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Le divertissement pour occuper l’humanité surnuméraire

Un extrait de L’enseignement de l’ignorance, de Jean-Claude Michéa.

« Dans le siècle à venir, deux-dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale ». Comment maintenir la gouvernabilité des 80 % d’humanité surnuméraire ?

En septembre 1995, - sous l’égide de la fondation Gorbatchev - « cinq cents hommes politiques, leaders économiques et scientifiques de premier plan [1] », constituant à leurs propres yeux l’élite du monde, durent se réunir à l’Hôtel Fairmont de San Francisco pour confronter leurs vues sur le destin de la nouvelle civilisation. Étant donné son objet, ce forum était naturellement placé sous le signe de l’efficacité la plus stricte : « Des règles rigoureuses forcent tous les participants à oublier la rhétorique. Les conférenciers disposent tout juste de cinq minutes pour introduire un sujet : aucune intervention lors des débats ne doit durer plus de deux minutes [2] ». Ces principes de travail une fois définis, l’assemblée commença par reconnaître - comme une évidence qui ne mérite pas d’être discutée - que « dans le siècle à venir, deux-dixièmes de la population active suffiraient à maintenir l’activité de l’économie mondiale ». Sur des bases aussi franches, le principal problème politique que le système capitaliste allait devoir affronter au cours des prochaines décennies put donc être formulé dans toute sa rigueur : comment serait-il possible, pour l’élite mondiale, de maintenir la gouvernabilité des quatre-vingts pour cent d’humanité surnuméraire, dont l’inutilité a été programmée par la logique libérale !

La solution qui, au terme du débat, s’imposa, comme la plus raisonnable, fut celle proposée par Zbigniew Brzezinski [3] sous le nom de tittytainment. Par ce mot-valise [4] il s’agissait tout simplement de définir un « cocktail de divertissement abrutissant et d’alimentation suffisante permettant de maintenir de bonne humeur la population frustrée de la planète. »

L’enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes par Jean-Claude Michéa (ed. Climats)

 

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Notes

[1Cf. Hans Peter Martin et Harald Schumann, Le Piège de la mondialisation, Solin-Actes Sud, 1997. Toutes les citations qui suivent sont empruntées à ce témoignage direct.

[2De fait, il est difficile de faire plus court que John Gage, dirigeant américain de Sun Microsystems : « Nous engageons nos employés par ordinateur, ils travaillent sur ordinateur et ils sont virés par ordinateur. »

[3Ancien conseiller de Jimmy Carter et fondateur, en 1973, de la Trilatérale, « club encore plus impénétrable que le Siècle, qui regroupait en 1992 environ 350 membres américains, européens et japonais » et qui constitue « un des lieux où s’élaborent les idées et les stratégies de l’internationale capitaliste » (P. Bitoun, op. cit. p. 44.)

[4Entertainment signifie divertissement et tits, en argot américain, les seins.

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