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« Les bonnes bouffes du Monde 2 » (CQFD)

Article paru dans le n°14 (juillet 2004) de CQFD, « mensuel de critique sociale », publiĂ© ici mĂŞme avec leur autorisation (Acrimed)

Le cinquième pouvoir pèse plus lourd le ventre plein. Forts de ce postulat, les journalistes du Monde 2 s’en vont chaque semaine au restau brosser le portrait d’un convive invitĂ© Ă  dĂ©jeuner. De la « petite » brasserie parisienne aux tables mirobolantes du Ritz, les rencontres sont chaleureuses et les investigations gratinĂ©es. Et pour cause : on y mange « des Ă©mincĂ©s de lĂ©gumes cuits assaisonnĂ©s d’huile d’olive », « un dos de cabillaud sur une purĂ©e de châtaignes » ou encore une « moussaka d’agneau ». Quant au dĂ©cor, c’est une féérie qui redonne toutes ses lettres de noblesse au journalisme de terrain  : « Les garçons sont en noir, les couverts en argent. Le plafond de l’Espadon - un grand ciel bleu-pâle - en dit long sur les royaumes Ă©thĂ©rĂ©s du Ritz, palace parisien de la place VendĂ´me. »

Mensuel Ă  l’origine, le Monde 2 a Ă©tĂ© lancĂ© en novembre 2000 avec pour mot d’ordre « la qualitĂ© d’un grand magazine photo et le meilleur d’un grand quotidien », dixit Jean-Marie Colombani : des copiĂ©-collĂ©s d’articles dĂ©jĂ  parus dans le quotidien et agrĂ©mentĂ©s de reportages photos, bref, de la multi-valorisation de produits rabâchĂ©s. Trois ans s’Ă©coulent et en janvier dernier, Le Monde 2 se transforme en hebdo. Il devient un supplĂ©ment vendu avec le quotidien datĂ© de dimanche-lundi, 92 pages dont 15 de pub en moyenne [1]. De nouvelles rubriques apparaissent : le magazine n’est plus seulement un amas de duplicatas, les journalistes quittent de temps Ă  autre leur bureau.

« DĂ©jeuner avec... » est l’une de ces rubriques. Le principe est simple : un journaliste casse la croĂ»te et taille la bavette avec une « personnalitĂ© » dans l’Ă©tablissement de son choix. Notre reporter, une fois rassasiĂ©, s’en retourne au bureau pondre un papier nappĂ© d’amabilitĂ© digestive sur son interlocuteur de la mi-journĂ©e, avec en prime la photo du convive et la copie de l’addition. Le fidèle lecteur du quotidien de rĂ©fĂ©rence sait maintenant oĂą et Ă  quel prix mangent Dick Rivers ou Garry Kasparov. C’est Ă©crit sur le bout de papier, parfois mĂŞme avec le numĂ©ro de la table. Le chanteur, l’Ă©crivain, l’animateur, le producteur, le compositeur/poète ou encore le dĂ©putĂ© europĂ©en s’en tire avec un joli portrait-promo, une petite rĂ©fĂ©rence bibliographique et un coup de pub s’il a la chance de sortir un album, un bouquin ou d’ĂŞtre en campagne Ă©lectorale.

Curieusement, Le Monde 2 interviewe essentiellement des hommes. Les femmes seraient-elles indignes de consommer des « asperges sauce mousseline avec un zeste de homard » ? Sur les vingt-deux invitĂ©s accumulĂ©s Ă  ce jour, vingt-et-un sont des hommes : faites la soustraction, aucun hermaphrodite n’a Ă©tĂ© recensĂ©. Mais le plus intĂ©ressant, c’est la note.

Avec une patience infinie, CQFD a Ă©pluchĂ© les douloureuses sur vingt-deux numĂ©ros, de janvier Ă  juin 2004. Notre comptable est formel : l’addition moyenne atteint la somme de 113,50 euros pour deux, boissons, service et cafĂ©s compris, soit plus de 55 euros par personne. C’est une journĂ©e de boulot d’un smicard, un sixième de ce que touche le RMiste en un mois. Bien sĂ»r, tous ne sont pas gavĂ©s Ă  la mĂŞme enseigne. Julio Iglesias et VĂ©ronique Mortaigne soupent pour 228,40 euros alors que le chanteur Dominique A se contente d’une maigre pitance Ă  41,55 euros. Mais ce n’est pas le volume qui fait la valeur, c’est le dĂ©tail : la demi-bouteille d’eau Ă  5 euros ou l’expresso au prix d’un chèque-dĂ©jeuner.

En supplĂ©ment de ces notes Ă©picĂ©es, les papiers rĂ©servent de succulentes informations. On y apprend entre autres « oĂą dĂ©jeune un producteur heureux » : Ă  « la maison du caviar dans le 8ème arrondissement de Paris ». Et de quoi se nourrit-il, Ă  part de caviar ? « De bar grillĂ© et de poireaux, d’eau gazeuse et de pain noir, rĂ©gime idĂ©al pour lutter contre les excès de cholestĂ©rol. » Du poireau arrosĂ© de flotte, c’est bien la peine de gagner des millions ! Heureusement, nous rassure Le Monde 2, « quelques gorgĂ©es de Mâcon Village 2002 Domaine Guillemot-Michel, opportunĂ©ment passĂ© en carafe, aident Ă  dissiper les regrets ».

Évidemment, rien de tel qu’une bonne bouffetance pour considĂ©rer son vis-Ă -vis sous un jour favorable. « Le repas a Ă©tĂ© simple, paisible, Ă©quilibrĂ©, Ă  l’image du vĂ©nĂ©rable interlocuteur », s’extasie un journaliste, tandis que l’une de ses consĹ“urs explique comment la tĂ©lĂ© nous manipule : « Il a une jolie voix, Pujadas. Plus basse, plus veloutĂ©e que ne le laisse entendre le dĂ©bit saccadĂ© du JT ». Serviette sur les genoux, une autre parvient Ă  retranscrire fidèlement les propos de Jacques Toubon conseillant un « merveilleux veloutĂ© de potiron agrĂ©mentĂ© de quelques touches de foie gras frais juste poĂŞlĂ© ». « Vous verrez, dit-il, c’est formidable »...

Les journalistes Ă©tant issus pour la plupart des classes moyennes aisĂ©es [2], on suppose que, pour bon nombre d’entre eux, tenir table Ă©gale avec les « grands » de ce monde dans des lieux voluptueux oĂą la canette de Kro vous est facturĂ©e 11 euros reprĂ©sente une ascension majeure dans l’Ă©chelle sociale. Prendre en pleine figure les postillons d’un Philippe de Gaulle est un privilège autrement plus convoitĂ© que l’immersion dans les basses eaux oĂą vivent la majoritĂ© de leurs concitoyens. Ă€ quand une addition de frais de bouche avec Bernadette et Jacques, histoire de plomber la trĂ©sorerie du Monde 2 ?

Martin Seux

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