" Presque morte de chagrin, Justine pleurait RaphaĂ«l, l’homme Ă©pousĂ© Ă 21 ans et qui l’a quittĂ©e un matin " pour vivre avec Carla. " "Rien de grave", lui a rĂ©pĂ©tĂ© sa mère. " Mais " comme tout le monde, mais avec souffrance, "Ă la radio, chez le coiffeur", elle a entendu Carla Bruni chanter les nuits blanches et les hanches d’un "diable de l’amour", son RaphaĂ«l ". Alors Justine a fait un livre oĂą elle raconte.
Cette bluette convenue, ce n’est pas Gala ou TĂ©lĂ© Star qui la publient, mais Le Monde (9/04/04), sur quatre colonnes en pages " Horizons Analyses " (sic).
" Phénomène de masse "
Histoire de donner le change, le journal assortit ces piteux potins de considĂ©rations sociologico-psychologiques dignes non du CafĂ© du commerce mais, disons, d’un restaurant japonais de Paris 5e...
L’analyse (puisque la page est rĂ©servĂ©e Ă l’ " analyse ") ici exposĂ©e : la " littĂ©rature " peut ĂŞtre l’ " arme d’une douce vengeance " (c’est le titre et la... chute). On Ă©voque les prĂ©cĂ©dents feuilletons du mĂŞme acabit (Christine Angot, Camille Laurent) oĂą " les "people chics" des cafĂ©s de Saint-Germain sont devenus des hĂ©ros mĂ©diatiques ". Preuve que " la confession intime est devenue "... un phĂ©nomène de sociĂ©tĂ© ? Non, " un phĂ©nomène de masse " ! (De cette " masse "-lĂ , donc). Pour Ă©tayer tant bien que mal cet incertaine construction, on sollicite une Ă©tude rĂ©cemment parue sur l’" âge des identitĂ©s ", on convoque une rĂ©fĂ©rence littĂ©raire (" Phèdre "). Et, pour couper court Ă la critique (une marque de fabrique), on saupoudre le tout (avec modĂ©ration) de formules " insolentes " : " petit monde germanopratin ", " people chics " (prononcer " pipole "), " Dallas-sur-Flore "...
Mais ces amuse-gueule ne sauraient gâter le plat de rĂ©sistance, qui est resservi Ă satiĂ©tĂ©. Tout au long de l’ " article ", le lecteur en saura plus sur l’irrĂ©sistible " RaphaĂ«l ", ainsi que sur la dĂ©moniaque Carla (un film de sa sĹ“ur ValĂ©ria est invitĂ© Ă la barre des tĂ©moins Ă charge) ; il apprendra que le " petit monde germanopratin " se racontait " depuis trois ans " l’ " affaire Justine-Carla ", que le drame (ici, mentionner " Phèdre ") s’est nouĂ© au cours de " vacances " chez Bernard-Henri LĂ©vy ; il saura tout des rĂ©actions des protagonistes Ă la contre-offensive " littĂ©raire " de Justine (entre elle et RaphaĂ«l, " les ponts, on le sent, sont coupĂ©s " - sic). Ça n’est pas une fin pour un roman-photo : on attend la suite.
" Moins bien nés "
Le vaudeville est un genre injustement sous-estimĂ©. Le spectateur peut parfois y dĂ©nicher une " morale " qui, Ă©ventuellement, après les Ă©clats de rire, restera quelques heures dans les esprits. Ce " message ", Le Monde le livre dans les premiers paragraphes de l’article (comme si l’auteur lui-mĂŞme, dans son dĂ©veloppement bancal, n’Ă©tait pas assurĂ© de ses capacitĂ©s dĂ©monstratives) :
" La confession intime est devenue un phĂ©nomène de masse et, pour le monde culturel, ce que les "Vis ma vie" ou "C’est mon choix" sont aux moins bien nĂ©s. Autofiction ou tĂ©lĂ©-rĂ©alitĂ© : Ă chacun selon son talent, selon son capital social aussi. "
Tout le monde a droit au voyeurisme et au dĂ©ballage : pourquoi les pauvres seraient-ils les seuls bĂ©nĂ©ficiaires de ce rĂ©cent filon de l’industrie du divertissement ? Mais attention ! Dans la forme, prĂ©servons l’essentiel : les barrières de classe. D’accord pour goĂ»ter aux voluptĂ©s des manants, mais qu’on ne mĂ©lange pas les torchons et les serviettes.
" Tonalité " anti-élite " malsaine "
A ce stade, un " zoom arrière " ne manque pas d’intĂ©rĂŞt. Il se trouve que, dans cette page 14 du Monde du 9 avril, juste Ă cĂ´tĂ© de l’article ici commentĂ©, les deux colonnes restantes sont occupĂ©es par l’Ă©ditorial du Monde, consacrĂ© Ă l’assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des actionnaires d’Eurotunnel, le 7 avril. Rappelons que la direction y a Ă©tĂ© renversĂ©e par un groupe d’opposants qui a rĂ©ussi Ă sĂ©duire un nombre non nĂ©gligeable de " petits porteurs ". Pour la plupart, des gens pas particulièrement fortunĂ©s, qui ont investi leurs Ă©conomies dans ce placement prĂ©sentĂ© (en 1994) comme l’affaire du siècle, et qui ont tout perdu ou presque.
Que dit ici le Monde qui, les colonnes d’Ă -cĂ´tĂ©, thĂ©orise l’envie des " people " de partager les appĂ©tits voyeuristes des " moins bien nĂ©s " ? Que ces petits actionnaires se laissent manipuler par un discours " digne de l’extrĂŞme droite des annĂ©es trente " (" dĂ©nonçant l’ " establishment " et la collusion de la direction avec des banques crĂ©ancières "), qu’ils cèdent Ă une " tonalitĂ© " anti-Ă©lite " malsaine ", bref au " populisme " et Ă la " dĂ©magogie ".
Certes, l’un des acteurs les plus mĂ©diatisĂ©s de ce changement de cap est Nicolas Miguet, un homme d’affaires au trouble passĂ© et aux prises de position très droitières. Si celui-ci a " rĂ©uni sur son nom 18 % des votes des petits porteurs ", la rĂ©solution qui rĂ©voque le conseil d’administration d’Eurotunnel a obtenu 63,42 % des voix, rapporte Le Monde. Les deux tiers des actionnaires d’Eurotunnel sont-ils d’extrĂŞme droite ? Nul doute que le tunnel va sans dĂ©lai ĂŞtre rebouchĂ© !
A peine une demie-page du Monde, et tout est dit. S’il s’agit de sacrifier aux coupables inclinations voyeuristes servies jusqu’Ă l’indigestion aux " masses populaires ", nos " Ă©lites " consentent Ă s’encanailler. Mais, dès qu’on touche Ă la propriĂ©tĂ©, laissons, s’il vous plaĂ®t, les choses sĂ©rieuses aux gens compĂ©tents.