Présentation de l’éditeur
« Dans cet ouvrage, dĂ©sormais un classique outre-Atlantique (1988, rééd. 2002), les auteurs prĂ©sentent leur « modèle de propagande », vĂ©ritable outil d’analyse et de comprĂ©hension de la manière dont fonctionnent les mĂ©dias dominants. Ils font la lumière sur la tendance lourde Ă ne travailler que dans le cadre de limites dĂ©finies et Ă relayer, pour l’essentiel, les informations fournies par les Ă©lites Ă©conomiques et politiques, les amenant ainsi Ă participer plus ou moins consciemment Ă la mise en place d’une propagande idĂ©ologique destinĂ©e Ă servir les intĂ©rĂŞts des mĂŞmes Ă©lites.
En disséquant les traitements médiatiques réservés à divers événements ou phénomènes historiques et politiques (communisme et anticommunisme, conflits et révolutions en Amérique Latine, guerres du Vietnam et du Cambodge, entre autres), ils mettent à jour des facteurs structurels qu’ils considèrent comme seuls susceptibles de rendre compte des comportements systématiques des principaux médias et des modes de traitement qu’ils réservent à l’information.
Ces facteurs structurels dessinent une grille qui rĂ©vèle presque Ă coup sĂ»r comment l’inscription des entreprises mĂ©diatiques dans le cadre de l’économie de marchĂ© en fait la propriĂ©tĂ© d’individus ou d’entreprises dont l’intĂ©rĂŞt est exclusivement de faire du profit ; et comment elles dĂ©pendent, d’un point de vue financier, de leurs clients annonceurs publicitaires et, du point de vue des sources d’information, des administrations publiques et des grands groupes industriels. »
En attendant de proposer ici mĂŞme une prĂ©sentation plus dĂ©taillĂ©e, on se bornera Ă ajouter que La fabrique du consentement propose une modĂ©lisation de la propagande – ce que les auteurs appellent « Le modèle de propagande » - qui repose sur l’identification de cinq filtres : 1. Tailles, actionnariat, orientation lucrative – 2. La rĂ©gulation par la publicitĂ© - 3. Les sources d’information - 4. Contrefeux et autres moyens de pressions 5. L’anticommunisme.
Extrait (sous-titres d’Acrimed)
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Les médias sont en symbiose avec de puissantes sources d’information pour des raisons économiques et du fait d’intérêts partagés. Ils ont impérativement besoin d’un flux continu et stable d’information brute. Ils sont confrontés à une demande d’information quotidienne et à une grille horaire qu’ils doivent remplir. Pour autant, ils ne peuvent se payer le luxe de maintenir en permanence reporters et caméras partout où un événement important peut se produire. Les limites de leurs budgets leur imposent donc de concentrer leurs moyens là où les événements significatifs sont les plus fréquents, où abondent fuites et rumeurs, et où se tiennent régulièrement des conférences de presse.
Des sources officielles
La Maison-Blanche, le Pentagone, et le dĂ©partement d’État Ă Washington sont des Ă©picentres de ce type d’activitĂ©s. Au niveau local, la mairie et le siège de la police jouent le mĂŞme rĂ´le. Les grandes entreprises et sociĂ©tĂ©s commerciales sont Ă©galement des producteurs rĂ©guliers et crĂ©dibles d’informations jugĂ©es dignes d’être publiĂ©es. Ces bureaucraties produisent en masse un matĂ©riel idĂ©al pour alimenter la demande d’un flux rĂ©gulier et planifiĂ© d’information, qui est celle des salles de rĂ©daction : selon ce « principe d’affinitĂ© bureaucratique, seules d’autres bureaucraties peuvent satisfaire aux besoins d’une bureaucratie de l’information [2] ».
Les sources proches du gouvernement ou des milieux d’affaires ont aussi le grand avantage d’être reconnues et crĂ©dibles sur la seule base de leurs statut et prestige – ce qui est très important pour les mĂ©dias. Mark Fishman observe que « les travailleurs de l’info sont prĂ©disposĂ©s Ă prendre les dĂ©clarations des bureaucrates pour argent comptant car ils participent au renforcement d’un ordre normatif accrĂ©ditant les experts officiels de la sociĂ©tĂ©. Les journalistes se comportent comme si les personnes autorisĂ©es savaient ce qu’il est de leur responsabilitĂ© professionnelle de savoir. […] En particulier, un journaliste tiendra les allĂ©gations d’un responsable, non pour de simples allĂ©gations, mais pour des faits crĂ©dibles et Ă©tablis. Cela revient Ă une division morale du travail : les responsables connaissent et communiquent les faits, les journalistes les relaient pour l’essentiel [3] ».
Autre raison du poids considĂ©rable accordĂ© aux sources officielles : les mĂ©dias prĂ©tendent dispenser « objectivement » l’information. Afin de prĂ©server cette image d’objectivitĂ©, mais surtout pour se mettre Ă l’abri de toute accusation de partialitĂ© et d’éventuelles poursuites pour diffamation, ils ont besoin de sources qui puissent ĂŞtre donnĂ©es comme a priori au-dessus de tout soupçon [4]. C’est aussi une question de coĂ»t : tirer des informations de sources tenues pour crĂ©dibles rĂ©duit d’autant les frais d’enquĂŞtes ; tandis que les autres informations impliquent de minutieux recoupements et des recherches coĂ»teuses.
La taille des services de communication des bureaucraties gouvernementales comme privées qui sont les sources primaires d’information est immense ; et elle assure un accès privilégié aux médias. Le service de presse du Pentagone, par exemple, emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes et dépense annuellement des centaines de millions de dollars. En comparaison, les groupes ou individus dissidents sont des nains – pris individuellement mais également si on additionne les capacités de communication de toutes les organisations de ce type. Pour 1979-1980, au cours d’une très éphémère période d’ouverture (bien révolue), l’US Air Force (USAF) détailla l’ensemble de sa communication, soit :
- 140 journaux, tirant Ă 690 000 exemplaires par semaine ;
- Airman Magazine, mensuel tirant Ă 125 000 exemplaires ;
- 34 radios et 17 chaînes de télévision émettant principalement à l’étranger ;
- 45 000 communiqués de QG et d’unités ;
- 615 000 communiqués concernant des personnels [5] ;
- 6 600 interviews avec des médias d’information ;
- 3 200 conférences de presse ;
- 500 vols de repérage pour des journalistes ;
- 50 rencontres avec des rédactions ;
- 11 000 discours [6] .
Mais cela exclut encore de vastes domaines oĂą s’exercent aussi les efforts d’information du public de l’USAF. En 1970, le sĂ©nateur J. W. Fulbright Ă©crivait qu’en 1968 les services d’information de l’USAF employaient Ă plein temps 1 305 personnes, auxquels s’ajoutaient plusieurs milliers d’autres ayant « des fonctions de reprĂ©sentation parallèlement Ă d’autres responsabilitĂ©s [7] ». Ă€ l’époque, l’USAF proposait aux tĂ©lĂ©visions une sĂ©quence filmĂ©e par semaine et enregistrait un programme destinĂ© Ă ĂŞtre diffusĂ© trois fois par semaine par 1 139 stations de radio. Elle produisit en outre cent quarante-huit films de cinĂ©ma, dont vingt-quatre furent distribuĂ©s pour le grand public [8]. Selon des donnĂ©es plus rĂ©centes, l’USAF publiait deux cent soixante-dix-sept journaux en 1987 contre cent quarante en 1979 [9].
Encore ne s’agit-il là que de l’armée de l’air. Les trois autres armes sont dotées de moyens tout aussi énormes, auxquels s’ajoute un programme global d’information tous publics sous la responsabilité d’un secrétaire-adjoint à la Défense pour les relations publiques au Pentagone. En 1971, une enquête de l’Armed Forces Journal révéla que le Pentagone éditait au total trois cent soixante et onze magazines, dont le coût de publication se chiffrait à quelque cinquante-sept millions de dollars, soit un budget représentant seize fois celui du plus grand éditeur américain. Lors d’une remise à jour, en 1982, le même journal des forces armées indiquait que le Pentagone publiait 1 203 périodiques [10].
Pour donner une meilleure idée, comparons avec les moyens de l’American Friends Service Committee (AFSC) et du National Council of the Churches of Christ (NCC), soit deux des plus grandes ONG qui font entendre un point de vue défiant celui du Pentagone. Le secrétariat central des services d’information de l’AFSC disposait pour l’année 1984-1985 d’un budget inférieur à cinq cent mille dollars, pour une équipe de onze personnes. Annuellement, il publiait environ deux cents communiqués de presse, organisait environ trente conférences de presse et produisait un film et deux ou trois montages audiovisuels. Il ne proposait aucune séquence filmée ni programme radio préenregistrés aux médias. Le bureau d’information du NCC dispose, lui, d’un budget de quelque trois cent cinquante mille dollars, produit une centaine de communiqués et quatre conférences de presse par an [11]. Le ratio des communiqués de presse pour les deux ONG par rapport à l’USAF est de un pour cinquante (ou, si l’on compte aussi les communiqués sur les personnels de l’USAF, de un pour deux mille deux cents) ; celui des conférences de presse est de un pour quatre-vingt-quatorze – mais si on pouvait tenir compte de l’ensemble des services de communication du Pentagone, le différentiel se creuserait encore considérablement.
En matière de relations publiques et de propagande, seul le monde des affaires dispose des moyens de rivaliser avec le Pentagone et les autres services gouvernementaux. Ainsi, à la différence de l’AFSC et du NCC, Mobil Oil peut-il se permettre de dépenser des dizaines de millions de dollars pour acheter de l’espace dans différents médias et imposer ses vues [12].
En 1980, le budget relations publiques de Mobil Oil s’élevait à vingt et un millions de dollars et employait soixante-treize personnes. Entre 1973 et 1981, ce service produisit plus d’une douzaine de documentaires télévisés sur des sujets comme les fluctuations du prix de l’essence, allant jusqu’à payer des journalistes vedettes de la télévision pour interviewer les responsables de Mobil entre autres experts. Fréquemment diffusés à la télévision, ces documentaires l’étaient généralement sans aucune mention de leur financement par Mobil.
Le nombre d’entreprises qui disposent de budgets de communication et de lobbying excédant ceux de l’AFSC et du NCC se chiffre en centaines voire en milliers. Un regroupement d’entreprises comme la Chambre de commerce des États-Unis se prévalait d’un budget de recherche, communication et activités politiques d’environ soixante-cinq millions de dollars [13] . À partir de 1980, la Chambre publia le Nation’s Business, tirant à 1,3 million d’exemplaires, et un hebdomadaire comptant 740 000 abonnés. Elle produisait en outre une émission hebdomadaire dont quatre cents stations de radio assuraient la diffusion et sa propre émission de débats télévisés, retransmise par cent vingt-huit chaînes commerciales [14].
Mis Ă part ce cĂ©lèbre organisme, des milliers d’autres chambres de commerce, rĂ©gionales ou fĂ©dĂ©rales, et d’associations commerciales se sont engagĂ©es dans des activitĂ©s de promotion et de lobbying. Le rĂ©seau qu’elles ont tissĂ© avec les industriels « compte bien plus de 150 000 professionnels [15] » et les moyens qu’il rĂ©unit sont proportionnels aux revenus et bĂ©nĂ©fices de l’industrie et au retour sur investissement des campagnes promotionnelles et du lobbying. Les profits avant impĂ´t de l’industrie pour 1985 Ă©taient d’environ 295,5 milliards de dollars. Lorsque la situation politique inquiète les milieux d’affaires, comme ce fut le cas dans les annĂ©es 1970, ils ne manquent assurĂ©ment pas de moyens de faire face. Les seuls fonds consacrĂ©s Ă la promotion de l’industrie et de ses objectifs sont passĂ©s de 305 millions de dollars en 1975 Ă 650 millions en 1980 [16]. Les campagnes directes par courriers, sous forme de concours et autres prospectus, la distribution de films Ă©ducatifs, de brochures, de pamphlets, les dĂ©penses dans le cadre d’initiatives populaires et de rĂ©fĂ©rendums et les investissements dans les sondages, le lobbying politique et les think tanks ont suivi la mĂŞme progression. AdditionnĂ©s, les investissements promotionnels des entreprises et de leurs associations commerciales dans la publicitĂ© politique et visant les citoyens de base Ă©taient dĂ©jĂ estimĂ©s Ă un milliard de dollars par an en 1978, et avaient passĂ© le cap des 1,6 milliard de dollars en 1984 [17].
Des médias subventionnés
Afin de renforcer leur prĂ©dominance comme sources d’information, les fabricants gouvernementaux et commerciaux d’information se donnent beaucoup de peine pour faciliter la vie des mĂ©dias. Ils mettent Ă leur disposition des locaux, font parvenir Ă l’avance aux journalistes les textes des discours et des rapports, ajustent les horaires des confĂ©rences de presse en fonction des dĂ©lais de bouclage [18] ; rĂ©digent leurs communiquĂ©s dans un langage qui peut ĂŞtre facilement repris ; veillent Ă la mise en scène de leurs confĂ©rences de presse et de leurs sĂ©ances photo [19]. C’est le travail des chargĂ©s de communication que de « rĂ©pondre aux besoins et Ă la temporalitĂ© journalistique en leur livrant un matĂ©riel prĂ©parĂ© clĂ©s en main par leurs services [20] ».
Dans les faits, les grandes bureaucraties des puissants subventionnent les mĂ©dias et s’y assurent un accès privilĂ©giĂ© en rĂ©duisant les coĂ»ts des nouvelles brutes et de production de l’information. Elles deviennent ainsi des sources d’information « de routine » et ont libre accès aux mĂ©dias tandis que les autres sources doivent se battre pour obtenir un accès et peuvent ĂŞtre ignorĂ©es pour cause d’arbitraire des gate-keepers [portiers de l’information].
S’agissant des largesses du Pentagone et du bureau de relations publiques du département d’État, ces subventions aux médias sortent de la poche du contribuable de telle sorte qu’en fin de compte ce dernier paye pour être endoctriné dans l’intérêt de puissants groupes d’intérêts comme ceux qui bénéficient de contrats d’armement et autres sponsors du terrorisme d’État.
Du fait des services qu’ils rendent, de contacts quotidiens et de leur dépendance réciproque, les puissants peuvent compter sur des relations personnelles, recourir à la carotte et au bâton pour influencer et contrôler un peu plus les médias. Ceux-ci se sentiront obligés de colporter les nouvelles les plus douteuses et de taire les critiques pour ne pas froisser leurs sources ou ternir des relations aussi privilégiées.
Le 16 janvier 1986, l’American Friends Service Committee publia une dĂ©pĂŞche indiquant qu’on avait dĂ©nombrĂ©, entre 1965 et 1977, trois cent quatre-vingt-un accidents graves et « incidents » liĂ©s aux manipulations et fonctionnement d’armes nuclĂ©aires, un chiffre nettement supĂ©rieur Ă celui officiellement avancĂ© jusque-lĂ . Ces informations avaient Ă©tĂ© obtenues grâce Ă une requĂŞte s’appuyant sur le Freedom of Information Act. Les mĂ©dias couvrirent ce sujet brĂ»lant uniquement Ă travers la rĂ©ponse des porte-parole de la marine amĂ©ricaine, qui firent de leur mieux pour minorer la portĂ©e significative de cette dĂ©couverte et occulter ou noyer dans des gĂ©nĂ©ralitĂ©s la majoritĂ© des faits mis Ă jour. Ainsi ce titre – particulièrement significatif – d’un article, « La Marine dresse la liste des dysfonctionnements nuclĂ©aires : selon ses services, aucun des six cent trente incidents ne mettait la population en danger » (Washington Post, 16.01.86).
Il est assez difficile, même lorsqu’elles soutiennent des énormités, de contredire les autorités dont on tire les mensonges quotidiens qui alimentent le journal du soir. Et les sources critiques peuvent être écartées non seulement parce qu’elles sont moins accessibles et plus difficilement vérifiables mais aussi parce qu’on pourrait froisser les sources primaires – qui pourraient même se faire menaçantes.
Ces sources puissantes peuvent aussi utiliser leur prestige et leur importance comme un levier pour interdire aux critiques l’accès aux mĂ©dias. Le dĂ©partement de la DĂ©fense, par exemple, refusait de prendre part Ă des dĂ©bats radiophoniques Ă propos de questions militaires si des experts du Center for Defense Information comptaient parmi les invitĂ©s [21]. Elliott Abrams [22] refusait d’apparaĂ®tre au programme d’une sĂ©rie de confĂ©rences sur les droits humains en AmĂ©rique centrale – Ă la Kennedy School of Government de l’universitĂ© de Harvard – si l’ancien ambassadeur Robert White n’était pas exclu de la liste des intervenants. Enseignant Ă Harvard et superviseur l’émission, Harvey Mansfield dĂ©clara que, de toutes façons, inviter Robert White avait Ă©tĂ© une erreur car « c’était un reprĂ©sentant de la gauche ultra » tandis que le forum avait pour objet de lancer un dĂ©bat « entre libĂ©raux et conservateurs » [23]. La journaliste Claire Sterling refusait de participer Ă des dĂ©bats tĂ©lĂ©visĂ©s au sujet de la « filière bulgare » oĂą ses critiques auraient eu un droit de parole [24]. Dans ces deux derniers cas, les autoritĂ©s et experts officiels parvinrent Ă monopoliser l’accès Ă l’espace public par la menace.
Plus essentiellement, ces sources puissantes tirent avantage des routines mĂ©diatiques (l’accoutumance et la dĂ©pendance Ă leur Ă©gard) pour pousser les mĂ©dias Ă suivre un agenda et un angle prĂ©dĂ©fini [25]– ainsi que nous pourrons le voir en dĂ©tail dans les chapitres suivants. Ce mode de management consiste Ă inonder les mĂ©dias de nouvelles qui peuvent servir Ă imposer une ligne particulière ou un angle spĂ©cifique (le Nicaragua supposĂ© livrer illĂ©galement des armes aux rebelles salvadoriens) ; ou, dans d’autres cas, pour concurrencer les nouvelles indĂ©sirables, voire les occulter purement et simplement (comme la prĂ©tendue livraison de Mig au Nicaragua la semaine des Ă©lections nicaraguayennes de 1984). On trouve trace de ce type de techniques au moins Ă partir du Committee on Public Information, chargĂ© de coordonner la propagande durant la Première Guerre Mondiale : celui-ci « dĂ©couvrit, en 1917-1918, que l’un des meilleurs moyens de contrĂ´ler l’information Ă©tait de saturer les canaux de “faits” ou de tout ce qui pouvait ressembler Ă des informations officielles [26] ».
Des experts
La relation entre pouvoir et sources d’information dĂ©passe le simple approvisionnement en nouvelles quotidiennes par les autoritĂ©s et les entreprises incluant la livraison d’« experts ». La prĂ©dominance des sources officielles demeure vulnĂ©rable face Ă l’existence de sources non-officielles extrĂŞmement respectables qui dĂ©livrent les points de vue dissidents avec une grande autoritĂ©. Le problème est contrĂ´lĂ© grâce Ă « la cooptation des experts [27] » – c’est-Ă -dire en les rĂ©munĂ©rant comme consultants, en finançant leurs recherches, en organisant des think tanks qui les emploieront directement et aideront Ă diffuser leur message. De la sorte, on peut crĂ©er des biais structurels en orientant la mise Ă disposition d’experts dans la direction souhaitĂ©e par les autoritĂ©s et « le marchĂ© » [28]. Comme le soulignait Henry Kissinger, dans cet « âge des experts » la « communautĂ© » des experts est constituĂ©e par « ceux qui ont un intĂ©rĂŞt particulier dans les opinions communĂ©ment admises, Ă©laborant et dĂ©finissant ces consensus Ă un haut niveau ; c’est ce qui en fait, en dernière analyse, des experts » [29]. Une telle Ă©volution est tout Ă fait logique pour permettre aux opinions les plus communĂ©ment admises (Ă savoir celles qui servent au mieux les intĂ©rĂŞts des Ă©lites) de continuer Ă prĂ©valoir.
Cette technique de crĂ©ation d’une communautĂ© d’experts a Ă©tĂ© mise en Ĺ“uvre en toute connaissance de cause et Ă grande Ă©chelle. En 1972, le juge Lewis Powell (qui devait plus tard ĂŞtre nommĂ© Ă la Cour suprĂŞme) Ă©crivit un mĂ©mo Ă l’attention de la Chambre de commerce amĂ©ricaine, pressant les milieux d’affaires « d’acheter les universitaires les plus rĂ©putĂ©s du pays afin de crĂ©dibiliser les recherches des entreprises et de leur donner davantage de poids sur les campus universitaires [30] ». On les achète et on s’assure que – selon les propres termes d’Edwin Feulner, de la Heritage Foundation – le domaine des politiques publiques soit « inondĂ© de solides Ă©tudes scientifiques » aux conclusions adĂ©quates. Dressant le parallèle avec Procter & Gamble vendant du dentifrice, Feulner expliquait qu’on peut « le vendre et le revendre jour après jour, en gardant simplement le produit toujours prĂ©sent Ă l’esprit du consommateur ». Par un effort commercial, notamment en dissĂ©minant les idĂ©es appropriĂ©es dans « des milliers de journaux diffĂ©rents », on peut limiter le dĂ©bat « Ă des limites convenables » [31].
ConformĂ©ment Ă cette formule, tout au long des annĂ©es 1970 et au dĂ©but des annĂ©es 1980, on mit en place une sĂ©rie d’institutions, en rĂ©activant de plus anciennes au passage, Ă seule fin d’imposer la propagande des industriels. Des milliers d’intellectuels furent attachĂ©s Ă ces institutions, qui financèrent leurs recherches et assurèrent la diffusion de leurs analyses dans les mĂ©dias au travers d’un système de propagande très Ă©laborĂ©. Leur financement par les industriels et l’orientation clairement idĂ©ologique de la dĂ©marche d’ensemble ne nuisaient pas le moins du monde Ă la crĂ©dibilitĂ© de tels « experts » : bien au contraire, leurs soutiens financiers et la mise en exergue de leurs idĂ©es les catapultèrent dans les mĂ©dias [32].
[…]
Enfin, les mĂ©dias produisent aussi leurs propres « experts », lesquels ne font en gĂ©nĂ©ral que reprendre Ă leur compte la version officielle. John Barron [33] et Claire Sterling devinrent des rĂ©fĂ©rences maison faisant autoritĂ© en matière de KGB et de terrorisme dès que le Reader’s Digest eut financĂ©, publiĂ© et vendu leurs ouvrages Ă grand renfort de publicitĂ©. De mĂŞme le transfuge soviĂ©tique Arkady Shevchenko fut-il dĂ©crĂ©tĂ© expert en armement et services secrets soviĂ©tiques aussitĂ´t que Time, ABC-TV et le New York Times eurent dĂ©cidĂ© de le tenir pour tel (en dĂ©pit d’une crĂ©dibilitĂ© sĂ©vèrement ternie) [34]. En mettant massivement en avant ces prosĂ©lytes de la version officielle, les mĂ©dias consacrent leur statut et les qualifient indiscutablement pour donner leur opinion et leurs analyses [35]
Autre catĂ©gorie d’experts dont l’omniprĂ©sence tient en grande part Ă leur servilitĂ© au pouvoir : les anciens radicaux pour qui, un beau jour, « tout est devenu clair »â€¦ Les raisons qui les ont fait basculer d’une divinitĂ© Ă l’autre, de Staline ou Mao Ă Reagan et Ă la « libre entreprise » sont diverses. Mais aux yeux de l’industrie de l’information, la raison de ce changement tient seulement Ă ce qu’ils ont finalement eu la rĂ©vĂ©lation de leurs erreurs. Dans un pays oĂą les citoyens accordent de la valeur aux notions de rĂ©vĂ©lation et de repentance, ceux qui retournent leur veste y gagnent une aurĂ©ole de pĂ©cheurs pĂ©nitents. Il est intĂ©ressant d’observer comment ces repentis, dont les engagements antĂ©rieurs Ă©taient sans intĂ©rĂŞt (sinon l’objet de railleries dans les mĂ©dias) se trouvent subitement promus au titre d’authentiques experts. On pourra rappeler comment, Ă l’époque du maccarthysme, transfuges et ex-communistes rivalisaient, entre autres affabulations effrayantes, d’absurditĂ©s au sujet de l’imminence d’une invasion soviĂ©tique [36] . Ils trouvaient dans les mĂ©dias un job sur mesure, brodant Ă la demande sur les mythes du moment. Le flux ininterrompu d’ex-radicaux propulsĂ©s de la marginalitĂ© aux feux de la rampe mĂ©diatique montre que nous sommes tĂ©moins d’une mĂ©thode durable de production d’experts, prĂŞts Ă dire tout ce que l’establishment souhaitera.
[…]
Noam Chomsky et Edward Herman