qualifie de « beurgeois » (contraction de « beur » et « bourgeois »). Sauf que la suite de l’article nous apprend qu’il est… turc. Pas vraiment un « beur ». Mais, après tout, n’est-il pas, comme les « jeunes issus de l’immigration maghrĂ©bine », d’« origine musulmane » ?

Autre exemple, dans l’enquĂŞte conduite Ă  Londres. Une ancienne dĂ©putĂ©e travailliste s’exprime : « Quand j’ai Ă©tĂ© Ă©lue en 1997, la plupart des gosses des familles pakistanaises regardaient les programmes pour enfant de la BBC. Aujourd’hui, ils suivent ceux de la tĂ©lĂ©vision pakistanaise ou des chaĂ®nes arabes ». Les Pakistanais sont Ă  ce point accros aux tĂ©lĂ©visions arabes que leurs gosses sont invitĂ©s Ă  regarder les programmes pour enfants qu’elles diffusent. Pourquoi pas ? En tout cas, ces programmes doivent ĂŞtre diffusĂ©s en anglais, Ă  moins que les Pakistanais de Londres ne soient devenus arabophones… Et surtout : quel rapport avec l’islam ? Pis : non seulement la phrase de l’ancienne Ă©lue est reprise, en version raccourcie et en gros caractères, au milieu de la page, mais elle devient ceci : « En 1997, les gosses des familles pakistanaises regardaient la BBC ; en 2011, ils suivent les chaĂ®nes arabes ». Heureusement, Marianne se dĂ©fend de tout amalgame…

Musulmans ou intĂ©gristes ?

Le dossier de Marianne est traversĂ© de nombreuses dĂ©clinaisons de la thèse de la « minoritĂ© intĂ©griste » qui « prend en otage » la « majoritĂ© tranquille » : « Les dĂ©bats permanents sur l’islam […] ne concernent qu’une minoritĂ© de la population d’origine musulmane, une grande majoritĂ© rejoignant le reste des Français sur la voie de la sĂ©cularisation et d’un rapport distanciĂ© et tranquille avec la religion. Subsiste nĂ©anmoins une minoritĂ© encore dans un rapport Ă©troit Ă  l’emprise religieuse… ». On compte donc sur Marianne pour faire la part des choses et Ă©viter toute simplification. Mais la tâche s’avère plus ardue que prĂ©vu, et ce malgrĂ© les dĂ©clarations de bonnes intentions de l’hebdomadaire. Dès l’article d’ouverture du dossier, les lecteurs sont avertis : « Pendant longtemps, la ligne Ă©vidente consistait Ă  opposer islam et islamisme. Mais cette distinction, très europĂ©enne, apparaĂ®t moins nette dans la rĂ©alitĂ© ». Diantre. On comprend alors mieux pourquoi Marianne n’arrive pas, parfois, Ă  distinguer.

– Extrait du « reportage » en Espagne : « PrĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration des entitĂ©s religieuses islamiques et principal interlocuteur des pouvoirs publics, Mohamed Hamed Ali reconnaĂ®t que l’intĂ©grisme gagne du terrain : “On compte aujourd’hui un peu plus de 1 million de musulmans en Espagne. […] Si les 2 400 associations inscrites au registre des entitĂ©s religieuses observent toutes un islam modĂ©rĂ©, il faut admettre que, sur les 500 lieux de prière, mosquĂ©es ou oratoires, financĂ©s par l’Arabie Saoudite, la Syrie, l’Iran et le Maroc, quelques-uns dispensent des enseignements salafistes ou wahhabites. De lĂ  peuvent provenir certains dĂ©bordements susceptibles de troubler l’ordre public, mĂŞme si cela reste un phĂ©nomène minoritaire” ». Il faut ĂŞtre journaliste Ă  Marianne pour en dĂ©duire que l’interviewĂ© pense que « l’intĂ©grisme gagne du terrain ». Et pour ajouter : « Avis que ne partage pas Riay Tatary, prĂ©sident de l’Union des communautĂ©s islamiques d’Espagne, pour qui les rares problèmes rencontrĂ©s sont montĂ©s en Ă©pingle par une presse islamophobe ». On cherche encore le caractère contradictoire des deux « avis ».

– Ou encore, dans l’article consacrĂ© Ă  la Suède : « Quand cette annĂ©e, lors du week-end de Pâques, Stockholm se vide de ses habitants, avides de canotage et de pĂŞche, les jeunes musulmans, eux, prennent le chemin de Kistamassan, un Palais des congrès situĂ© Ă  une vingtaine de kilomètres de la capitale [pour assister Ă  des confĂ©rences] ». « Les jeunes musulmans ». Tous ? Sont-ils « tranquilles » ? Sont-ils « intĂ©gristes » ? On ne le saura pas. Mais on saura, en revanche, que l’organisateur de l’évĂ©nement est « proche des Frères musulmans ». De lĂ  Ă  en dĂ©duire que « les jeunes musulmans » de Suède, qui semblent, d’après Marianne, former un groupe homogène qui prĂ©fère « acheter les cassettes de prĂ©dicateurs moyen-orientaux » plutĂ´t que d’aller Ă  la pĂŞche, sont sous l’influence des Frères musulmans, il n’y a qu’un pas que le lecteur est implicitement invitĂ© Ă  franchir…


***

Français ou immigrĂ©s, immigrĂ©s ou musulmans, musulmans ou intĂ©gristes : les imprĂ©cisions et les amalgames sèment la confusion dans l’esprit des lecteurs. Les quelques avis d’experts sont soigneusement ignorĂ©s lorsqu’ils ne cadrent pas avec le propos gĂ©nĂ©ral du dossier, qui consiste Ă  faire porter Ă  « l’islam », sans plus de discernement, la responsabilitĂ© des « difficultĂ©s d’intĂ©gration » des populations immigrĂ©es ou d’origine (aussi lointaine soit-elle) immigrĂ©e. Et Ă  inviter le lecteur Ă  la mĂ©fiance… Marianne prĂ©tend faire preuve de nuance, mais le titre de la conclusion du dossier rĂ©sonne comme un aveu : « Islamophobie ou islamophilie ? » De toute Ă©vidence, Marianne a choisi. Ă€ dĂ©faut d’enquĂŞter vraiment sur la place de cette religion dans les sociĂ©tĂ©s europĂ©ennes, l’hebdomadaire accumule des pratiques journalistiques plus que douteuses. Et parvient Ă  confirmer, sur la base d’un cadrage confusionniste, de reportages hĂ©tĂ©roclites, de clichĂ©s insistants, d’un sondage hasardeux, que l’islam, rĂ©duit Ă  une entitĂ© confuse, devrait ĂŞtre un objet de peur. Et c’est tout.

Julien Salingue et Henri Maler

En quatre pages :

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Acrimed, observatoire des médias

Acrimed (Action-Critique-Médias) est une association d'intérêt général à but non lucratif, fondée en 1996. Observatoire des médias né du mouvement social de 1995, Acrimed cherche à mettre en commun savoirs professionnels, savoirs théoriques et savoirs militants au service d'une critique indépendante, radicale et intransigeante.

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Pour qu'un autre monde soit possible, d'autres mĂ©dias sont nĂ©cessaires !

Acrimed est une association qui tient à son indépendance. Nous ne recourons ni à la publicité ni aux subventions. Vous pouvez nous soutenir en faisant un don ou en adhérant à l'association.