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Les médias et la crise (4) : « Médias, soyez prudents ! Vous parlez trop de la crise ! »

par Marie-Anne Boutoleau,

C’est un « scoop » : les médias parleraient trop de la crise ! Tel serait l’enseignement d’une « étude » commandée par Ethic, « le mouvement des patrons enthousiastes », réalisée par Gnresearch « institut d’études et de conseils centré sur l’expérience client » et complaisamment relayée par le site du Figaro, par France-Soir ainsi que, dans une moindre mesure, par Eco89 (la rubrique économie de Rue89) et 20Minutes.fr [1]. Une belle opération de communication et de critique patronale des médias.

Commanditaire et commandité

Ethic – pour « Entreprises de taille Humaine Indépendantes et de Croissance » – invite à célébrer chaque année « la « fête des entreprises » autour du thème « J’aime ma boîte ». Cette association patronale participe également aux « réflexions » du Comité d’éthique du Medef (Mouvement des entreprises de France). Alors que son site – qui vaut le détour – annonce un « un réseau de 1 500 chefs d’entreprise participant régulièrement à nos manifestations », les zélés enquêteurs du Figaro et de France Soir affirment, dans les mêmes termes, qu’Ethic serait un « mouvement patronal qui représente plus de 100 000 entreprises ». Où diable sont-ils allés chercher ce chiffre ?

Quant à Gnresearch, « société d’étude du groupe Teleperformance leader mondial en management des centres de contacts » [2], il s’agit, selon soi-même, d’un « institut d’études et de conseils centré sur l’expérience client » qui assure ainsi sa promotion : « Sa vision innovante des études marketing permet à ses clients d’avoir une meilleure compréhension de leurs propres clientèles. Grâce aux outils de gn research, ils peuvent mieux anticiper les attentes de leurs clients et ainsi se différencier en construisant leur propre marque sur des bases solides. »

Rien, sur le site de Gnresearch, n’atteste une expérience effective et insoupçonnable en matière de sondages d’opinion. Pourtant, aucune information sur cette source n’a été donnée par les médias qui se sont prêtés à l’opération de communication d’Ethic. Des médias qui reproduisent les résultats du sondage et ses commentaires en des termes si proches que l’on est en droit de se demander s’ils se sont copiés entre eux… ou s’ils n’ont pas recyclé un communiqué dont nous ignorons la source [voir en Annexe].

Sondologie et sondomanie

Le 23 décembre 2008, donc, le site du Figaro publie un article qui reprend les résultats de l’« étude » commanditée par Ethic et l’illustre ainsi :

Selon cette « étude », 65% des Français penseraient que « le traitement de la crise par les médias finit par nuire à l’économie ». Et le quotidien de commenter : « Ainsi, selon cette étude, 45 % des Français affirment avoir une "overdose" d’information sur la crise. »

Ainsi les « français affirment ». Or les sondés (et non les Français) n’affirment rien. Ils répondent à une question : « Les médias parlent-ils trop de la crise économique ? » Et si 45% des sondés répondent positivement, ils n’affirment certainement pas «  avoir une "overdose" d’information sur la crise. » Mieux : à lire le diagramme publié par le Figaro, on constate que 43% trouvent en revanche que les médias parlent « normalement » ( ???) de la crise et que pour 12% des sondés, les médias n’en parlent « pas assez » : ces 55% de réponses négatives sont royalement ignorées dans le commentaire que fait le journal de Serge Dassault de cette « étude » [3]

Et Le Figaro de poursuivre : « Cette "surmédiatisation" aurait un double impact. D’une part, elle inciterait les entreprises à geler leurs projets : 65 % des interviewés estiment que les investissements des entreprises sont freinés à cause des médias. D’autre part, elle ralentirait la consommation des particuliers : 43 % des interviewés affirment que leur consommation quotidienne a été freinée du fait de l’information diffusée. Un sentiment plus marqué chez les femmes et les plus de 35 ans. Au final, 65 % des sondés estiment que trop parler de la crise finit par nuire à l’économie. »

« D’une part », le sondage ne dit rien de tel (à supposer qu’il dise quelque chose…). Pour 65% des sondés, « “Parler trop de la crise” finit par nuire à l’économie ». Traduction sondomaniaque : « 65 % des interviewés estiment que les investissements des entreprises sont freinés à cause des médias. » Cherchez les différences !
« D’autre part », le sondage ne dit nullement (à supposer qu’il dise quelque chose…) que la «  surmédiatisation freinerait la consommation des particuliers ». Il pourrait dire que certains particuliers pensent que «  le traitement de la crise par les médias freine leur consommation ». C’est, du moins, ce qu’ils penseraient de leur propre motivation : ce qui ne veut nullement dire que ce soient leurs motivations réelles, comme le montrerait sans doute un sondage sur les salaires, les prix, le pouvoir d’achat…

Ce n’est pas tout. Rappelons quel était, du moins selon Le Figaro, la question posée : « Le traitement de la crise par les médias freine-t-il votre consommation ? » Or, à lire les réponses proposées – Tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord, pas du tout d’accord – il apparaît que la réponse était dans la question !

Enfin, et une fois de plus, un chiffre peut en dissimuler un autre. Si 43% des interrogés répondent positivement à la question « Le traitement de la crise par les médias freine-t-il votre consommation ? », 57% y répondent négativement. Dans le détail, cela donne : 20% de sondés qui se disent « tout à fait d’accord » avec cette affirmation déguisée en question, 23% « plutôt d’accord », 23% « plutôt pas d’accord » et 34% « pas du tout d’accord ».

Cependant, cela n’empêche pas 20Minutes.fr de synthétiser les résultats du sondage (sous prétexte de sonder ses Internautes à son tour sur ces résultats) avec cette phrase sybilline : « Pour 65% des Français, à force de trop parler de la crise, les médias ont aggravé cette dernière. C’est une étude réalisée par Gnresearch pour le mouvement patronal Ethic qui le dit. Selon le même sondage, 45% des Français font une overdose d’info sur ce sujet et 43% d’entre eux estiment que le traitement de la crise par les médias freine leur consommation. »

Ce dernier chiffre est d’ailleurs repris et mis en avant par Éco89 le soir même, au milieu d’un article sur la consommation des ménages français : « Alors, on peut se demander si à force de trop parler de la crise, les médias ne finiraient pas par l’aggraver, comme le suggère une étude du cabinet gnresearch pour Ethic : 43 [sic] des interviewés estiment que leur consommation a été freinée par la diffusion de l’information sur la crise et 65% disent que trop parler de la crise finit par nuire à l’économie. »

Au risque de provoquer un « overdose » de chiffres, force est de constater qu’un autre diagramme aurait pu tempérer les ardeurs des copistes de l’opération de communication d’Ethic à affirmer que le traitement médiatique de la crise aurait une incidence sur la consommation. En effet, seuls 48% des interrogés ayant accepté de répondre (les taux de non-réponse ne semblant pas pris en compte dans ces deux diagrammes) estimeraient que « le traitement de la crise par les médias casse le moral », contre 50% qui jugeraient qu’il « n’a pas d’incidence sur le moral » et même 2% qui affirmeraient qu’il « remonte le moral ». 50% pour, 50% contre : les taux sont si proches qu’on ne peut rien en tirer de significatif, notamment en ce qui concerne les effets du traitement médiatique de la crise sur la consommation… Ce qui n’empêche pas journalistes et « experts » de gloser à leur propos.

Oui, mais non, mais oui

Sophie de Menthon, présidente d’Ethic, commente les résultats de cette grande « enquête » dans Le Figaro : « Le sensationnel fait vendre. Mais il y a une distorsion entre les médias, notamment audiovisuels, et ce qui se passe réellement sur le terrain. Chez nos adhérents, beaucoup de secteurs marchent bien. Les métiers du service, par exemple, ne souffrent pas du tout. Ce n’est pas la fin du monde ! » Le terrain en question est peuplé, non par les salariés, mais par les adhérents d’Ethic.

Vient pourtant le moment d’interroger deux « experts » : le sociologue des médias Jean-Marie Charon et le président du Crédoc et expert à tout faire Robert Rochefort.

Ce qui permet au Figaro de se livrer à une fine dialectique d’où il ressort que « Non, mais oui ! »

Non … « Bien sûr, les médias ne sont pas responsables de la crise, ni même du climat dépressif ambiant. "Les Français constatent d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent plus obtenir de crédit et que les entreprises ferment. Il ne faut pas surévaluer le rôle des médias", observe Jean-Marie Charon, sociologue des médias. » La critique patronale des médias serait donc infondée…

Mais oui… C’est ce que met en scène un sous-titre anxiogène dédié au pouvoir anxiogène des médias : « Inquiétude supplémentaire ». Et, hop, on enchaîne : « Cependant, parce qu’ils sont confrontés à une crise sans précédent, les médias peuvent créer de l’inquiétude supplémentaire ». Une inquiétude qui inquiète Le Figaro

On vous épargne la suite. Car, « finalement », Le Figaro propose une synthèse entre le non et le oui : « Finalement, les experts rejoignent peu ou prou [peu ? ou prou ?] l’étude d’Ethic, en estimant que les médias, sans être responsables de la crise, noircissent le tableau. "La vision des médias est sans doute plus sombre que la réalité ne le sera, affirme Robert Rochefort, président du Crédoc. D’une part, car ils sont très influencés par des décisions microéconomiques telles que les fermetures d’usines." »

Inutile d’aller plus loin : on se contentera de ce « d’une part ». Les médias seraient très influencés par le sort des hommes et des femmes victimes des fermetures d’entreprise. Supposons que cela soit vrai : ce serait en effet très inquiétant. Mais pour qui ?

Marie-Anne Boutoleau


Annexe :
Du
Figaro à France-Soir  : une même source ou un joli plagiat ?


Le lendemain de la publication de l’article du Figaro, France-Soir joue les moines copistes et publie un article (lien périmé) reprenant point par point celui du quotidien de Dassault : même titraille (« Les médias aggravent la crise » pour France-Soir et « Les médias sont accusés d’aggraver la crise » pour Le Figaro), même chiffres, même tournures de phrases et mêmes commentaires de l’« événement » par les mêmes « experts », en dépit d’une signature différente... Qu’on en juge.

- Article de Marie-Cécile Renault publié sur le site du Figaro le 23/12/2008 :

Les médias sont accusés d’aggraver la crise

Pour 65 % des Français, le traitement de la crise par les médias finit par nuire à l’économie, selon une étude d’Ethic.

À trop parler de la crise économique, les médias finiraient par l’aggraver : c’est la conclusion d’une étude réalisée par le cabinet Gnresearch pour le compte d’Ethic, mouvement patronal qui représente plus de 100 000 entreprises.

Ainsi, selon cette étude, 45 % des Français affirment avoir une « overdose » d’information sur la crise. Cette « surmédiatisation » aurait un double impact. D’une part, elle inciterait les entreprises à geler leurs projets : 65 % des interviewés estiment que les investissements des entreprises sont freinés à cause des médias. D’autre part, elle ralentirait la consommation des particuliers : 43 % des interviewés affirment que leur consommation quotidienne a été freinée du fait de l’information diffusée. Un sentiment plus marqué chez les femmes et les plus de 35 ans. Au final, 65 % des sondés estiment que trop parler de la crise finit par nuire à l’économie.

« Le sensationnel fait vendre. Mais il y a une distorsion entre les médias, notamment audiovisuels, et ce qui se passe réellement sur le terrain. Chez nos adhérents, beaucoup de secteurs marchent bien. Les métiers du service, par exemple, ne souffrent pas du tout. Ce n’est pas la fin du monde ! », explique Sophie de Menthon, présidente d’Ethic.

Bien sûr, les médias ne sont pas responsables de la crise, ni même du climat dépressif ambiant. « Les Français constatent d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent plus obtenir de crédit et que les entreprises ferment. Il ne faut pas surévaluer le rôle des médias », observe Jean-Marie Charon, sociologue des médias. Leur rôle de décripteur de l’actualité, pour mieux anticiper l’avenir, reste essentiel. « Les médias sont devenus le principal outil de décryptage de l’information, dans une société où les Français lisent moins de livres et sont souvent moins organisés sur leurs lieux de travail, à travers des syndicats par exemple », indique Jean-Marie Charon. « D’où l’intérêt renouvelé pour des médias tels que la presse écrite, qui permettent de trouver un sens et de fournir des clés de lecture », poursuit-il.

Inquiétude supplémentaire

Cependant, parce qu’ils sont confrontés à une crise sans précédent, les médias peuvent créer de l’inquiétude supplémentaire. « En agitant le spectre de la crise de 1929 et autres grands mythes inquiétants, il est vrai qu’il y a eu une tendance au catastrophisme, surtout au début. Certains médias, comme les radios et les télés, paient le manque de culture économique de certains journalistes, qui font des parallèles sans en comprendre la parfaite pertinence », observe Jean-Marie Charon.

Finalement, les experts rejoignent peu ou prou l’étude d’Ethic, en estimant que les médias, sans être responsables de la crise, noircissent le tableau. « La vision des médias est sans doute plus sombre que la réalité ne le sera, affirme Robert Rochefort, président du Crédoc. D’une part, car ils sont très influencés par des décisions microéconomiques telles que les fermetures d’usines. D’autre part, parce que la France sera moins touchée car c’est un pays où la sphère publique est très importante et joue le rôle d’amortisseur automatique. Enfin, parce que la crise n’est pas seule responsable du ralentissement de la consommation qui s’amorce. L’effondrement des ventes de voitures par exemple correspond aussi à un changement de mentalités à l’heure du défi écologique. »

- Article « Information » de Boris Manent publié sur le site de France-Soir le mercredi 24 décembre 2008 :

Les médias aggravent la crise

Pour 65 % des Français, le traitement de la crise par les médias finit par nuire à l’économie, selon une étude d’Ethic.

A force de trop parler de la crise économique, les médias finissent par nuire à l’économie. C’est en tout cas le sentiment de 65 % des Français, selon une étude GN Research pour Ethic, mouvement patronal représentant plus de 100.000 entreprises. Selon l’étude, 45 % des Français affirment faire une « overdose » d’informations sur la crise. Pour eux, cette « surmédiatisation » a un double impact : cela incite les entreprises à freiner leurs investissements (pour 65 % des sondés) et limite la consommation des particuliers au quotidien (selon 43 % des interviewés). Près d’un Français sur deux avoue que ce traitement de la crise a une incidence sur leur moral.

Plus d’inquiétudes

« Le sensationnel fait vendre. Mais il y a une distorsion entre les médias, notamment audiovisuels, et ce qui se passe réellement sur le terrain. Beaucoup de secteurs marchent bien. Les métiers du service, par exemple, ne souffrent pas du tout », explique Sophie de Menthon, présidente d’Ethic. Si les médias ne sont pas responsables de la crise, ils créent une inquiétude supplémentaire. « En agitant le spectre de la crise de 1929 et autres grands mythes inquiétants, il y a une tendance au catastrophisme.

Les médias paient un manque de culture économique de certains journalistes, qui font des parallèles sans en comprendre la parfaite pertinence », observe Jean-Marie Charon, sociologue. Au final, les experts rejoignent l’étude d’Ethic, soulignant, comme Robert Rochefort, président du Credoc, que « la vision des médias est sans doute plus sombre que la réalité. Mais la crise n’est pas seule responsable du ralentissement de la consommation. L’effondrement des ventes de voitures par exemple correspond aussi à un changement de mentalité à l’heure du défi écologique ».

 

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Notes

[1Merci au site d’Arrêt sur images, qui, en signalant l’article du Figaro, a mis la puce à l’oreille d’Acrimed.

[2Teleperformance se présente ainsi, dans une langue délicieuse : « Notre objectif. Face à une ouverture de plus en plus croissante des marchés et une élévation générale du niveau des services, les centres de contacts jouent un rôle central dans les flux de communication entre les marques et leurs clients. Transmettre votre valeur ajoutée lors de chaque contact client est notre but premier. Les collaborateurs de Teleperformance s’appliquent en permanence à mettre en avant vos offres et à servir vos clients pour mieux les fidéliser et accroître votre capital client. […] Notre expertise doit servir vos ambitions. » (lien périmé)

[3Mieux : si on ajoute le taux de sondés qui « ne se prononcent pas » (1%), on obtient un total de... 101% de personnes interrogées ! Ce qui dénote, au choix : soit du sérieux de l’« étude », soit de celui du Figaro en rendant compte...

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