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Lire : La guerre et l’oseille, de Francis Ronsin

Pendant que certains livres font l’objet d’une promotion intéressée, d’autres bénéficient d’une étrange discrétion. Telle cette étude sur les assertions des principaux organes de la presse financière française dans les années 30 et pendant la 2e guerre mondiale. A lire : Francis Ronsin, La guerre et l’oseille. Paris, Syllepse, 2003 (Acrimed)

Contrairement à ce que suggèrent sa quatrième de couverture et l’insertion de nombreux graphiques, ce livre n’est pas principalement (car il y a ça aussi) consacré à une étude de l’évolution des marchés financiers en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Son premier objet est un rappel des absurdités et des monstruosités proférées par les principaux organes de la presse financière française pendant cette période dramatique.

Voici comment l’auteur commente la réception de son livre et en propose quelques extraits.

« [...] Deux de ces journaux existent toujours : L’Agence économique et financière (AGEFI) et Le Journal des Finances (JF), et, bien que leurs équipes actuelles ne sauraient être incriminées pour des écrits datant de plus d’un demi-siècle, je ne pouvais attendre beaucoup de reconnaissance - venant d’eux, ou des puissants groupes de presse auxquels ils sont liés, ou même de l’ensemble de la presse soumise à la pensée unique libérale - pour avoir sauvé de l’oubli des assertions qui méritaient certainement l’immortalité et dont voici quelques exemples choisis parmi toutes celles qui occupent la plus grande partie de mon livre. »


Front populaire :

« Ce qu’essaient de faire présentement les leaders d’extrême gauche, n’est rien d’autre que du pur fascisme. (...) N’en soyons pas surpris, car on ne peut reprocher aux socialistes de faire du collectivisme, de l’étatisme : or, rien ne ressemble autant au fascisme que le collectivisme. » (AGEFI, 5 avril 1938). Mais quels sont ces sinistres projets ? « Il réalisera la retraite des vieux travailleurs, étendra à tous les foyers le bénéfice des allocations familiales : c’est le déficit effroyable et la surenchère démagogique installé dans les finances publiques » (JF, 8 avril 1938).

L’approche de la guerre :

« On ne fera pas la guerre. Hitler ne la veux pas, le peuple allemand non plus. » (JF, 9 septembre 1938). « Le chancelier Hitler avait déjà administré la preuve de ses talents de diplomate. Son discours au Reichstag (...) le révèle sous un jour nouveau : il témoigne de ses talents d’économiste. »(AGEFI, 1 février 1939). « Nous connaîtrons sans doute d’autres alertes. Mais il importe d’être bien persuadés qu’entre la paix et la guerre, c’est en faveur de la paix qu’il faut parier hardiment. » (JF, 7 juillet 1939).

En août 1939, c’est le pacte germano-soviétique : « La campagne antibolchevique comme la campagne antisémite des nazis n’étaient que des moyens de propagande, à laquelle d’aucun se sont laissés prendre. M. Hitler poursuit purement et simplement la politique pangermaniste. » (AGEFI, 25 août 1939). « Le marxisme n’est pas une doctrine politique ou économique mais une religion. Marx a, dans son sang, l’hébraïsme : il descend d’une lignée de rabbins (...). Pour comprendre le marxisme, il faut lire le Manifeste communiste imprégné du prophétisme d’Isaïe, de Jérémie, d’Ezéchiel » (JF, 5 avril 1940).

En guerre :

« Notre situation est bonne. Ne nous laissons cependant pas endormir dans un optimisme paresseux. » (JF, 27 octobre 1939). « Le marché continue en l’absence de tout événement militaire à s’inspirer d’un optimisme tranquille. Il n’a pas peur de la menace allemande. Il ne redoute que les développements de l’étatisme. » (JF, 3 novembre 1939). « L’aviation de chasse française domine l’aviation de chasse allemande. (...) Les franco-anglais posséderont en outre en 1940 la supériorité du nombre. » (JF, 10 novembre 1939).

Cependant, en Allemagne : « on ne peut acheter des chaussettes qu’avec une carte que les porteurs hésitent à utiliser parce que s’ils la présentent ils sont exposés à recevoir la visite et à subir les perquisitions de la police, désireuse de savoir s’ils ne posséderaient pas déjà les deux paires de chaussettes autorisées. » (JF, 17 novembre 1939). « Certes, après notre victoire, les crocs seront arrachés à la bête ; mais les Allemands, qui acceptent de se faire les instruments de la bande nazie, (...) pourront continuer à vivre, et à vivre une vie humaine. » (AGEFI, 22 avril 1940).

A la veille des combats décisifs : « Le maréchal Pétain, nouveau vice-président du Conseil, est le plus glorieux des drapeaux. (...) Le général Weygand remplace le général Gamelin. (...) La France se ressaisit. Ce redressement est gage de la victoire. » (JF, 24 mai 1940).

Une semaine plus tard : « L’armée anglo-française, pressée de toutes part a repris la bataille à son compte et bat en retraite avec un admirable courage (...) La Bourse de Paris a confiance. » (JF, 31 mai 1940).

Occupation, collaboration, spéculation...

Le 3 juin 1941, Le journal des Finances demande aux autorités allemandes l’autorisation de renaître en utilisant la formule obligatoire : « Je certifie que tous les membres de la Société ou de son personnel sont aryens et qu’aucun n’a été ou n’est franc-maçon. »

Pour la Société Le Journal des finances, Le Président directeur général P. A. Veran.
L’AGEFI reparaît : « Deux principes essentiels nous guideront : l’économie doit être organisée et contrôlée ; la coordination par l’Etat des activités privées doit briser la puissance des trusts et leur pouvoir de corruption. (...) La nouvelle AGEFI voit dans la collaboration franco-allemande le point de départ de cette évolution. C’est un changement décisif dans l’attitude de la Feuille, dont les regards étaient autrefois exclusivement dirigés vers Londres. » (7 novembre 1940).

« La très longue conversation que viennent de tenir en France le Reichmarschall Goëring, le maréchal Pétain et l’amiral Darlan (...) ont confirmé l’impression (...) que des événements d’une importance considérable pour l’avenir de la France étaient en gestation. Il s’agit, à n’en pas douter, d’une étape nouvelle sur la voie de la coopération continentale, d’un nouvel effort, mais véritablement constructif, pour la réalisation de ce plan grandiose qui intégrera la France transformée dans une Europe unifiée.  » (AGEFI, 3 décembre 1941).

« En dépit de tous les obstacles, le Reichmark, étroitement associé à la lire, a affirmé sa position de monnaie-guide européenne en temps de crise comme en temps de guerre. (...) L’unité monétaire européenne ne peut être que le Reichsmark. » (AGEFI, 5 septembre 1942).


L’ordonnance du 17 février 1945 interdisait définitivement l’usage des titres des journaux ayant paru pendant l’Occupation. Je raconte, bien sûr, pourquoi et comment L’Agence économique et financière et Le Journal des Finances ont réussi - comme d’autres grands titres - à échapper aux rigueurs de la loi. Les tribulations du troisième journal que j’ai le plus utilisé : Le Journal de la Bourse m’ont semblées tout aussi édifiantes.

Les biens du Journal de la Bourse ont été placé sous séquestre. Assez vite, pourtant, arrivent de bonnes nouvelles : le 7 septembre 1946, l’instruction ouverte contre Le Journal de la Bourse est classée. Voici un extrait de la décision du juge :
« Un certain nombre d’attestations émanent de personnalités les plus diverses, certaines d’entre elles notablement connues pour leur activité résistante, manifestent qu’au regard même de ses lecteurs Le Journal de la Bourse n’apparaissait nullement partisan même sur le plan économique d’une politique de collaboration franco-allemande. »

Plus tard, Le Journal de la Bourse est lavé de tout soupçon et dispensé de toute sanction :
« Présidence du Conseil - Service de la Presse 11 décembre 1950
Note à l’attention de M. le chef de Cabinet
Faisant état d’une lettre du 30 novembre 1948 aux termes de laquelle M. Mitterrand, secrétaire d’État à la présidence du Conseil, faisait connaître qu’il n’avait pas donné suite au projet de décret de transfert concernant
Le Journal de la Bourse, le président du Tribunal civil de la Seine [...] donnait mainlevée du séquestre grevant les biens de ce journal. »

Le Journal de la Bourse n’a pas reparu à cause d’un imbroglio judiciaire. Qu’importe, les citations que j’ai pu en faire éclairent d’une étrange lumière les hautes cautions morales dont il a bénéficié.

Quelques exemples :

Collaboration ?

Extrait de la demande de reparution déposé par Le Journal de la Bourse, le 19 septembre 1940, auprès des autorités allemandes :
« Organe essentiellement technique, Le Journal de la Bourse insérerait tous les communiqués d’ordre économique et financier qui lui seraient transmis par les autorités d’occupation. En résumé notre journal s’offre pour une collaboration loyale avec le vainqueur. »

Le Journal de la Bourse 2 novembre 1940 : « Quand ils autorisent un journal à paraître, nos vainqueurs le font-ils pour s’entendre chanter leur louange d’une façon qui ne manquera pas de les écœurer ? Nous croyons plutôt qu’ils donnent à la pensée française, qu’ils s’efforcent de toujours mieux connaître, une occasion nouvelle de se manifester dans son caractère original et authentique. »

« Si les engagements individuels pour le travail en Allemagne continuent à bonne cadence, l’attention va se porter de plus en plus sur la constitution et le départ d’équipes complètes, comprenant ingénieurs, agents de maîtrise et ouvriers. (...) La semaine qui s’achève a vu la constitution de la première équipe de volontaires. Nous espérons que le mouvement va s’intensifier et se généraliser. » (18 juillet 1942)

Antisémitisme ?

Le Journal de la Bourse 17 mai 1941 : « La liquidation des entreprises juives. (...) Après quatre mois de fonctionnement ce système dont le but est l’élimination progressive, mais complète, des juifs dans l’activité économique apparaît insuffisant. (...) Les mesures d’élimination qu’élabore actuellement le Commissaire général aux questions juives, M. Xavier Vallat (...) seront inspirées par le même esprit et le même désir d’aboutir à une solution définitive du problème juif. »

Soutien aux franges les plus extrémistes de la Révolution nationale ?

Le Journal de la Bourse 19 avril 1941 : « Il n’est pas interdit de penser que, grâce à des modifications des modes de rémunération du travail, le salariat, dans un temps beaucoup plus court que certains ne pensent, aura en grande partie disparu. C’est là, à notre avis, un des aspects essentiels de la révolution sociale à faire ».

« A travers notre époque de ténèbres, les paroles du Maréchal surgissent chaque fois comme des traits de feu. Elles foudroient les erreurs passées et éclairent l’avenir. » 13 septembre 1941. « La Révolution européenne est en cours et (...) la France n’y peut trouver sa place qu’en faisant sa propre révolution ». (6 décembre 1941)

« Nous vivons en des temps révolutionnaires. Nul plus que nous n’est convaincu de la nécessité d’une révision profonde des valeurs que nous a léguées un libéralisme pourrissant. Et c’est avec espoir que nous voyons déjeunes équipes appliquer leur intelligence et leur énergie à frayer les voies nouvelles où doit s’engager notre pays. Nous rendons particulièrement hommage aux vigoureux efforts du journal Je suis partout, où se dépensent des écrivains pleins de talent. » (23 janvier 1943).

« Aveuglés par leur haine de notre vainqueur qui, cependant, lutte à l’Est pour les protéger contre le bolchevisme, beaucoup de Français ont accueilli avec une allégresse croissante chacune des nouvelles qui consacrait la perte d’un lambeau de nos splendides possessions d’Afrique du Nord. » (14 novembre 1942)

On peut aussi trouver, dans La Guerre et l’oseille, des informations sur des sociétés françaises qui ont assez bien réussi à résister aux vents mauvais :

« De par leur nature même, les Établissements Nicolas font naturellement partie des entreprises qui ont les premières à souffrir des mesures de restriction, tandis que la gêne qu’elles leur causent augmente au fur et à mesure de leur aggravation. Malgré ces circonstances les résultats se sont établis comme suit depuis 1939. Bénéfice brut en milliers de francs : 1939 : 23 501 ; 1940 : 23 054 ; 1941 : 35 937 ; 1942 : 31 169 ; 1943 : 82 956. » (JF, 30 juin 1944).

Rapport du conseil d’administration de la Société Générale à l’assemblée générale ordinaire du 25 avril 1944 : « Parmi les événements de guerre dont nous avons souffert, les plus tragiques ont été les bombardements aériens de certaines villes. À Nantes, nous avons eu à déplorer des victimes.(...) À Lorient, à Saint-Nazaire, au Creusot nos installations ont été presque entièrement détruites, à l’exception des salles des coffres-forts qui partout ont bien résisté. (...) En dépit des difficultés de tous ordres que nous venons de vous rappeler, notre bilan accuse une nouvelle et importante progression, qui provient de l’accroissement des dépôts. »

Assemblée générale ordinaire du Crédit Lyonnais du 4 mai 1944 : « Des usines ont été détruites ou mises hors d’état de produire, l’outillage n’a pas été renouvelé, à peine si le matériel existant a pu être entretenu. Le pays s’appauvrit ; les besoins essentiels de la population en marchandises de première nécessité ne sont plus suffisamment couverts. (...) Le ravitaillement en lait, en beurre, en fromage a été extrêmement limité. Les rations de viande allouées ont été très faibles. (...) Sur le marché des capitaux, l’abondance, cette année encore, n’a cessé de régner. (...) Nos sous-agences de Lorient et Saint-Nazaire ont été victimes de bombardements et entièrement détruites par l’incendie. (...) Nous vous proposons de fixer, cette année, le dividende pour les 2 millions d’actions (...) à 59,08 brut, c’est-à-dire au maximum de ce qu’autorisent les lois des 28 février 1941 et 31 janvier 1944. »

Voilà quelques exemples de ce qui nourrissait ma conviction d’avoir fait un travail historique salutaire. Mais, pour être utile, encore faut-il qu’un auteur soit lu. Sans espoir de soutien de la part d’une presse amie, il n’a guère de chance de l’être.

Francis Ronsin
francis.ronsin@freesbee.fr

 

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