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Lire : Berlin, 1933. La presse internationale face à Hitler de Daniel Schneidermann

par Alain Geneste ,

Aux États-Unis, les médias n’ont pas vu arriver Trump, tout occupés à traiter des jeux (et des sondages) plutôt que des enjeux de la vie politique, oublieux des conditions concrètes d’existence du plus grand nombre, en particulier des « gens de peu » et de ceux « d’en bas ». Aux États-Unis, comme ailleurs. Mais une lame de fond telle que la montée en puissance de l’antisémitisme nazi ? On aurait pu penser que la presse internationale aurait été en mesure d’en rendre compte. D’autant que 200 correspondants de quelque trente pays étrangers étaient en poste à Berlin, jusqu’en 1939 pour les Français et les Britanniques, jusqu’en 1941 pour les États-Uniens. Et pourtant. Dans un ouvrage particulièrement documenté, Daniel Schneidermann fait état de la grande pauvreté du traitement médiatique des exactions antisémites des nazis.

Dans son ouvrage intitulé Berlin, 1933. La presse internationale face à Hitler [1] et publié aux éditions du Seuil, Daniel Schneidermann a enquêté, produisant un travail considérable de recherche, compilant minutieusement une montagne de sources, dont bien sûr les archives des journaux. Le titre peut prêter à confusion : bien au-delà de l’année 1933 (qui marque l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler), l’ouvrage retrace de manière chronologique et thématique la manière dont la presse a couvert (et surtout n’a pas couvert !) les exactions antisémites des nazis.



Un mauvais traitement


Comment cette presse internationale a-t-elle alors parlé du nazisme, des premiers autodafés, des lois raciales, de la nuit de cristal ? À quelques exceptions près, les journaux n’ont su ni informer ni alerter, quasiment aveugles devant la montée de la terreur. Trop rares ont été les correspondants qui, comme Edgar Ansel Mowrer, Dorothy Thompson, Pembroke Stephens, Andrée Viollis, ou encore celles et ceux de la presse communiste, ont collecté et diffusé des indices de persécution, perceptibles pourtant dès avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir.

Daniel Schneidermann cite Edgar Ansel Mowrer, correspondant à Berlin du Chicago Daily News depuis 1923, qui fut (un des rares) expulsé à l’automne 1933 après avoir publié dans un livre les prémices d’un puissant antisémitisme [2]. Par exemple, cette anecdote : une carte glissée dans la main d’une jeune passante blonde sur le Kurfürstendamm, les « Champs Élysées » de Berlin, par quelqu’un disparaissant ensuite dans la foule. Sur la carte, un avertissement : « Vous sortez avec un Juif. Ce n’est pas un comportement approprié de la part d’une Allemande. Si vous persistez, nous mettrons votre nom sur une liste, et dans une Allemagne nouvelle, des personnes comme vous seront marquées d’un signe visible. » Autre exemple, la décision d’un tribunal selon laquelle la République de Weimar pouvait être appelée « République juive » par qui le désirait, ou l’acquittement de quelqu’un ayant traité le chef de la police de Berlin de « bâtard juif ».

Dès avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir, Daniel Schneidemann montre qu’un correspondant de presse inséré dans la société pouvait collecter des indices et faire sentir à ses lecteurs les persécutions encore « invisibles ».


Comment expliquer ce mauvais traitement ?


Comment cet aveuglement médiatique a-t-il été possible ? Pourquoi l’alerte n’a-t-elle pas été donnée ? Pourquoi cette absence de clairvoyance, voire même cette complaisance ? Combien aurait-t-il fallu de boycotts de commerces juifs, de tabassages de rue par les milices brunes, de lois antisémites, de disparitions inexpliquées, de suicides, de morts en camps de concentration ? Se poser ces questions est aussi une façon d’inviter les journalistes, encore aujourd’hui – et Daniel Schneidermann s’y inclut – à la vigilance. Si cette petite communauté de journalistes étrangers a si peu vu et si peu dit, si leurs journaux ont si peu conservé du peu qu’ils ont transmis, s’ils n’ont pas été ébranlés par les déportations de communistes, ni par les premières persécutions de Juifs, s’ils ont réussi à conserver de bonnes relations avec les nazis, c’est que des raisons relatives aux pratiques des journalistes se combinent à des facteurs économiques, idéologiques et psychologiques. Daniel Schneidermann nous livre quelques angles de réflexion. Notamment :

- La faiblesse de l’enquête de terrain, en particulier hors de Berlin, la principale source d’information provenant des retrouvailles quotidiennes (Stammtisch) des correspondants étrangers, quittant rarement la capitale, autour des tables d’une taverne bavaroise (La Taverne, près du parc public central de Berlin). Ce que Bourdieu, nous suggère Daniel Schneidermann, aurait appelé la « circulation circulaire des rumeurs berlinoises ».

- Leur rencontre avec les dignitaires nazis leur distribuant les éléments de langage à l’occasion de conversations informelles « off the record » autour de bières et de sandwiches (Bierabend). Une tradition encore aujourd’hui particulièrement vivace en France entre dirigeants et journalistes.

- Les comptes rendus aseptisés des visites organisées par le régime. Ainsi, pour le New York Times, Dachau fait presque figure idyllique d’un camp de repos ou d’un sanatorium ! Son édition du 26 mars 1933, le journal reproduit par exemple la dépêche Associated Press du président de l’Association de la presse étrangère, et titre : « Des prisonniers allemands démentent être battus », en sous-titrant : « Thaelmann et autres Rouges apparaissent en bonne santé et ne se plaignent pas de leur traitement », puis en sous-sous-titrant : « Goering tient sa promesse de permettre à des correspondants étrangers de vérifier si les rumeurs d’atrocités sont exactes » !

- L’anticommunisme des propriétaires de presse et de l’ensemble des gouvernements alliés. Un prisme idéologique qui explique en partie leur indulgente cécité vis-à-vis de l’hitlérisme qui persécutait les communistes. Au moins jusqu’à l’Anschluss, ou jusqu’aux accords de Munich, en 1938.

- L’antisémitisme ambiant, en Europe : « L’Europe entière baigne dans un bain "culturel" antisémite. Pour en faire ressentir l’intensité, je ne peux prendre qu’un parallèle : l’hostilité à l’Islam, aujourd’hui, dans cette même Europe » [3], indique Daniel Schneidermann.

Bien d’autres explications sont données, que nous vous invitons à retrouver dans le livre : carriérisme, impératifs économiques, déni, autocensure, sidération, etc.


***


Berlin, 1933 constitue une chronique très éclairante, qui nous amène par ricochets à réfléchir au fonctionnement de la presse mainstream actuelle et aux multiples logiques qui président à ses (non) choix éditoriaux.


Alain Geneste

 

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Notes

[1446p. 23€.

[2Germany Puts the Clock Back (La régression allemande), John Lane Company, 1933.

[3p. 288.

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