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Manifestations contre « le permis de tuer » : invisibilisation et cadrage policier

Le 4 aoĂ»t 2021, Souheil El Khalfaoui, 19 ans, a Ă©tĂ© tuĂ© au volant par un tir policier Ă  Marseille. Quatre ans plus tard, Mediapart rĂ©vĂ©lait la disparition de neuf pièces Ă  conviction dans l’enquĂŞte. Le père et la tante de Souheil, Issam et Samia El Khalfaoui, ont fondĂ© l’association Stop aux violences d’État (Save), Ă  l’initiative d’une pĂ©tition qui a rĂ©uni 732 000 signataires en juillet 2026. MalgrĂ© une mobilisation dans des dizaines de villes, les 19 et 20 septembre, la tonalitĂ© mĂ©diatique peut se rĂ©sumer en un mot : le dĂ©sintĂ©rĂŞt.

Contre la prĂ©somption de lĂ©gitime dĂ©fense pour les forces de l’ordre : c’est le titre de la pĂ©tition signĂ©e massivement cet Ă©tĂ© sur le site de l’AssemblĂ©e nationale. « C’est la deuxième plus soutenue depuis la crĂ©ation de la plateforme. Mais la commission des lois, qui aurait pu s’en saisir pour organiser un dĂ©bat, a prĂ©fĂ©rĂ© la classer le 21 juillet », explique Mediapart (20/09). Le mĂ©dia a suivi des manifestants contre le « permis de tuer », Ă  Marseille, Ă  l’instar de Politis ou StreetPress, qui ont publiĂ© des reportages photo Ă  Paris.


Les pratiques du journalisme de préfecture


En revanche, ce mĂŞme 20 septembre, le sujet n’est jamais abordĂ© sur TF1, ni dans le journal de 13 heures, ni dans celui de 20 heures. Il Ă©tait apparemment prĂ©fĂ©rable, le midi comme le soir, de suivre des touristes achetant des bermudas. Sur France 2, le traitement des manifestations a durĂ© seulement vingt secondes, dans la deuxième partie du 20 heures. « Des incidents ont Ă©maillĂ© ces rassemblements, notamment dans la capitale », prĂ©cise Laurent Delahousse en lisant sa fiche. La sĂ©quence rapide montre un manifestant lançant un projectile, mais pas les charges policières captĂ©es notamment par des journalistes d’AB7 Media et du MĂ©dia : une hiĂ©rarchie de l’information et un cadrage devenus banals dans les grands mĂ©dias, caractĂ©ristiques du journalisme de prĂ©fecture.

Le service public fait nĂ©anmoins un peu « mieux » que ses concurrents. Contrairement aux dispositifs de BFM-TV, LCI et CNews, plusieurs membres de la LDH et du Syndicat de la magistrature ont par exemple Ă©tĂ© invitĂ©s sur Franceinfo. Mais face Ă  des syndicalistes policiers : l’art du « dĂ©bat pluraliste », sans doute… Le sujet a d’abord Ă©tĂ© abordĂ© dans l’interview matinale de Matthieu Valet, dĂ©putĂ© europĂ©en RN et ex-commissaire de police. « Ă‡a vous inspire quoi ces manifestations ? », lui demande le journaliste de Franceinfo, Antoine Comte, avant d’insister sur « un chiffre assez glaçant rĂ©vĂ©lĂ© par Amnesty : depuis 2017 et la loi dite "Cazeneuve", qui visait dĂ©jĂ  Ă  mettre en place une prĂ©somption de lĂ©gitime dĂ©fense pour les forces de l’ordre, les tirs mortels de policiers sur des personnes Ă  bord d’un vĂ©hicule ont Ă©tĂ© multipliĂ©s par cinq. C’est quand mĂŞme extrĂŞmement inquiĂ©tant. »

« InquiĂ©tant ? » Pas pour Arlette Chabot. « Ă‰videmment, en ce moment, ce n’est pas vraiment dans les prĂ©occupations quotidiennes. Dans le dĂ©bat politique, on est plutĂ´t sur les prix des carburants et le pouvoir d’achat », affirme-t-elle sur le plateau de LCI dimanche matin, avant une interview avec Bruno Bartocetti, syndicaliste policier, lancĂ© sur « les risques de dĂ©bordement » dans le cortège parisien et « les groupes de l’ultragauche qui vont affronter les forces de l’ordre ». « C’est dommage qu’ils ne se mobilisent pas autant lorsqu’il y a des tirs Ă  la kalachnikov dans les quartiers… », entame ce dernier, sous les rires de la prĂ©sentatrice Anne-ChloĂ© Bottet. Et tant pis si, après le dĂ©part du cortège parisien, la reporter BĂ©nĂ©dicte Le Chatelier prĂ©cise en duplex que « Ă§a se passe très bien, c’est plutĂ´t bon enfant » : les « dĂ©bordements » font l’info.

Parmi d’autres automatismes journalistiques. En plateau, le journaliste FrĂ©dĂ©ric Delpech rebondit par exemple en affirmant que « Jean-Luc MĂ©lenchon fait de la confrontation avec la police une sorte de leitmotiv depuis plusieurs annĂ©es ». MĂŞmes prĂ©occupations futiles sur BFM-TV : « Est-ce que comme les Insoumis vous dites : "la police tue" ? », demande le prĂ©sentateur Marc Fauvelle lors du « Grand Oral 2027 » de SĂ©golène Royal. On ne comptera pas sur la prĂ©sence Ă  ses cĂ´tĂ©s du rĂ©dacteur en chef du service politique du Figaro, Jim JarrassĂ©, pour rappeler que la France est l’un des pays d’Europe comptant le plus grand nombre de personnes tuĂ©es en garde Ă  vue ou lors d’interventions policières. Il ne sera ainsi jamais question d’informer sur la liste des victimes de ces interventions policières – 52 dĂ©cès en 2024 d’après Basta –, l’un des points que souhaitaient pourtant mettre en lumière les collectifs mobilisĂ©s. Du reste, sur LCI comme sur BFM-TV, les manifestants n’ont pas la parole : une double invisibilisation.

Dans la matinale de RMC du lundi (21/09), si les manifestations sont Ă©voquĂ©es, elles le sont uniquement sous le prisme de l’élection prĂ©sidentielle, au moment de l’interview de la dĂ©putĂ©e LFI Alma Dufour. « Le texte doit arriver au SĂ©nat, vous voulez stopper les dĂ©bats parlementaires ? », commence par lui demander le chroniqueur de la matinale, Matthieu Belliard. Pendant ce temps, la mobilisation sociale est passĂ©e sous silence sur RTL. France Inter y consacre en revanche un reportage dans son journal de 7 heures, en donnant la parole Ă  Issam El Khalfaoui. Les mĂ©dias nationaux avaient pourtant du biscuit Ă  disposition : de Brest Ă  Strasbourg, en passant par Poitiers et Valenciennes, les titres de la presse quotidienne rĂ©gionale comme Le TĂ©lĂ©gramme, les DNA, La Nouvelle RĂ©publique ou La Montagne ont rĂ©alisĂ© comme souvent un compte rendu des mobilisations locales le 20 septembre.


Le dĂ©compte des manifestants : la police vous parle


Focalisation sur les dĂ©bordements, invisibilisation des enjeux de fond, inĂ©galitĂ©s de traitement dans la distribution de la parole, silenciation des collectifs mobilisĂ©s, discrĂ©ditĂ©s en leur absence… Ă€ ces biais s’ajoute le traditionnel suivisme mĂ©diatique Ă  l’égard des chiffres officiels. Dans la presse quotidienne nationale, Le Monde et Le Figaro reprennent une dĂ©pĂŞche de l’AFP Ă©voquant « plus de 10.000 manifestants en France »... et ne la mettent pas Ă  jour. « Plus de 10 000 personnes dans la rue en France contre "le permis de tuer" des forces de l’ordre », peut-on lire encore plus d’une semaine après en titre du format vidĂ©o du Monde, alors que l’AFP Ă©voquait « près de 50 000 personnes » le dimanche 20 au soir.

Dans la dernière version de cette dĂ©pĂŞche, que l’on retrouve aussi sur le fil d’actualitĂ© de Mediapart, le nombre de manifestants est annoncĂ© de manière affirmative : « Près de 50 000 personnes, dont de nombreux sympathisants LFI, ont dĂ©filĂ© dimanche Ă  Paris, Marseille, Lyon ou encore Toulouse. » La source est Ă©voquĂ©e Ă  partir du quatrième paragraphe : « Le ministère de l’IntĂ©rieur ». Et cette estimation des autoritĂ©s fait foi dans l’ensemble des mĂ©dias. Une nouvelle fois, le train mĂ©diatique n’a donc pas attendu les organisateurs. « Selon la prĂ©fecture nous Ă©tions 50 000, après le dĂ©compte des 100 villes mobilisĂ©es nous Ă©tions 150 000 Ă  marcher Ă  travers toute la France contre le permis de tuer », a communiquĂ© lundi 21 septembre l’association Stop aux violences d’État, sans trouver d’écho dans les mĂ©dias. La dĂ©pĂŞche AFP, reprise notamment par Le Figaro, ne mentionnait pas non plus la pĂ©tition qui avait rassemblĂ© 732 000 signatures en juillet.


Retour à l’anormal


« Voitures brĂ»lĂ©es », « tirs de mortiers »â€¦ Ce mĂŞme week-end, les mĂ©dias dominants ont prĂ©fĂ©rĂ© passer en boucle les images d’une « nuit d’émeutes » près de Tours. « La soirĂ©e a rapidement dĂ©gĂ©nĂ©rĂ© Ă  Saint-Pierre-des-Corps, après une intervention policière suite Ă  un rodĂ©o urbain, assure une reporter de BFM-TV en duplex Ă  6h30 le dimanche matin. Ce que l’on peut vous dire c’est qu’une collision a eu lieu entre une moto et un vĂ©hicule de la police, aux alentours de 19 heures [le samedi soir], sur le parking du centre commercial de La Rabaterie. » MĂŞme cadrage sur les autres antennes de tĂ©lĂ©vision, du JT de TF1 Ă  CNews. « La moto est encastrĂ©e dans l’avant du vĂ©hicule », prĂ©cise France 2 au journal de 13 heures. Un commentaire qui disparaĂ®t le soir-mĂŞme, au profit du rĂ©cit d’une « intervention des forces de l’ordre pour mettre fin Ă  un rodĂ©o urbain ».

Sur les chaĂ®nes en continu, les syndicalistes de la police Bruno Bartocetti (Franceinfo, LCI), David Debono (TF1, BFM-TV, CNews), Linda Kebbab (BFM-TV) ou Axel Ronde (Franceinfo, CNews, Europe 1, M6) investissent en masse les plateaux… et peuvent dĂ©rouler ce rĂ©cit sans contradictoire. Les tĂ©moins du choc ? CantonnĂ©s Ă  quelques secondes dans les journaux. « C’est arrivĂ© devant moi, ils ont dĂ» le courser sur cinquante mètres, ils n’ont pas ralenti du tout, ils l’ont tapĂ© directement », rapporte par exemple un habitant dans un reportage de RTL lundi matin. RMC-BFM a aussi donnĂ© la parole Ă  un tĂ©moin. « Vous ne l’avez pas vu freiner [le conducteur de la voiture de police] ? », demande le journaliste. « Pas du tout, il Ă©tait pied au plancher », rĂ©pond un habitant. Las… Ce ne sera pas suffisant, ce matin-lĂ , pour que la journaliste Marie Chantrait remette en question le narratif officiel dans son « Face Ă  Face » avec le ministre de l’IntĂ©rieur, Laurent Nuñez, qui prĂ©empte quant Ă  lui le crĂ©neau matinal le plus exposĂ© et le plus prescripteur de la chaĂ®ne…

Et pour cause : dans les mĂ©dias audiovisuels dominants, la police ne tue pas et la mĂ©thode du « parechocage » ne peut pas exister. MĂŞme quand le policier au volant est un Ă©lu du RN, comme l’a rĂ©vĂ©lĂ© La Nouvelle RĂ©publique mercredi 23 septembre.


Florian Lefèvre

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