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"Les petits soldats du journalisme"

Le journaliste est nu

par François Ruffin,

Le lendemain du débat du 13 mars 2003, organisé par Acrimed avec le SNJ-CGT à la Bourse du travail de Paris, sur « Les petits soldats du journalisme », François Ruffin nous a envoyé ce complément de réponse à une question qui lui était posée : « Où est l’avenir ? Où est l’espérance ? »

Anecdotes et citations à l’appui, je dresse des journalistes un sombre portrait : de drôles d’oiseaux, davantage pigeons que vautours, poules caquetantes à longueur de micro à qui l’on coupe les ailes, lorsqu’ils en ont, et qui pondent en batteries des infos - au bon diamètre, assez lisses pour l’audimat, consommables sans indigestion - dans le nid de leurs rédactions. Passons sur le constat, déjà établi ailleurs.

En revanche, une question revient au fil des débats : « Et alors, pour vous, où est l’avenir ? Où est l’espérance ? » Je goûte peu ce rôle de pythie, annonciatrice d’apocalypse ou de petit soir, et n’esquisse donc une (brève) réponse qu’à contrecœur. Il faut bien s’y coller, pourtant.

La contradiction est connue. D’un côté, les médias dominants - France Inter, l’AFP, TF1, Le Monde, etc. - profitent de la concurrence entre candidats au titre et réclament toujours plus de diplômes : des maîtrise d’histoire, des DEA de lettres, des Sciences-Po avant tout. De l’autre, sont confiées aux entrants des besognes stériles : recopiage de dépêches, micro-trottoir, flashes au format, « un travail dépourvu de créativité, conformiste et totalement routinisé, qui consiste par exemple à bâcler en quelques heures un reportage pour un sujet qui ne doit pas dépasser 1’30 à l’antenne [1]. » Comme un matelas mental, les écoles de journalisme - la plus prestigieuse, le CFJ en tout cas - s’efforcent d’amortir la chute : désintellectualiser par avance, répéter des exercices ineptes, forger de la résignation (si nécessaire), non pas élever mais abaisser. Tout cela, bien sûr, dans un souci légitime : que les aspirants, en partie sélectionnés pour leur conformisme, tombent de moins haut.

Ce sas à ajuster la main d’œuvre n’efface pas le divorce - croissant : « L’écart entre la formation initiale et la destinée ordinaire des intellectuels laisse songeur. Tout ça pour ça ? Montaigne, Pascal, Kant, Einstein, pour quoi ? Shakespeare, Dostoïevski, Virginia Woolf, Colette, pour quoi ? Pour rédiger la dernière rubrique ’consommation’ d’un magazine féminin où l’on aligne les appareils qui musclent vraiment les abdominaux et la dernière marque de yaourt allégé ? Essayer de redorer par quelques mots d’esprit des chroniques expirantes traitant du dernier ’phénomène de société’ ? [2] » Cet écartèlement engendre, chez les plus lucides ou les plus dominés, une souffrance sociale.
En gros, voilà une source d’espérance : à force de tirer, on peut rêver que ça pète.

Sur ce (long) chemin vers une (improbable) aube nouvelle, les obstacles se multiplient à chaque pas.

Matériels, ou économiques, d’abord : les médias visent - et, se déboutonnant, leurs patrons l’affichent franco au CFJ - à obtenir une audience, qui sera revendue aux publicitaires, afin de satisfaire l’actionnaire avec « 10 à 15% de rentabilité ». Car « on vend du papier comme on vend des poireaux » (ou « des soft-drinks », ou « des yaourts » - la comparaison varie selon les supports, et garantit en conséquence le « pluralisme »). Le pognon dictant sa loi, on imagine mal une révolte au nom d’une aspiration morale, ou de « valeurs » - autres que boursières : on connaît les maîtres du jeu, dont les insoumis sont exclus, ou s’auto-excluent. Eux s’enfoncent dans la précarité. Ou renoncent de l’intérieur. Ou désertent ce champ de bataille pour un autre gagne-pain.

Autres entraves, symboliques cette fois : les journalistes se regardent rarement, sinon jamais, en face. Entourés d’une aura indue, ils croient et préfèrent croire à cette image. Ils se parent d’une mythologie, semi-aventurier, simili-intellectuel, limite rebelle, héritée de Camus et Kessel, quand ils ne sont - dans leur immense majorité - que les OS de l’info, petites mains interchangeables, et obéissantes, dans cette industrie de la presse. Pourquoi se révolter, collectivement, alors qu’on se ment à soi-même ? alors qu’on s’estime si haut ? Ici, mon livre [3] - après d’autres, plus scientifiques - prend son sens. Nous objectivons sa fonction, ses tâches rudimentaires. Nous observons leur mécanique, qu’ils nommaient « liberté ». Et naïvement, comme l’enfant au roi d’Andersen, nous crions : « Le journaliste est nu ! » Dans l’espoir qu’il ira enfiler une petite laine.

 

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Notes

[1Alain Accardo, Journalistes précaires (Le Mascaret, 1998), p 16.

[2Anne et Marine Rambach, Les intellos précaires (Fayard, 2001), p 147.

[3Les petits soldats du journalisme de François Ruffin (Les Arênes, 2003) (note d’Acrimed).

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