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Le Noël plein de compassion du Téléphone sonne (France Inter)

par Jean Pérès,

Lundi 24 décembre sur France Inter à 19 heures, l’émission Le téléphone sonne a pour thème « Le réveillon de Noël est-il un sport de combat ? ». Il s’agit, selon une présentation qui se veut légère et amusante, d’inviter les auditeurs à se prémunir contre les risques que le traditionnel « repas de famille » occasionne des disputes. L’animatrice Fabienne Sintes est flanquée de deux experts, l’anthropologue Abdu Gnaba et le philosophe Stéphane Floccari. Au téléphone se succèdent deux végétariennes isolées dans une famille qui ne l’est pas, ou encore un témoin de violentes querelles opposant partisans et adversaires de l’énergie nucléaire entre la bûche et le digestif. Fabienne Sintes et les deux experts s’appliquent à expliquer qu’il faut être tolérant et éviter les sujets qui fâchent. Vient, enfin, le tour de Gérard.

En ce soir de Noël, Gérard est seul et le revendique : « Oui, je suis seul, mais c’est parce que je le veux bien. J’ai des tas d’amis qui m’ont invité ce soir, parce que justement ils sont un peu désolés de me savoir tout seul […] c’est triste d’être seul à Noël lorsqu’on attache à ce jour une certaine importance, ce qui n’est vraiment pas mon cas. Pour moi, Noël, c’est un jour comme un autre. Les fêtes de famille et tout ce dont vous parlez, moi j’en ai soupé, vraiment […] Je suis en vêtement, en bleu de travail ; tout à l’heure, je vais faire une lessive, je vais finir au lavomatique du coin pour la sècherie […] se faire des cadeaux dont on n’a rien à cirer. On ne sait pas quoi offrir aux amis, ils ont déjà tout. C’est vraiment insupportable et donc j’essaye d’ignorer, mais je n’y arrive pas parce que on vous le rappelle constamment. ».

Difficile d’être plus explicite : pour l’auditeur, on accorde trop d’importance au réveillon de Noël. Pourtant Fabienne Sintes entend autre chose : « Je vous entends Gérard, je vous entends et à la fois je comprends bien que ça ne va pas vous déprimer particulièrement de rester seul ce soir, mais en même temps au fond si quand-même, en fait, il y a quand-même de ça quand je vous entends, parce que les autres vous invitent et arghhh non ! je n’irai pas, je ne veux pas y aller parce que, de toute façon, je n’aime pas Noël ! ».

Gérard, qui semblait défendre une certaine liberté [1] et remettre en cause, entre les lignes, l’objet même de l’émission, ne pourrait être aux yeux de la journaliste-psychologue qu’un déprimé malgré lui. Et pour enfoncer le clou, Fabienne Sintes n’hésite pas à railler l’auditeur : « on a un peu l’impression, mais pardonnez-moi, comment s’appelle ce petit personnage qui devient tout rouge dans Astérix ? » Gérard : « Ah Ah Ah ! je ne sais pas » ; Fabienne a trouvé : « Soupalognon y Crouton, eh bien vous êtes un peu Soupalognon y Crouton, non ? » [2].

Complaisant malgré ces railleries, Gérard maintient néanmoins sa position : « J’assume, j’assume ! […] mais disons, j’essaye d’éviter et j’ai bien du mal, j’essaye de vivre une soirée ordinaire et c’est vraiment très très difficile et ça me désole parce que mes amis, tous ces gens-là, ils devraient me lâcher la grappe ce jour-là, quoi ». Et Fabienne Sintes de conclure : « Eh bien, j’espère qu’ils vous entendent : lâchez la grappe à Gérard et demain, ça ira mieux pour Gérard. Merci pour votre appel Gérard, et bonne lessive alors ! »

Fabienne Sintes se retrouve avec ses deux experts pour partager impressions et réflexions sur cet appel. S’adressant à l’anthropologue, elle tente de le rallier à sa thèse : regretter l’importance accordée au réveillon de Noël (y compris au Téléphone sonne), c’est forcément l’expression d’un refoulement. « Gérard nous affirme que Noël c’est nul, ça n’a aucun intérêt, et en même temps, il se désole dans le même temps parce que c‘est plus fort que nous ; en fait, à un moment, on aimerait bien que quelqu’un nous offre un cadeau quoi ! » Mais son interlocuteur ne la suit pas : «  Il a fait un choix très conscient. […] et lui, ce qu’il a dit, c’est : je n’ai pas besoin de ce moment de rituel pour me sentir "appartenir à"[…] il veut […] choisir les moments où il pourra signifier son appartenance. »

Ce désaveu ne trouble nullement Fabienne Sintes qui se tourne alors vers le philosophe en paraphrasant largement le discours de l’auditeur : « "Noël c’est mal, ça a été tellement difficile pour moi que j’aime autant qu’il ne se passe rien"… mais au fond, au fond bien sûr que si on aimerait qu’il se passe quelque- chose en fait. » Bonne surprise, le philosophe est quant à lui d’accord : « Absolument, on voit, on sent chez Gérard, comment dire, à la fois une très grande détermination et une construction rationnelle de son discours, et on voit que c’est construit sur des fondements qui ont l’air quand-même assez subjectifs, assez personnels, et on sent derrière une certaine souffrance […] mais jusqu’où est-il conscient de son choix ? Je ne sais pas jusqu’où il est conscient […] et j’ai l’impression que notre ami Gérard, il y a comme après une dérive des continents familiaux ou amicaux, il y a un petit bout de son continent qui a dérivé, et il est un peu tout seul en mer. Eh bien, on l’embrasse ! »

Fabienne Sintes : « Ben ouais, on l’embrasse très fort ! Qu’il se rapproche de la radio, on est là toute la nuit. »

Malheureusement, Gérard ne peut plus répondre à ses nouveaux amis qui s’inquiètent si fort de le savoir seul le soir de Noël.

Cet épisode du « Téléphone sonne », particulièrement caricatural, est symptomatique de ce type d’émissions faussement participatives où le public est invité à contribuer de manière ponctuelle. Dans cette parodie de démocratie radiophonique, les interventions du public sont sélectionnées pour alimenter les commentaires des invités ou « experts ». Et quand elles paraissent déplaisantes à l’animateur ou l’animatrice, ou ne correspondent pas au propos de l’émission, elles sont coupées ou déformées, comme c’est le cas ici. En l’occurrence, Gérard ayant eu le mauvais goût de remettre en question l’importance même du sujet de l’émission, on l’a réduit à un profil de malheureux solitaire du soir de Noël devant susciter la compassion.

On ne peut qu’espérer que ça ne lui a pas gâché la soirée.


Jean Pérès

 

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Notes

[1Une liberté du genre de celle que chante Brassens dans « La mauvaise réputation ».

[2Soupalognon y Crouton est le nom d’un personnage d’Astérix en Hispanie. Fabienne Sintes fait en réalité référence à son fils Pepe, qui est un enfant colérique.

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