Chaque annĂ©e lors de la cĂ©rĂ©monie de remise des Oscars, Hollywood invite le monde entier Ă venir partager l’illusion qu’une noble industrie Ĺ“uvre pour le bien de l’humanitĂ© en lui offrant des divertissements magnifiques, Ă©mouvants, qui vont susciter chez lui joie, tendresse, chagrin, des films riches Ă la fois en scènes d’action Ă©poustouflantes et en promesses rĂ©confortantes. Devant cette autocĂ©lĂ©bration festive, on a tendance Ă oublier que « le monde du cinĂ©ma » est une industrie motivĂ©e par le profit — comme toutes les grandes industries —, qu’elle est assez fermement centralisĂ©e et qu’elle se prĂ©occupe bien plus de nous faire les poches que de crĂ©er un art qui viendra nourrir nos rĂŞves.
On nĂ©glige tout autant le fait qu’Hollywood fonctionne selon des paramètres idĂ©ologiques bien arrĂŞtĂ©s. Si l’industrie du cinĂ©ma recherche en permanence gloire et dollars, elle n’en est pas moins une industrie culturelle. Les produits qu’elle commercialise sont constituĂ©s de personnages, d’images, d’histoires, d’expĂ©riences et, Ă leur manière, d’idĂ©es, des Ă©lĂ©ments qui affectent directement la conscience du public. Et si le premier objectif des grands studios est de faire de copieux profits, ils en ont un autre — que celui-ci soit explicitement assumĂ© ou non : le contrĂ´le idĂ©ologique. Ils l’exercent en ne s’aventurant jamais au-delĂ du cadre du système de croyances dominant, tout en le prĂ©sentant comme une reprĂ©sentation naturelle et authentique de la vie. Il serait peut-ĂŞtre donc plus appropriĂ© de dĂ©crire l’industrie du cinĂ©ma comme engagĂ©e, non seulement dans le contrĂ´le idĂ©ologique, mais aussi dans le self-control idĂ©ologique.
Les dirigeants de cette industrie contesteraient pareilles affirmations. Ils avanceraient que notre société est une démocratie culturelle dont les produits finis ne sont pas déterminés par l’idéologie mais engendrés par de nombreux choix libres au sein d’un marché libre. À leurs yeux, c’est la main invisible d’Adam Smith qui part du cœur d’Hollywood pour atteindre les centres villes. Pour rapporter de l’argent à ses actionnaires, l’industrie doit toucher les plus grands marchés possibles, c’est-à -dire qu’elle doit donner aux gens ce dont ils ont envie.
Ainsi, d’après les nababs du cinéma, la culture populaire est le produit de la demande populaire. Si le monde du cinéma propose des films nuls, disent-ils, c’est parce que c’est ce que le public apprécie ; c’est ce qui se vend. Les gens préfèrent être divertis et distraits plutôt qu’informés et tirés vers le haut. C’est ce qu’ils affirment, et à n’en pas douter c’est souvent le cas.
Mais bien plus que le goĂ»t des spectateurs, n’est-ce pas plutĂ´t la puissance du marketing et de la distribution dont bĂ©nĂ©ficient les films qui dĂ©termine la taille de leur public ? Des millions de gens ont vu les suites de Rambo, des productions extravagantes Ă la gloire d’actes de bravoure militaristes et sanguinaires. Chacun des Ă©pisodes de Rambo est sorti dans plus de deux mille salles aux États-Unis Ă la suite de campagnes publicitaires de plusieurs millions de dollars. Un autre exemple : en aout 2001, malgrĂ© des critiques catastrophiques mĂ©ritĂ©es, Disney a dĂ©cidĂ©, Ă la surprise gĂ©nĂ©rale, de prolonger la durĂ©e d’exploitation nationale de Pearl Harbor a sept mois au lieu des deux Ă quatre mois ordinaires, ce qui signifiait que ce blockbuster « estival » allait finalement ĂŞtre projetĂ© jusqu’en dĂ©cembre. BĂ©nĂ©ficiant d’une distribution aussi massive et envahissante, il Ă©tait impossible que Pearl Harbor n’atteigne pas un très grand nombre de gens. En revanche, seuls quelques milliers de personnes ont jamais pu voir Le Sel de la terre (1954) [1], un film Ă petit budget traitant des luttes menĂ©es aux États-Unis par des syndicalistes d’origine mexicaine. Ce film vibrant et saisissant, conservĂ© des dĂ©cennies après par la Bibliothèque du Congrès et le MusĂ©e d’art moderne de New York, a Ă©tĂ© soumis Ă toutes sortes de contraintes au cours de sa production et de sa distribution, et a dĂ» se contenter d’une courte vie en salle, avec seulement onze petits exploitants.
Si des films dissidents comme Le Sel de la terre ne parviennent pas Ă toucher un large public, ne serait-ce pas parce qu’ils en sont tenus Ă l’écart du fait de la distribution minimale et de la publicitĂ© limitĂ©e qu’ils reçoivent ? Faute de fonds suffisants, ils doivent compter sur le bouche-Ă -oreille et sur les critiques qui leurs sont souvent politiquement hostiles. Le contraste est saillant avec les campagnes publicitaires de plusieurs millions de dollars qui favorisent la crĂ©ation de marchĂ©s de masse pour les films censĂ©ment plus populaires. Si un Rambo ou un film tel que Pearl Harbor dispose vraiment d’un grand public « naturel » et est attendu par des millions de spectateurs, en ce cas pourquoi est-il nĂ©cessaire de dĂ©penser des fortunes en publicitĂ© avec pour seul objectif de constituer une audience massive ?
En résumé, ce n’est pas simplement une question de demande qui va créer l’offre. C’est souvent l’inverse : l’offre crée la demande. La première condition nécessaire à toute consommation est la disponibilité du produit. Qu’il s’agisse de films, d’émissions de télévision ou de boissons sans alcool, la consommation dépendra largement de la distribution et de la visibilité du produit. Un film qui va sortir dans tous les multiplexes d’Amérique va toucher un grand public, non pas parce qu’il y a une vague spontanée de demande émanant de la base de l’ordre social, mais parce qu’il est commercialisé avec fracas à partir du sommet.
Avec le temps, les gens sont conditionnés à accepter des films faciles, superficiels, médiocres et politiquement biaisés. Les images standardisées et les scénarios cousus de fil blanc sont prédigérés. Avec un conditionnement suffisant, les consommateurs iront voir même ce qui ne suscite pas grand enthousiasme chez eux. Rarement exposés à autre chose, ils sont d’autant plus enclins à chercher la distraction dans ce qui se trouve offert.
Mais il ne faut pas exagérer cet argument. Le public n’est pas malléable à volonté. L’offre ne crée pas toujours la demande. Certaines offres d’Hollywood sont des échecs cuisants, malgré une publicité abondante et une distribution offensive. Malgré leurs déclarations sur l’importance de donner au public ce qu’il veut, les dirigeants des studios se trompent souvent. Les préférences du public peuvent être difficiles à prédire, surtout quand la perception qu’on en a est elle-même influencée par ses propres inclinations sociopolitiques.
Ainsi, durant une pĂ©riode s’étalant sur plus de deux dĂ©cennies, et qui comprenait toutes les annĂ©es 1970 et 1980, les commentateurs et experts des mĂ©dias dominants n’ont eu de cesse de rĂ©pĂ©ter que le public amĂ©ricain Ă©tait gagnĂ© par une « humeur conservatrice », soit exactement la direction qu’ils espĂ©raient. Les patrons des chaĂ®nes de tĂ©lĂ©vision et des grands studios ne se sont pas fait prier pour se joindre au chĹ“ur, dans ce qui a fini par devenir l’une des tentatives de prophĂ©tie autorĂ©alisatrice les plus longues de l’histoire. Puisqu’ils avaient dĂ©cidĂ© que la nation se laissait envahir par une humeur conservatrice, ils se sont mis au travail pour favoriser Ă la fois cette Ă©volution et cette humeur. Les huiles de la tĂ©lĂ©vision ont produit tout un tas de sĂ©ries sur la justice et l’ordre telles que Walking Tall, Strike Force et Today’s FBI (1981-1982). Tous ces programmes Ă©taient Ă©maillĂ©s de sous-textes conservateurs ; ils ont tous souffert d’audiences lamentables et ont vite Ă©tĂ© interrompus. Cela s’est reproduit dans les annĂ©es 2000 avec des sĂ©ries telles qu’Agence Matrix (2003-2004), Spy Girls (2002-2004) et Espions d’État (2001-2003), cette dernière bĂ©nĂ©ficiant du soutien de la CIA.
Idem avec l’industrie du cinéma. L’Étoffe des héros (1983), un film à la gloire des aventures spatiales des États-Unis, a fait un bide au box-office. Des films d’action tels que Cobra (1986), Rambo III (1988) et L’Inspecteur Harry est la dernière cible (1988) s’en sont mal sortis eux aussi. Grâce à des campagnes publicitaires se chiffrant à plusieurs millions de dollars, ils ont fait un bon départ lors de leur premier week-end, mais ils se sont rapidement effondrés ensuite. Inchon (1982), un autre film de guerre droitier, dont le budget était de 48 millions de dollars auxquels il faut ajouter entre 10 et 20 millions de dollars de publicité, avait tout ce dont le public est censé avoir envie : un casting prestigieux, une production spectaculaire, une histoire d’amour, des scènes de bataille sanglantes, un patriotisme exacerbé, une réécriture simpliste de l’histoire politique et une intrigue écervelée à propos d’agresseurs communistes prêts à tuer qui se font dégager par un héros de guerre de droite. Pourtant Inchon a été un désastre au box-office. Cela laisse penser que même les spectateurs conditionnés pour cela en ont parfois marre de consommer toujours les mêmes âneries.
En rĂ©sumĂ©, dire que l’industrie du cinĂ©ma « donne aux gens ce qu’ils veulent » est une explication trop simple. Les grands studios nous imposent ce qu’ils pensent que nous voulons, et font souvent la promotion de films que nous n’avons jamais demandĂ©s et qui ne nous plaisent pas particulièrement. Mais avec une publicitĂ© et une distribution suffisantes, mĂŞme ces bides sont destinĂ©s Ă atteindre bien plus de gens que des films dissidents aux financements exsangues, auxquels on n’accorde ni distribution, ni publicitĂ© de masse dignes de ce nom.
Les commentateurs et Ă©ditorialistes conservateurs ne cessent de donner d’Hollywood l’image d’un repaire de gauchistes. Divers propagandistes de droite nous disent que « les Ă©lites culturelles » d’Hollywood (et d’autres endroits tels que New York, San Francisco et Washington) vĂ©hiculent des valeurs qui visent Ă saper le patriotisme et d’autres « vertus amĂ©ricaines » du mĂŞme ordre.
L’impressionnante critique que propose Matthew Alford dans les pages qui suivent terrasse ces incantations à propos d’un dessein gauchiste de nature élitiste. Implicitement, la dissection des films de guerre hollywoodiens proposée par l’auteur lève le voile sur les représentations déformées de la politique impérialiste américaine elle-même et les mythes politiques dominants qui la soutiennent.
Ce livre détaillé dévoile comment les agences de l’empire américain jouent un rôle actif jusque dans l’écriture et la production des films à propos des manœuvres politico-militaires des États-Unis à l’étranger. Ce débat étouffé sur les politiques (pas toujours si) cachées de l’empire se manifeste dans la production des films elle-même, dans ce qui est atténué, ce qui est glorifié, et ce qui ne quittera pas le banc de la salle de montage.
Après un passage en revue de quasiment tous les films importants de ces dernières annĂ©es, Alford conclut que tandis qu’« il y a [certainement] des progressistes importants Ă Hollywood », il n’y a pas d’« establishment de gauche » poursuivant un dessein politique. Il nous rappelle Ă©galement qu’il y a de « nombreuses stars, censeurs et professionnels de l’industrie situĂ©s Ă droite » qui Ĺ“uvrent activement au sein d’Hollywood. Des reprĂ©sentants du Pentagone et des agences de sĂ©curitĂ© nationale suivent Ă la trace certains scĂ©naristes, monteurs et producteurs. Et avant toute chose, il y a les patrons et les banquiers — riches et conservateurs — qui travaillent dans l’industrie, ceux-ci opĂ©rant « Ă l’intĂ©rieur d’un système entrepreneurial rigide ».
Grâce Ă un examen minutieux des vĂ©ritables intrigues, dialogues et personnages de dizaines de films grand public, non seulement Alford nous dit, mais en plus il nous dĂ©montre que le cinĂ©ma dominant ne propose aucune critique des « principales prĂ©misses postulant la bienveillance des États-Unis sur la scène internationale ». Au point que lorsque l’on concède des remarques critiques dans tel ou tel film, elles ne sont fondĂ©es sur rien de tangible. Les hĂ©ros se contentent de corriger le tir lorsque se produisent des bourdes opĂ©rationnelles, des accidents malencontreux et des erreurs individuelles. Il est possible de critiquer certains cas d’excès du pouvoir militaire, mais pas la puissance militaire des États-Unis Ă proprement parler, Ă©tant entendu que les forces amĂ©ricaines ont le droit absolu de mener des opĂ©rations militaires dans n’importe quelle « zone Ă problème » de la planète. Alford dĂ©crit des films qui propagent l’idĂ©e que la guerre est une « tragĂ©die regrettable, qui dĂ©coule de ce que l’idĂ©alisme des États-Unis se heurte Ă une situation qu’ils n’ont pas entièrement comprise et n’ont pas pu maĂ®triser ».
Dans le monde du cinéma, les interventions de l’armée américaine sont toujours bien intentionnées même si, parfois, ces entreprises tournent mal. On ne nous dit rien des intérêts globaux transnationaux qui se cachent derrière de telles expéditions, sur qui paie et sur qui tire profit de ce qui se passe. De telles questions nous mèneraient au cœur de la façon dont le pouvoir politique et économique est exercé aux États-Unis et dans une grande partie du monde.
En rĂ©sumĂ©, les cinĂ©astes (Ă quelques notables exceptions près) n’iront pas bien loin dans leurs critiques, ayant Ă l’esprit — de façon plus ou moins consciente — qu’ils ne peuvent se permettre de faire un film vĂ©ritablement radical ; ils sont incapables de remonter Ă la racine et d’exposer les intĂ©rĂŞts colonialistes de l’empire mondial ou la nature dangereuse et antidĂ©mocratique de l’État de sĂ©curitĂ© nationale. S’y essayer, ce serait attirer des ennuis au film qu’on essaie de produire et de distribuer. Il s’ensuivrait une perte de financements, une exposition de moindre envergure, et un jeu de massacre pour les critiques de cinĂ©ma des mĂ©dias dominants qui se gardent bien d’oublier pour le compte de qui ils travaillent. Il suffit de demander Ă Oliver Stone ce qu’il en pense, lui qui n’a cessĂ© de recevoir des attaques pour sa tentative de s’aventurer en zone interdite Ă propos de l’assassinat de Kennedy avec son film JFK (1991).
On peut donc dire que l’on ne se contente pas de nous divertir. Les cinĂ©astes grand public ont une capacitĂ© innĂ©e Ă traiter des sujets brĂ»lants de façon Ă neutraliser leur impact et Ă attĂ©nuer leur signification. On intègre des rĂ©alitĂ©s contradictoires dans le scĂ©nario, mais sous une forme prĂ©digĂ©rĂ©e. L’injustice et la corruption au sein des institutions ne sont plus que les actes de quelques rares francs-tireurs ou brebis galeuses. La guerre n’est alors pas grand-chose d’autre qu’une expĂ©rience dure et amère pour les soldats concernĂ©s. Comme le dit Alford : « C’est monnaie courante Ă Hollywood, comme parmi les Ă©lites amĂ©ricaines [dans le domaine de la vie politique rĂ©elle], de partir du principe que les Ă©trangers ne comptent pas, que les ennemis des États-Unis sont implacablement vils, et que la puissance amĂ©ricaine est par essence bonne et dĂ©sintĂ©ressĂ©e. »
Dans le monde du grand Ă©cran, les dirigeants politiques doivent faire des choix difficiles portant sur l’intĂ©gritĂ© et l’équitĂ©, mais ils se prononcent rarement sur des problèmes Ă©conomiques concrets. La rĂ©sistance face Ă l’injustice s’exprime Ă travers la courageuse opposition d’un individu. (« Un seul et unique homme s’est levĂ© pour affronter la menace... »). Grâce Ă son alchimie cinĂ©matique, Hollywood produit des films qui peuvent sembler d’actualitĂ© et socialement pertinents, sans avoir Ă composer avec les divers aspects de la rĂ©alitĂ© sociale conflictuelle, des films dans lesquels on « combat le terrorisme » sans approcher la rĂ©alitĂ© de trop près.
Si tout ceci est vrai, si les films sont implicitement conservateurs dans leur reprĂ©sentation avantageuse de l’État de sĂ©curitĂ© national, de l’impĂ©rialisme et de la supĂ©rioritĂ© morale prĂ©sumĂ©e des États-Unis, alors pourquoi les conservateurs se plaignent-ils de « partis pris progressistes » Ă Hollywood ? Ils adressent aussi ce reproche aux mĂ©dias d’information amĂ©ricains, essentiellement pour les mĂŞmes raisons, alors que ceux-ci penchent Ă droite et sont toujours plus soumis et timorĂ©s.
Les films n’ont de cesse de restreindre leur attention critique Ă une sphère Ă©troite et superficielle et proposent rarement une critique vĂ©ritablement radicale. Pourtant mĂŞme cette timide dĂ©marche est considĂ©rĂ©e comme une entreprise de dĂ©nigrement, menĂ©e par les progressistes, du système politico-Ă©conomique amĂ©ricain et de sa domination mondiale. Montrer un soldat sans pitiĂ© qui tue un civil innocent, dans ce qui est par ailleurs prĂ©sentĂ© comme une entreprise militaire noble contre le terrorisme, c’est dĂ©jĂ trop pour les idĂ©ologues de droite. La moindre critique — aussi Ă©dulcorĂ©e, fortuite et innocemment dĂ©contextualisĂ©e soit-elle — sera toujours choquante aux yeux des rĂ©actionnaires intransigeants.
En outre, Ă sa manière, Hollywood a vraiment Ă©tĂ© culturellement « subversive », avec ses scènes sexuellement explicites, ses jurons, sa tolĂ©rance pour les modes de vie dĂ©viants (dont l’homosexualitĂ©), et son dĂ©dain supposĂ© pour les valeurs familiales. Pour les rĂ©actionnaires, de telles inclinations apparemment dĂ©cadentes sont les preuves Ă brandir pour dĂ©montrer que l’industrie du cinĂ©ma est aux mains des ennemis de l’AmĂ©rique.
Dire qu’Hollywood est gouvernée par des gauchistes est aussi un moyen d’exercer en permanence une certaine pression qui aide à faire bouger le centre de gravité politique vers la droite, pour maintenir l’industrie dans l’inconfort, et ainsi l’obliger à prouver sa bonne foi patriotique. L’industrie du cinéma revêt donc constamment les atours qui plaisent à la droite sans jamais oser se déplacer trop fermement vers la gauche sur la moindre question fondamentale.
L’essentiel du processus de contrĂ´le idĂ©ologique se fait implicitement. Alford nous rappelle que les gens qui Ĺ“uvrent au sein des systèmes de pouvoir ne sont pas toujours pleinement capables « d’identifier les frontières idĂ©ologiques fixĂ©es par les forces Ă©tatiques et Ă©conomiques Ă l’intĂ©rieur desquelles ils travaillent ». Et s’ils s’aventuraient Ă soulever des points de vue fâcheux quant aux dangers d’un système de pouvoir antidĂ©mocratique et ploutocratique, ajoute-t-il, cela compromettrait sĂ©rieusement leurs carrières.
Nous pourrions nous rappeler que les formes de contrôle social les plus répressives ne sont pas toujours celles que nous vouons consciemment aux gémonies, mais celles qui s’insinuent d’elles-mêmes dans le tissu de notre conscience afin de ne pas être remises en cause, et qui sont alors acceptées comme faisant partie de la nature des choses. Il y a sans doute des progressistes et des gens de gauche à Hollywood qui ne se sont toujours pas rendu compte à quel point ce qu’ils entreprennent sert la cause des pouvoirs en place.
Alford conclut ce livre par un appel dont nous devrions tous tenir compte, un appel en faveur d’un système de propriĂ©tĂ© et de production plus libre, moins concentrĂ©, dans lequel les cinĂ©astes crĂ©eraient des rĂ©cits novateurs et captivants et « auraient moins peur de questionner la façon dont la puissance des États-Unis dĂ©pend des firmes privĂ©es. » En rĂ©sumĂ©, dans le but de faire de meilleurs films et donc des soirĂ©es de remise des Oscars au service de la dĂ©mocratie plutĂ´t que de la ploutocratie.
Michael Parenti