Un cas exemplaire
Fin 2001, l’un des photographes de l’agence Sipa, GĂ©rard Gastaud, après avoir travaillĂ© pour l’agence pendant vingt ans, demande Ă bĂ©nĂ©ficier de ses droits sociaux (SĂ©curitĂ© sociale, chĂ´mage, retraite). En vain. Faute d’avoir obtenue la moindre rĂ©ponse, neuf mois plus tard, il porte plainte auprès des Prud’hommes.
Commence alors un marathon judicaire. Selon LibĂ©ration du 30 mars 2004, le dĂ©fenseur de GĂ©rard Gastaud soutient que ce dernier, embauchĂ© le 1er septembre 1982, spĂ©cialisĂ© dans le portrait de personnalitĂ©, Ă©tait titulaire d’une carte de presse : « Mais durant toutes ces annĂ©es il a Ă©tĂ© payĂ© en droits d’auteur, ce qui est illĂ©gal ». L’un des avocats du cabinet Bourdon, lors de sa plaidoirie devant les Prud’hommes, a affirmĂ© que « dans ce dossier [...] on a Ă faire Ă un photographe indĂ©pendant et nullement salariĂ©. Qui vient rĂ©clamer des soit-disants retards de salaire et tenter de mettre l’agence Ă genoux » [en gras, c’est nous qui soulignons]. GĂ©rard Gastaud a Ă©tĂ© dĂ©boutĂ©.
Le 14 dĂ©cembre 2004, la Cour d’appel de Paris le dĂ©boute Ă nouveau de toutes ses demandes, notamment parce que des tĂ©moignages de salariĂ©s de Sipa ont mis en doute l’existence d’un lien de subordination entre l’agence et le photographe. GĂ©rard Gastaud s’est pourvu en Cassation.
Non seulement M. Gastaud ne bĂ©nĂ©ficie pas des ses droits sociaux, mais depuis le 1er janvier 2003 ses archives ne lui sont plus payĂ©es. Il survit dĂ©sormais avec 626 euros par mois (montant de l’ALS et du RMI) et bĂ©nĂ©ficie de la CMU (couverture maladie universelle).
Générosité bien ordonnée
Dans un tĂ©moignage qu’il nous a envoyĂ©, M. Gastaud fait valoir que M. Pierre Fabre se prĂ©sente comme un « catholique pratiquant ». C’est ce que confirme notamment un long article de cinq pages de L’Express du 19 janvier 2004, oĂą l’on apprend que Pierre Fabre, propriĂ©taire des laboratoires pharmaceutiques Fabre (16ème fortune professionnelle de France avec 1 milliard d’euros) « a lancĂ© une fondation pour lutter contre les mafias qui, dans le monde, distribuent Ă leur profit des pseudo-remèdes ». Pierre Fabre, en effet, est le prĂ©sident fondateur de la « Fondation Pierre Fabre », qui se prĂ©sente ainsi sur le site de ladite Fondation : « La Fondation Pierre Fabre a pour objet de permettre, de manière dĂ©sintĂ©ressĂ©e, indĂ©pendante et dans un but strictement humanitaire, d’amĂ©liorer les conditions dans lesquelles les populations dĂ©shĂ©ritĂ©es du Tiers Monde ont accès aux mĂ©dicaments d’usage courant qui leurs sont nĂ©cessaires. ».
Mieux : Le cabinet d’avocats qui dĂ©fendait les intĂ©rĂŞts de Monsieur Sipahioglu et qui dĂ©fend maintenant ceux de Monsieur Pierre Fabre, est le cabinet Bourdon. Or MaĂ®tre William Bourdon est bien connu des plateaux TV, des radios et des journaux, comme dĂ©fenseur des Droits de l’Homme Ă travers le monde. Il est Ă©galement PrĂ©sident de l’association Sherpa, une association de juristes pour la dĂ©fense des individus contre les multinationales [4].
Tant de gĂ©nĂ©rositĂ© mĂ©rite notre admiration... Mais pourquoi la rĂ©primer avec autant d’acharnement quand M. Gastaud ne demande que le respect de ses droits sociaux Ă©lĂ©mentaires ?
Celui-ci s’est adressĂ© Ă nous en ces termes :
« Vous qui ĂŞtes en train de lire ce tĂ©moignage, n’oubliez pas une chose importante : si mon appel n’est pas cassĂ©, cela deviendra une jurisprudence. De nombreux photographes en pâtiront ! »
Générosité, toujours...
Pour justifier son rachat de Sipa Press, Pierre Fabre dĂ©clarait qu’il avait Ă©tĂ© « soucieux de l’arracher aux griffes anglo-saxonnes de Bill Gates ou de Reuters » [5] et proclamait encore rĂ©cemment sa « la volontĂ© de voir l’agence rester française » [6]
Ce serait sans compter avec un (gros) grain de sable, mentionnĂ© dans une "brève" du Figaro du samedi 19 mars 2005 : « L’agence photographique dĂ©tenue par les laboratoires Fabre pourrait connaĂ®tre une Ă©volution capitalistique. De nombreux prĂ©tendants seraient intĂ©ressĂ©s par le dossier et notamment Getty Images. »
Le temps d’un week-end, on pouvait imaginer le scĂ©nario suivant : on change la moquette des locaux de l’agence pour la rendre plus cosy, on s’Ă©quipe très sĂ©rieusement en numĂ©rique, l’on applique une politique implacable sur les demandes sociales d’un certain nombre de photographes et que la direction effectue un sĂ©rieux "dĂ©graissage" des effectifs de l’agence (ainsi le reste du personnel se tiendrait tranquille et cela compenserait les dĂ©penses en matĂ©riel informatique). L’agence deviendrait toute Ă coup très prĂ©sentable, pour trouver un nouveau soupirant ! Bien sĂ»r, tout cela devrait se dĂ©rouler dans un absolu silence !
Mais dès le lundi 21 mars 2005, toujours dans Le Figaro, une autre "brève" infirme la prĂ©cĂ©dente et se termine par la phrase suivante : « L’agence n’envisage donc pas dans l’immĂ©diat d’ouvrir son capital. »
Comme en peinture, deux couches valent mieux qu’une. Le 6 avril 2005, Le Figaro publie un autre article qui reprend la "brève" du 21 mars et la dĂ©veloppe en donnant la parole au prĂ©sident de Sipa Press. Mais, curieusement, la dernière phrase de la "brève" prĂ©cĂ©dente - « L’agence n’envisage donc pas dans l’immĂ©diat d’ouvrir son capital » - n’est ni Ă©voquĂ©e et encore moins dĂ©veloppĂ©e.
Le suspense continue donc... Et Gérard Gastaud perçoit toujours le RMI.
Henri Maler
– Pour ceux qui souhaiteraient le contacter et peut-être lui apporter leur soutien, son adresse : gastaud@nomade.fr