Un sondage, donc, diffusĂ© le 8 mars 2013, sous le titre « Les Français et la rĂ©forme du marchĂ© du travail ». Avec le mĂŞme souci de transparence que celui qui devrait animer les instituts de sondages, nous vous offrons ici les rĂ©sultats et le commentaire proposĂ©s par BVA :
Les biais d’une fausse science
Les prĂ©cisions mĂ©thodologiques qui sont donnĂ©es par l’institut de sondage, vĂ©ritable exhibition de scientificitĂ©, masquent en fait l’essentiel car, imitant en cela les techniques du prestidigitateur, ces instituts attirent l’attention sur des dĂ©tails sans importance ou sans consĂ©quence pour ne rien dire sur ce qui en fait biaise lourdement ce type de pratique. C’est ainsi qu’on nous explique que les 1056 personnes interrogĂ©es par tĂ©lĂ©phone et internet constituent un « Ă©chantillon reprĂ©sentatif de la population française âgĂ©e de 18 ans et plus », et que la marge d’erreur est de 2,5. Cette prĂ©tendue marge d’erreur qui varie selon la taille de l’Ă©chantillon masque toute une somme d’autres erreurs potentielles liĂ©es Ă la mĂ©thodologie et dont on n’a aucun moyen d’Ă©valuer l’ampleur rĂ©elle.
Par exemple, rien n’est dit sur les refus de rĂ©pondre au questionnaire (pour une personne qui accepte de rĂ©pondre, combien de personnes ont Ă©tĂ© contactĂ©es ?). Or, ce taux de non rĂ©ponse au questionnaire qui, lui, n’est pas « marginal » n’est jamais donnĂ© par les instituts alors que, selon les instituts et le type de sondage, il faut contacter entre 5 et 10 personnes pour en avoir une qui accepte de se prĂŞter au jeu du questionnaire. C’est dire que la reprĂ©sentativitĂ© des Ă©chantillons ne porte que sur une sous-catĂ©gorie de la population : celle qui accepte de rĂ©pondre.
Mais il y a une arnaque encore plus Ă©norme qui rĂ©side dans ce que les instituts s’accordent Ă appeler une « opinion » et dans le type de questions qui sont posĂ©es pour la saisir. Le sondage sur le rĂ©cent accord est exemplaire Ă cet Ă©gard en raison de la naĂŻvetĂ© avec laquelle le sondeur vend la mèche. Le fabricant du sondage prend acte – confusĂ©ment – de ce qui devrait pourtant ĂŞtre une Ă©vidence, Ă savoir qu’on ne peut raisonnablement demander une opinion que sur un sujet que les enquĂŞtĂ©s connaissent.
C’est ainsi que, dans ce sondage, les questions sur le rĂ©cent accord n’ont Ă©tĂ© posĂ©es qu’aux enquĂŞtĂ©s qui « en ont entendu parler » mais sans plus de prĂ©cision car aucune question complĂ©mentaire n’a Ă©tĂ© posĂ©e pour saisir le degrĂ© de connaissance que peuvent avoir les enquĂŞtĂ©s de cet accord dont ils « ont entendu parler ». De mĂŞme, on leur demande s’ils trouvent cet accord « très bon », « plutĂ´t bon », « plutĂ´t mauvais » ou « très mauvais » sans prĂ©ciser en quoi ils le trouvent « très bon », etc. Ou encore, sans explication ni justification, s’il « favorise davantage les salariĂ©s que les employeurs », ou l’inverse, ou s’il « favorise autant les salariĂ©s et les employeurs ».
On notera au passage que, en demandant qui est davantage favorisĂ©, les termes employĂ©s dans la question sont entièrement positifs et semblent appuyer la thèse de l’accord « gagnant-gagnant ». Hors de question de penser Ă un seul moment que l’accord pourrait dĂ©favoriser l’une des parties. La seule question est de savoir qui il favorise le plus. De surcroĂ®t, le souci formel d’équilibre dans les rĂ©ponses proposĂ©es conduit Ă des formulations grammaticalement absurdes : si les accords favorisent autant l’un et l’autre, alors ils ne favorisent ni l’un ni l’autre…
La fabrication de l’opinion publique
En fait, l’essentiel est d’obtenir des rĂ©ponses sans s’occuper de ce qu’elles peuvent signifier rĂ©ellement. Les rĂ©ponses sont recueillies telles quelles, afin d’être additionnĂ©es pour fabriquer de toutes pièces ce fĂ©tiche qu’est « l’opinion publique », « l’opinion des Français » et mĂŞme « ce que pensent les Français » ou « ce que les Français nous disent » pour reprendre les formules dont se gargarisent les sondeurs, les commentateurs et les responsables politiques persuadĂ©s qu’ils incarnent, et eux seulement, la lĂ©gitimitĂ© dĂ©mocratique. Or, ces enquĂŞtes dites « d’opinion » visent gĂ©nĂ©ralement Ă savoir si les Français sont « favorables » ou non Ă quelque chose (ce peut ĂŞtre n’importe quoi et c’est souvent n’importe quoi) sans que l’on sache exactement Ă quoi prĂ©cisĂ©ment se rĂ©fèrent les rĂ©ponses qui sont plus ou moins extorquĂ©es aux enquĂŞtĂ©s. Et, en l’espèce, une simple batterie de questions visant Ă saisir ce que les enquĂŞtĂ©s savent vraiment du contenu prĂ©cis de l’accord sur lequel on leur demande de se prononcer mènerait probablement Ă exclure une très large partie des sondĂ©s. Mais, en ce cas, les instituts de sondage pourraient-ils encore dire qu’ils mesurent « l’opinion publique », « l’opinion des Français » ?
On ne dira jamais assez que cette pratique du sondage trahit une curieuse conception de la dĂ©mocratie. Elle repose sur une opĂ©ration qui tend Ă faire disparaĂ®tre les tensions et les oppositions qui existent normalement dans toute sociĂ©tĂ© entre les divers groupes sociaux : pour cela, il suffit de fabriquer un Ă©chantillon reprĂ©sentatif qui prend en compte la diversitĂ© de la population (selon l’âge, le sexe, la catĂ©gorie sociale, etc.) puis de faire disparaĂ®tre cette diversitĂ© en la rĂ©sorbant dans une figure unique : celle de L’Opinion publique, vĂ©ritable personnage qui serait dotĂ© d’une pensĂ©e et d’une volontĂ©. Et tel commentateur pourra dire, lorsque que les Français semble vouloir, Ă Ă©galitĂ© de pourcentage, des choses contradictoires, que « les Français ne savent pas ce qu’ils veulent » sans voir que ce n’est pas la mĂŞme personne qui veut des choses contradictoires mais des groupes diffĂ©rents avec des systèmes d’intĂ©rĂŞts diffĂ©rents que l’on a artificiellement regroupĂ©s sous la dĂ©nomination « d’opinion publique ».
Les sondages, si l’on en croit ce que laissent entendre et affirment parfois les instituts de sondage, s’apparenteraient Ă des rĂ©fĂ©rendums. C’est oublier un peu vite que, dans le cas des sondages, il n’existe pas de campagne Ă©lectorale prĂ©alable permettant Ă chacun de prendre position en fonction des arguments publiquement Ă©changĂ©s entre les diffĂ©rents partis politiques et mĂŞme, grâce Ă internet, en fonction de l’analyse du dispositif soumis au vote comme on a pu le voir dans le cas, exemplaire, du rĂ©fĂ©rendum sur le traitĂ© constitutionnel europĂ©en. Dans un rĂ©fĂ©rendum, les citoyens ont le temps de se prĂ©parer Ă voter, et de se faire leur opinion en glanant des informations, sachant des mois Ă l’avance, la question qui leur sera posĂ©e. Il y a nĂ©cessairement un dĂ©bat prĂ©alable Ă la prise de position des citoyens, ce qui n’est pas vraiment le cas des sondages d’opinion. A moins de considĂ©rer, dans le cas prĂ©sent, que la prĂ©sentation mĂ©diatique de l’accord Medef-syndicats minoritaires peut ĂŞtre assimilĂ©e Ă un dĂ©bat.
Or le moins qu’on puisse dire est que le traitement mĂ©diatique du contenu de cet accord a Ă©tĂ© superficiel et unilatĂ©ral dans un grand nombre de mĂ©dias, ceux-ci se contentant bien souvent de reprendre les mots d’ordre du gouvernement (voir notre prĂ©cĂ©dent article :« Les Ă©ditocrates contresignent l’accord MEDEF-CFDT »), matraquant que c’est un accord « destinĂ© Ă offrir plus de souplesse aux entreprises et davantage de protection aux salariĂ©s ». Dans ce contexte, il n’est donc pas Ă©tonnant que 62% des sondĂ©s le trouve (pour l’instant…) « plutĂ´t bon ».
Pour que 62% des Français (c’est-Ă -dire toutes catĂ©gories socio-professionnelles mĂ©langĂ©es) qui rĂ©pondent aux sondeurs qu’ils ont entendu parler de cet accord le trouvent « globalement bon » (rappelons qu’ils ne sont que 78% des enquĂŞtĂ©s Ă dire ou Ă prĂ©tendre qu’ils en ont entendu parler), il suffit donc – de l’aveu mĂŞme du sondeur - d’en parler le moins possible, de ne pas en dĂ©battre, de faire en sorte qu’une grande partie de la population ne sache pas vraiment de quoi il retourne afin de pouvoir rĂ©pondre, en toute mĂ©connaissance de cause, aux questions des sondeurs parce qu’ils auront « un peu entendu parler » de ce sur quoi on les interroge.
Des réponses logiques et sociologiques
Est-ce Ă dire que les enquĂŞtĂ©s rĂ©pondent n’importe quoi lorsqu’ils ne sont pas en mesure, comme dans ce sondage, de se forger une opinion personnelle sur un accord dont, pour la plupart, ils ne connaissent pas le contenu prĂ©cis ? La rĂ©ponse est bien Ă©videmment nĂ©gative parce qu’il y a une logique dans la production de rĂ©ponses, ce qui fait que les rĂ©ponses obtenues sont en grande partie prĂ©visibles et semblables quels que soient les instituts de sondage (ce qui contribue Ă persuader les sondeurs de la scientificitĂ© de leurs travaux puisqu’ils trouvent la mĂŞme chose).
Or comme pour nombre de sondages d’opinion, le sondage ne livre pas « l’opinion des Français » - ici sur cet accord -, mais les effets des stratĂ©gies utilisĂ©es par les enquĂŞtĂ©s pour se sortir le mieux possible d’une situation embarrassante qui consiste, sur le champ, Ă dire quelque chose mĂŞme quand on ne sait pas quoi rĂ©pondre.
Si l’on considère, par exemple, les rĂ©ponses en fonction des catĂ©gories socioprofessionnelles, on constate que les CSP+ (CatĂ©gories Socio-professionnelles favorisĂ©es) sont très favorables Ă cet accord (72%) entre autre parce qu’il est signĂ© par le MEDEF et refusĂ© par FO et la CGT tandis que les CSP- (les classes populaires) y sont fortement hostiles (Ă 64%) pour la mĂŞme raison mais inversement. En effet, il y a fort Ă parier que bon nombre d’enquĂŞtĂ©s se sont repĂ©rĂ©s dans l’urgence de la rĂ©ponse Ă donner, au fait – prĂ©cision que les sondeurs ont eu l’astuce de mentionner – que l’accord avait Ă©tĂ© signĂ© par le MEDEF et refusĂ© par FO et la CGT. Ă€ quoi s’est sans doute ajoutĂ©, pour les enquĂŞtĂ©s CSP-, le fait qu’ils savent, d’expĂ©rience, que les rĂ©formes se font rarement Ă leur bĂ©nĂ©fice.
Quant au fait de savoir si ces accords « favorisent » ou non l’un des partenaires, on peut penser que les rĂ©ponses s’appuient très probablement sur l’expĂ©rience passĂ©e des CSP+ et CSP- en matière de contrat de travail plus que sur la lecture des accords rĂ©cents : les CSP+ qui, dans leur majoritĂ©, ne sont pas des adeptes de la lutte des classes, disent, Ă 57%, que dans cet accord, il n’y a « ni vainqueur ni vaincu », sans doute pour inciter les salariĂ©s Ă s’y conformer, alors que les CSP- dĂ©clarent Ă 72% que l’accord favorise les employeurs, manifestant ainsi que la lutte n’est pas terminĂ©e, mĂŞme si l’accord a Ă©tĂ© signĂ©.
Des commentaires de conseiller du gouvernement
De tout cela le directeur d’études de BVA Opinion ne dit rien. Quittant le costume de savant, il ne se borne pas Ă constater : il commente. Et il le fait du point de vue du gouvernement et Ă son intention : « Bonne nouvelle pour le gouvernement : l’accord sur le marchĂ© du travail est majoritairement approuvĂ© par les Français ». Qu’importe si personne n’est en mesure de dire ce que les sondĂ©s approuvent exactement. Qu’importe si le commentaire excède complètement ce que le sondage, mĂŞme sommairement, indique. Il suffit de dire ce qu’il suggère… en se montrant plus soucieux d’évaluer les risques encourus par le gouvernement que ceux qui menacent les salariĂ©s. D’oĂą cette mise en garde (qui est aussi une alerte adressĂ©e au gouvernement) : « Mais attention, cette rĂ©forme reste tout de mĂŞme très risquĂ©e pour le gouvernement » notamment parce que « les opposants Ă cette rĂ©forme disposent d’un potentiel de progression » La preuve ? « 22% des Français n’ont pas du tout entendu parler de cet accord et les arguments « anti-accord » de la gauche de la gauche, de la CGT et de Force ouvrière pourraient se faire davantage entendre, lors du dĂ©bat parlementaire. »
Passons sur l’incongruitĂ© de cette prĂ©sentation qui laisse entendre que les opposants Ă l’accord ne pourraient se faire entendre qu’auprès de ceux qui n’en ont pas entendu parler. Et lisons comme un aveu l’indication selon laquelle l’opposition Ă l’accord pourrait croĂ®tre si le dĂ©bat donnait les moyens aux sondĂ©s de savoir de quoi on parle… avant de leur demander, mĂŞme par sondage leur avis. A moins que l’extrĂŞme sollicitude du sondologue Ă l’égard du gouvernement (et indirectement Ă l’égard des signataires de l’accord) n’incite Ă lire ces commentaires comme une recommandation adressĂ©e au gouvernement d’éviter tout dĂ©bat de fond sur le sujet ? On ne peut pas dire plus clairement (plus cyniquement ?) que le dĂ©bat en politique n’est pas souhaitable si l’on veut peser sur cette « opinion publique » qui sort des ordinateurs des instituts de sondages
D’ailleurs, les raisons qui poussent BVA Ă apporter ces doctes conseils sont pour le moins amusantes... La première source de crainte est que « le fort soutien du Medef Ă cet accord pourrait nuire Ă sa popularitĂ© ». D’autre part, « si 72% des CSP+ estiment que cet accord est bon, 64% des CSP- estiment au contraire qu’il est mauvais ». Rappelons que les CSP+ (CatĂ©gories Socio-professionnelles favorisĂ©es) correspondent aux statuts suivants : chefs d’entreprises, artisans et commerçants, cadres, professions intellectuelles supĂ©rieures et professions intermĂ©diaires et que les CSP- regroupent principalement les ouvriers et les employĂ©s. De plus, le commentateur indique que « c’est uniquement parce qu’ils sont moins nombreux Ă en avoir entendu parler et parce que les retraitĂ©s louent cet accord, que ce rejet des CSP- n’impacte pas plus l’adhĂ©sion globale Ă cet accord. » Or le moins qu’on puisse dire est que c’est justement ces CSP- qui constituent la majeure partie de ces « salariĂ©s » dont on essaye de voir s’ils sont plus ou moins favorisĂ©s que les « employeurs » par cet accord.
Dès lors, des adeptes de la sondologie pourraient adopter une autre lecture, tout aussi plausible, de ce même sondage et affirmer que c’est une bonne nouvelle pour les syndicats CGT et FO puisque, du moins selon le flou sondagier, ils semblent assez largement soutenus par ceux qu’ils prétendent représenter.
Si nous Ă©tions gagnĂ©s par la sondomanie, nous devrions alors inverser les commentaires. Au lieu de proclamer « Bonne nouvelle pour le gouvernement : l’accord sur le marchĂ© du travail est majoritairement approuvĂ© par les Français », il faudrait se rĂ©jouir ainsi : « Bonne nouvelle pour les syndicats opposĂ©s Ă cet accord, ils sont majoritaires parmi ceux qu’ils reprĂ©sentent. » Et au lieu de mettre ainsi en garde le gouvernement « Mais attention, cette rĂ©forme reste tout de mĂŞme très risquĂ©e pour le gouvernement », il faudrait annoncer Ă son de trompes : « Mais attention, la partie, malheureusement, est loin d’être gagnĂ©e pour les opposants Ă cette rĂ©forme ! »
Mais, pour le savoir, nul besoin d’un sondage…
Lucas Baire et Patrick Champagne (avec Henri Maler)