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Lire : « Journaliste : auteur ou fournisseur de contenus ? »

par Maxime Friot,

Cinq après l’enquête « De quoi vivent les journalistes ? » (2013), la Scam (Société civile des auteurs multimedia) a adressé fin 2018 un questionnaire à plus de 20 000 journalistes (près de 4 000 réponses) et a réalisé une soixantaine d’entretiens. Cette enquête sur le journalisme vise à en « documenter les pratiques particulièrement dégradées ». Le rapport, publié en mars 2019, mêle analyses statistiques et témoignages individuels et met en lumière la précarisation de la profession et ses conséquences sur la qualité de l’information.

Permanents, pigistes, auto-entrepreneurs... l’évolution du statut des journalistes


D’emblée, le constat porte sur la précarisation du statut des journalistes :

C’est seulement une courte majorité (56%) des personnes ayant répondu au sondage qui se déclare travailler comme permanents. Entre 2013 et 2018, la part des personnes salariées permanentes a ainsi diminué de six points au profit d’autres situations, notamment celle des pigistes qui est en forte hausse par rapport à 2013 pour s’établir à 42%. Parmi les moins de 35 ans, les pigistes (51%) sont devenus plus nombreux que les permanents (49%). L’auto-entreprenariat, l’intermittence, le paiement en droits d’auteur ont pris en importance et témoignent de la difficulté croissante pour les journalistes de se faire rémunérer en salaires.

Les permanents sont « de moins en moins nombreux », et les pigistes, confrontés au non-respect du Code du travail (ancienneté, congés payés, indemnités de licenciement etc.), doivent souvent se battre pour (essayer de) faire reconnaître leurs droits. De plus, ils sont soumis à des calendriers très contraignants : alors qu’on exige d’eux une extrême disponibilité, ils sont en même temps tributaires des stratégies des rédactions qui mettent en place des quotas de piges, diminuent leur rémunération, et s’appliquent à ne pas répondre à leurs requêtes .

La presse quotidienne régionale et l’audiovisuel (en particulier Radio France et France Télévisions) sont aussi de fervents utilisateurs des CDD, notamment le CDD d’usage, qui « peut être reconduit sans limitation, ne comporte pas forcément une date de fin (…) et ne donne pas droit à des indemnités de précarité. (…) C’est d’une grande souplesse pour l’employeur et d’une grande précarité pour la ou le salarié, qui peut enchaîner des années de contrats de grille pour une même émission ».

Mais le statut qui monte en puissance est celui de l’auto-entrepreneuriat, au grand mépris de la loi... et des droits des journalistes.

Le statut s’est particulièrement développé dans des media émergents non couverts par des conventions collectives et notamment dans le web, mais il a largement dépassé ce cadre aujourd’hui, et de nombreuses revues et journaux mais aussi sociétés de production audiovisuelle tentent d’imposer ce statut à leurs collaborateurs et collaboratrices. De grands media prestigieux délèguent aussi une partie de leur contenu à des agences qui font travailler des personnes en auto-entrepreneuriat.

Pigistes, en CDD, auto-entrepreneurs, intermittents, voire payés en droits d’auteurs, la précarité qui touche les « forçats du journalisme » ne fait que renforcer leur dépendance aux directions des médias et affaiblir leur autonomie journalistique, et partant la qualité de l’information qu’ils produisent.


L’information sacrifiée


C’est qu’en effet l’enquête de la Scam fait le lien entre conditions de travail des journalistes et la qualité de l’information :

Les remarques des journalistes permettent d’identifier plusieurs phénomènes (…) : une organisation du travail bouleversée par la révolution numérique qui échappe complètement aux journalistes ; un recul du journalisme de terrain dans tous les media ; la généralisation de l’information en continu ; un mélange des genres délétère lié à la recherche d’une meilleure rentabilité, et aussi en filigrane, la difficulté dans ce système très contraint de laisser s’exprimer la liberté de regard, la fantaisie, l’originalité.

Parmi les phénomènes développés dans le rapport, une page entière est dédiée aux « sujets en kit ». Nous la reproduisons in extenso tant elle illustre l’une des évolutions de la profession :


Le rapport complet est disponible ici.


Maxime Friot

 

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