Contrairement Ă ce que suggèrent sa quatrième de couverture et l’insertion de nombreux graphiques, ce livre n’est pas principalement (car il y a ça aussi) consacrĂ© Ă une Ă©tude de l’Ă©volution des marchĂ©s financiers en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Son premier objet est un rappel des absurditĂ©s et des monstruositĂ©s profĂ©rĂ©es par les principaux organes de la presse financière française pendant cette pĂ©riode dramatique.
Voici comment l’auteur commente la rĂ©ception de son livre et en propose quelques extraits.
« [...] Deux de ces journaux existent toujours : L’Agence Ă©conomique et financière (AGEFI) et Le Journal des Finances (JF), et, bien que leurs Ă©quipes actuelles ne sauraient ĂŞtre incriminĂ©es pour des Ă©crits datant de plus d’un demi-siècle, je ne pouvais attendre beaucoup de reconnaissance - venant d’eux, ou des puissants groupes de presse auxquels ils sont liĂ©s, ou mĂŞme de l’ensemble de la presse soumise Ă la pensĂ©e unique libĂ©rale - pour avoir sauvĂ© de l’oubli des assertions qui mĂ©ritaient certainement l’immortalitĂ© et dont voici quelques exemples choisis parmi toutes celles qui occupent la plus grande partie de mon livre. »
Front populaire :
« Ce qu’essaient de faire prĂ©sentement les leaders d’extrĂŞme gauche, n’est rien d’autre que du pur fascisme. (...) N’en soyons pas surpris, car on ne peut reprocher aux socialistes de faire du collectivisme, de l’Ă©tatisme : or, rien ne ressemble autant au fascisme que le collectivisme. » (AGEFI, 5 avril 1938). Mais quels sont ces sinistres projets ? « Il rĂ©alisera la retraite des vieux travailleurs, Ă©tendra Ă tous les foyers le bĂ©nĂ©fice des allocations familiales : c’est le dĂ©ficit effroyable et la surenchère dĂ©magogique installĂ© dans les finances publiques » (JF, 8 avril 1938).
L’approche de la guerre :
« On ne fera pas la guerre. Hitler ne la veux pas, le peuple allemand non plus. » (JF, 9 septembre 1938). « Le chancelier Hitler avait dĂ©jĂ administrĂ© la preuve de ses talents de diplomate. Son discours au Reichstag (...) le rĂ©vèle sous un jour nouveau : il tĂ©moigne de ses talents d’Ă©conomiste. »(AGEFI, 1 fĂ©vrier 1939). « Nous connaĂ®trons sans doute d’autres alertes. Mais il importe d’ĂŞtre bien persuadĂ©s qu’entre la paix et la guerre, c’est en faveur de la paix qu’il faut parier hardiment. » (JF, 7 juillet 1939).
En aoĂ»t 1939, c’est le pacte germano-soviĂ©tique : « La campagne antibolchevique comme la campagne antisĂ©mite des nazis n’Ă©taient que des moyens de propagande, Ă laquelle d’aucun se sont laissĂ©s prendre. M. Hitler poursuit purement et simplement la politique pangermaniste. » (AGEFI, 25 aoĂ»t 1939). « Le marxisme n’est pas une doctrine politique ou Ă©conomique mais une religion. Marx a, dans son sang, l’hĂ©braĂŻsme : il descend d’une lignĂ©e de rabbins (...). Pour comprendre le marxisme, il faut lire le Manifeste communiste imprĂ©gnĂ© du prophĂ©tisme d’IsaĂŻe, de JĂ©rĂ©mie, d’EzĂ©chiel » (JF, 5 avril 1940).
En guerre :
« Notre situation est bonne. Ne nous laissons cependant pas endormir dans un optimisme paresseux. » (JF, 27 octobre 1939). « Le marchĂ© continue en l’absence de tout Ă©vĂ©nement militaire Ă s’inspirer d’un optimisme tranquille. Il n’a pas peur de la menace allemande. Il ne redoute que les dĂ©veloppements de l’Ă©tatisme. » (JF, 3 novembre 1939). « L’aviation de chasse française domine l’aviation de chasse allemande. (...) Les franco-anglais possĂ©deront en outre en 1940 la supĂ©rioritĂ© du nombre. » (JF, 10 novembre 1939).
Cependant, en Allemagne : « on ne peut acheter des chaussettes qu’avec une carte que les porteurs hĂ©sitent Ă utiliser parce que s’ils la prĂ©sentent ils sont exposĂ©s Ă recevoir la visite et Ă subir les perquisitions de la police, dĂ©sireuse de savoir s’ils ne possĂ©deraient pas dĂ©jĂ les deux paires de chaussettes autorisĂ©es. » (JF, 17 novembre 1939). « Certes, après notre victoire, les crocs seront arrachĂ©s Ă la bĂŞte ; mais les Allemands, qui acceptent de se faire les instruments de la bande nazie, (...) pourront continuer Ă vivre, et Ă vivre une vie humaine. » (AGEFI, 22 avril 1940).
A la veille des combats dĂ©cisifs : « Le marĂ©chal PĂ©tain, nouveau vice-prĂ©sident du Conseil, est le plus glorieux des drapeaux. (...) Le gĂ©nĂ©ral Weygand remplace le gĂ©nĂ©ral Gamelin. (...) La France se ressaisit. Ce redressement est gage de la victoire. » (JF, 24 mai 1940).
Une semaine plus tard : « L’armĂ©e anglo-française, pressĂ©e de toutes part a repris la bataille Ă son compte et bat en retraite avec un admirable courage (...) La Bourse de Paris a confiance. » (JF, 31 mai 1940).
Occupation, collaboration, spéculation...
Le 3 juin 1941, Le journal des Finances demande aux autoritĂ©s allemandes l’autorisation de renaĂ®tre en utilisant la formule obligatoire : « Je certifie que tous les membres de la SociĂ©tĂ© ou de son personnel sont aryens et qu’aucun n’a Ă©tĂ© ou n’est franc-maçon. »
Pour la Société Le Journal des finances, Le Président directeur général P. A. Veran.
L’AGEFI reparaĂ®t : « Deux principes essentiels nous guideront : l’Ă©conomie doit ĂŞtre organisĂ©e et contrĂ´lĂ©e ; la coordination par l’Etat des activitĂ©s privĂ©es doit briser la puissance des trusts et leur pouvoir de corruption. (...) La nouvelle AGEFI voit dans la collaboration franco-allemande le point de dĂ©part de cette Ă©volution. C’est un changement dĂ©cisif dans l’attitude de la Feuille, dont les regards Ă©taient autrefois exclusivement dirigĂ©s vers Londres. » (7 novembre 1940).
« La très longue conversation que viennent de tenir en France le Reichmarschall GoĂ«ring, le marĂ©chal PĂ©tain et l’amiral Darlan (...) ont confirmĂ© l’impression (...) que des Ă©vĂ©nements d’une importance considĂ©rable pour l’avenir de la France Ă©taient en gestation. Il s’agit, Ă n’en pas douter, d’une Ă©tape nouvelle sur la voie de la coopĂ©ration continentale, d’un nouvel effort, mais vĂ©ritablement constructif, pour la rĂ©alisation de ce plan grandiose qui intĂ©grera la France transformĂ©e dans une Europe unifiĂ©e. » (AGEFI, 3 dĂ©cembre 1941).
« En dĂ©pit de tous les obstacles, le Reichmark, Ă©troitement associĂ© Ă la lire, a affirmĂ© sa position de monnaie-guide europĂ©enne en temps de crise comme en temps de guerre. (...) L’unitĂ© monĂ©taire europĂ©enne ne peut ĂŞtre que le Reichsmark. » (AGEFI, 5 septembre 1942).
L’ordonnance du 17 fĂ©vrier 1945 interdisait dĂ©finitivement l’usage des titres des journaux ayant paru pendant l’Occupation. Je raconte, bien sĂ»r, pourquoi et comment L’Agence Ă©conomique et financière et Le Journal des Finances ont rĂ©ussi - comme d’autres grands titres - Ă Ă©chapper aux rigueurs de la loi. Les tribulations du troisième journal que j’ai le plus utilisĂ© : Le Journal de la Bourse m’ont semblĂ©es tout aussi Ă©difiantes.
Les biens du Journal de la Bourse ont Ă©tĂ© placĂ© sous sĂ©questre. Assez vite, pourtant, arrivent de bonnes nouvelles : le 7 septembre 1946, l’instruction ouverte contre Le Journal de la Bourse est classĂ©e. Voici un extrait de la dĂ©cision du juge :
« Un certain nombre d’attestations Ă©manent de personnalitĂ©s les plus diverses, certaines d’entre elles notablement connues pour leur activitĂ© rĂ©sistante, manifestent qu’au regard mĂŞme de ses lecteurs Le Journal de la Bourse n’apparaissait nullement partisan mĂŞme sur le plan Ă©conomique d’une politique de collaboration franco-allemande. »
Plus tard, Le Journal de la Bourse est lavé de tout soupçon et dispensé de toute sanction :
« PrĂ©sidence du Conseil - Service de la Presse 11 dĂ©cembre 1950
Note Ă l’attention de M. le chef de Cabinet
Faisant Ă©tat d’une lettre du 30 novembre 1948 aux termes de laquelle M. Mitterrand, secrĂ©taire d’État Ă la prĂ©sidence du Conseil, faisait connaĂ®tre qu’il n’avait pas donnĂ© suite au projet de dĂ©cret de transfert concernant Le Journal de la Bourse, le prĂ©sident du Tribunal civil de la Seine [...] donnait mainlevĂ©e du sĂ©questre grevant les biens de ce journal. »
Le Journal de la Bourse n’a pas reparu Ă cause d’un imbroglio judiciaire. Qu’importe, les citations que j’ai pu en faire Ă©clairent d’une Ă©trange lumière les hautes cautions morales dont il a bĂ©nĂ©ficiĂ©.
Quelques exemples :
Collaboration ?
Extrait de la demande de reparution déposé par Le Journal de la Bourse, le 19 septembre 1940, auprès des autorités allemandes :
« Organe essentiellement technique, Le Journal de la Bourse insĂ©rerait tous les communiquĂ©s d’ordre Ă©conomique et financier qui lui seraient transmis par les autoritĂ©s d’occupation. En rĂ©sumĂ© notre journal s’offre pour une collaboration loyale avec le vainqueur. »
Le Journal de la Bourse 2 novembre 1940 : « Quand ils autorisent un journal Ă paraĂ®tre, nos vainqueurs le font-ils pour s’entendre chanter leur louange d’une façon qui ne manquera pas de les Ă©cĹ“urer ? Nous croyons plutĂ´t qu’ils donnent Ă la pensĂ©e française, qu’ils s’efforcent de toujours mieux connaĂ®tre, une occasion nouvelle de se manifester dans son caractère original et authentique. »
« Si les engagements individuels pour le travail en Allemagne continuent Ă bonne cadence, l’attention va se porter de plus en plus sur la constitution et le dĂ©part d’Ă©quipes complètes, comprenant ingĂ©nieurs, agents de maĂ®trise et ouvriers. (...) La semaine qui s’achève a vu la constitution de la première Ă©quipe de volontaires. Nous espĂ©rons que le mouvement va s’intensifier et se gĂ©nĂ©raliser. » (18 juillet 1942)
Antisémitisme ?
Le Journal de la Bourse 17 mai 1941 : « La liquidation des entreprises juives. (...) Après quatre mois de fonctionnement ce système dont le but est l’Ă©limination progressive, mais complète, des juifs dans l’activitĂ© Ă©conomique apparaĂ®t insuffisant. (...) Les mesures d’Ă©limination qu’Ă©labore actuellement le Commissaire gĂ©nĂ©ral aux questions juives, M. Xavier Vallat (...) seront inspirĂ©es par le mĂŞme esprit et le mĂŞme dĂ©sir d’aboutir Ă une solution dĂ©finitive du problème juif. »
Soutien aux franges les plus extrémistes de la Révolution nationale ?
Le Journal de la Bourse 19 avril 1941 : « Il n’est pas interdit de penser que, grâce Ă des modifications des modes de rĂ©munĂ©ration du travail, le salariat, dans un temps beaucoup plus court que certains ne pensent, aura en grande partie disparu. C’est lĂ , Ă notre avis, un des aspects essentiels de la rĂ©volution sociale Ă faire ».
« A travers notre Ă©poque de tĂ©nèbres, les paroles du MarĂ©chal surgissent chaque fois comme des traits de feu. Elles foudroient les erreurs passĂ©es et Ă©clairent l’avenir. » 13 septembre 1941. « La RĂ©volution europĂ©enne est en cours et (...) la France n’y peut trouver sa place qu’en faisant sa propre rĂ©volution ». (6 dĂ©cembre 1941)
« Nous vivons en des temps rĂ©volutionnaires. Nul plus que nous n’est convaincu de la nĂ©cessitĂ© d’une rĂ©vision profonde des valeurs que nous a lĂ©guĂ©es un libĂ©ralisme pourrissant. Et c’est avec espoir que nous voyons dĂ©jeunes Ă©quipes appliquer leur intelligence et leur Ă©nergie Ă frayer les voies nouvelles oĂą doit s’engager notre pays. Nous rendons particulièrement hommage aux vigoureux efforts du journal Je suis partout, oĂą se dĂ©pensent des Ă©crivains pleins de talent. » (23 janvier 1943).
« AveuglĂ©s par leur haine de notre vainqueur qui, cependant, lutte Ă l’Est pour les protĂ©ger contre le bolchevisme, beaucoup de Français ont accueilli avec une allĂ©gresse croissante chacune des nouvelles qui consacrait la perte d’un lambeau de nos splendides possessions d’Afrique du Nord. » (14 novembre 1942)
On peut aussi trouver, dans La Guerre et l’oseille, des informations sur des sociĂ©tĂ©s françaises qui ont assez bien rĂ©ussi Ă rĂ©sister aux vents mauvais :
« De par leur nature mĂŞme, les Établissements Nicolas font naturellement partie des entreprises qui ont les premières Ă souffrir des mesures de restriction, tandis que la gĂŞne qu’elles leur causent augmente au fur et Ă mesure de leur aggravation. MalgrĂ© ces circonstances les rĂ©sultats se sont Ă©tablis comme suit depuis 1939. BĂ©nĂ©fice brut en milliers de francs : 1939 : 23 501 ; 1940 : 23 054 ; 1941 : 35 937 ; 1942 : 31 169 ; 1943 : 82 956. » (JF, 30 juin 1944).
Rapport du conseil d’administration de la SociĂ©tĂ© GĂ©nĂ©rale Ă l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale ordinaire du 25 avril 1944 : « Parmi les Ă©vĂ©nements de guerre dont nous avons souffert, les plus tragiques ont Ă©tĂ© les bombardements aĂ©riens de certaines villes. Ă€ Nantes, nous avons eu Ă dĂ©plorer des victimes.(...) Ă€ Lorient, Ă Saint-Nazaire, au Creusot nos installations ont Ă©tĂ© presque entièrement dĂ©truites, Ă l’exception des salles des coffres-forts qui partout ont bien rĂ©sistĂ©. (...) En dĂ©pit des difficultĂ©s de tous ordres que nous venons de vous rappeler, notre bilan accuse une nouvelle et importante progression, qui provient de l’accroissement des dĂ©pĂ´ts. »
AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale ordinaire du CrĂ©dit Lyonnais du 4 mai 1944 : « Des usines ont Ă©tĂ© dĂ©truites ou mises hors d’Ă©tat de produire, l’outillage n’a pas Ă©tĂ© renouvelĂ©, Ă peine si le matĂ©riel existant a pu ĂŞtre entretenu. Le pays s’appauvrit ; les besoins essentiels de la population en marchandises de première nĂ©cessitĂ© ne sont plus suffisamment couverts. (...) Le ravitaillement en lait, en beurre, en fromage a Ă©tĂ© extrĂŞmement limitĂ©. Les rations de viande allouĂ©es ont Ă©tĂ© très faibles. (...) Sur le marchĂ© des capitaux, l’abondance, cette annĂ©e encore, n’a cessĂ© de rĂ©gner. (...) Nos sous-agences de Lorient et Saint-Nazaire ont Ă©tĂ© victimes de bombardements et entièrement dĂ©truites par l’incendie. (...) Nous vous proposons de fixer, cette annĂ©e, le dividende pour les 2 millions d’actions (...) Ă 59,08 brut, c’est-Ă -dire au maximum de ce qu’autorisent les lois des 28 fĂ©vrier 1941 et 31 janvier 1944. »
VoilĂ quelques exemples de ce qui nourrissait ma conviction d’avoir fait un travail historique salutaire. Mais, pour ĂŞtre utile, encore faut-il qu’un auteur soit lu. Sans espoir de soutien de la part d’une presse amie, il n’a guère de chance de l’ĂŞtre.
Francis Ronsin
francis.ronsin@freesbee.fr