En ouvrant les colonnes de la « maison commune de la gauche » Ă des Ă©tudiants de Nanterre quarante ans après Mai 68, Laurent Joffrin s’attendait certainement Ă tout, mais pas à ça. Ça : deux articles en pages « Rebonds » qui ne mĂ©nageaient ni l’orientation Ă©ditoriale du quotidien ni son directeur. [2].
Le premier, « LibĂ©ration : enfant de Mai 68 ou de mai 81 ? » revient sur l’histoire du journal fondĂ© par Jean-Paul Sartre en 1973. Parlant du LibĂ©ration des annĂ©es 80, son auteure, Kahina Mazari, Ă©crit : « L’esprit LibĂ© devient alors une alliance de mauvais goĂ»t [...] convertissant les problèmes politiques en questions morales et la nĂ©cessitĂ© d’être ’’rĂ©aliste’’ donc libĂ©ral sur les questions Ă©conomiques et sociales. [...] La ligne Ă©ditoriale Ă©vite par contre savamment d’activer les clivages profonds qui relèvent de choix socio-Ă©conomiques, et se complait dans un consensus bien-pensant. » SĂ©vère, elle poursuit : « Passer d’un journal militant Ă un journal standard prĂŞterait Ă sourire si les effets d’un tel revirement n’avaient pas les consĂ©quences affligeantes que nous connaissons. Revirements gĂ©nĂ©ralisĂ©s dans toute la gauche. Aujourd’hui, Dominique Strauss-Kahn est prĂ©sident du FMI, le PS s’illustre par un silence assourdissant lors des grèves de l’automne dernier dans les universitĂ©s et la SNCF, et Laurent Joffrin, actuel ’’patron’’ de LibĂ©, se targue d’être le seul Ă avoir licenciĂ© des salariĂ©s au Nouvel Observateur et Ă avoir rĂ©sistĂ© Ă trois grèves gĂ©nĂ©rales au sein de LibĂ©ration... [3] ». La conclusion est sans appel : « Mettre en parallèle la une de LibĂ© Ă l’occasion du conflit des Lip (’’Travailleurs, vous pouvez faire de mĂŞme’’) Ă Serge July considĂ©rant les sidĂ©rurgistes manifestant Ă Paris en avril 1984 pour sauver leur rĂ©gion comme "une arrière-garde qui s’oppose Ă l’épreuve de vĂ©ritĂ© du rĂ©alisme" » [4], illustre une rupture avec la convention gĂ©nĂ©rique du journal Ă ses dĂ©buts mais aussi - et surtout - l’histoire du glissement de la gauche. On peut l’entendre d’ici, haro sur les gauchos en mal de pavĂ©s Ă balancer sur l’Etat policier qui jouent la division en brocardant cette gauche si responsable, celle qui se bouge et se bouge tellement que certains de ses plus Ă©minents reprĂ©sentants en arrivent mĂŞme Ă ĂŞtre dans un gouvernement, de droite… ». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il est difficile de contester l’existence de cette Ă©volution et de ces parti-pris,… mĂŞme si on les approuve.
Un (petit) pavé dans le consensus
Exposant les raisons qui ont poussĂ© la rĂ©daction Ă monter un tel numĂ©ro – et pour faire taire les mauvaises langues qui n’y verraient qu’une stratĂ©gie bassement commerciale ? [5] – un article de la rubrique « making-of » (co-Ă©crit par un Ă©tudiant, Louis de Weyer, et par la journaliste qui la tient habituellement, VĂ©ronique SoulĂ©) : « L’idĂ©e de dĂ©part venait de lĂ : le constat d’une immense mĂ©fiance, voire d’une rancĹ“ur des Ă©tudiants Ă l’égard de ’’la presse’’. Lors de la dernière mobilisation contre la loi sur l’autonomie des universitĂ©s, les Ă©tudiants ont eu l’impression d’avoir Ă©tĂ© incompris, injustement prĂ©sentĂ©s, voire trahis. Dur pour un journal comme LibĂ©ration. L’idĂ©e Ă©tait simple : laisser les Ă©tudiants faire ’’leur’’ journal [...]. »
Deux Ă©tudiants en science politique, Maxime Milanesi et Bastien Amiel, alors que LibĂ©ration leur ouvre gĂ©nĂ©reusement (mais sans les payer) les colonnes de la rubrique « MĂ©diatiques » habituellement tenue par Daniel Schneidermann, osent douter que cette dĂ©marche soit sincèrement partagĂ©e par toute la rĂ©daction.
Revenant - dans un article intitulĂ© « LibĂ©ration aujourd’hui n’aurait pas fait 68 » - sur les rapports conflictuels entre Ă©tudiants et mĂ©dias lors des dernières mobilisations Ă©tudiantes, et sur les « pratiques d’exclusion quasi systĂ©matiques des reporters et photographes des amphithéâtres occupĂ©s », cette « tribune » explique qu’il s’agit d’actions lĂ©gitimes dans la mesure oĂą elles rĂ©pondent Ă la manière dont les Ă©tudiants mobilisĂ©s ont Ă©tĂ© maltraitĂ©s par les mĂ©dias dominants, dont LibĂ©ration : « Si dans les assemblĂ©es gĂ©nĂ©rales la presse dominante n’a cessĂ© de crier au scandale face Ă des Ă©tudiants qualifiĂ©s de ’’totalitaires’’ [6], les mĂ©dias ne se sont pour autant jamais remis en question face Ă une telle situation de rejet. A ceux qui prĂ©tendent au sein de LibĂ©ration qu’il s’agit d’une ’’tendance gĂ©nĂ©rale, comme une fatalitĂ©’’ [7], nous avançons qu’il n’en est rien. Ce numĂ©ro spĂ©cial ’’Ă©tudiant’’ aurait pu ĂŞtre l’occasion de voir s’exprimer des individus Ă qui l’on ne donne jamais la parole. Au lieu de cela, les rubriques habituelles du journal sont maintenues, dans lesquelles les Ă©tudiants invitĂ©s doivent se fondre, et l’on peut dès lors se demander la raison d’un tel numĂ©ro. »
Mais ce qui, dans ce vilain papier, a vraiment fait sortir Joffrin de ses gonds – au point de crier au « mensonge » lors d’une discussion Ă bâtons rompus avec les deux Ă©tudiants dans son bureau – ce sont les rappels rĂ©digĂ©s dans les termes suivants : « Et si LibĂ©ration a Ă©tĂ©, au moins historiquement, un journal proche des luttes Ă©tudiantes, il incarne aujourd’hui le passage Ă une pensĂ©e consensuelle et Ă la renonciation. Son manifeste de 1972 dĂ©clarait vouloir lutter ’’contre le journalisme couchĂ©’’ et ’’donner la parole au peuple’’ [8]. Quelques dĂ©cennies plus tard, son actuel directeur, Laurent Joffrin, estimait : ’’On a Ă©tĂ© les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche.’’ [9] Une volte-face de la pensĂ©e qui permet de comprendre le succès d’un journal comme le Plan B, seul mĂ©dia qui voit ses ventes dĂ©cupler Ă mesure que les journalistes sont priĂ©s de quitter les campus en grève. »
Un (publi-) Joffrin, bon prince
Pour autant, LibĂ©ration a publiĂ© les deux papiers, (presque) sans les couper [10]. Une occasion pour Laurent Joffrin de se poser en grand dĂ©fenseur de la libertĂ© d’expression. Ainsi, mise en exergue Ă cĂ´tĂ© de la rubrique « Making-of », une citation du pater familias de la « maison commune » donne le ton : « Nous sommes des dĂ©mocrates... Les Ă©tudiants peuvent Ă©crire ce qu’ils veulent. » Et la « maison commune » se doit d’ĂŞtre ouverte Ă tous, mĂŞme aux vilains petits canards...
… Comme devait le confirmer Laurent Joffrin dĂ©sormais titulaire, le temps des « commĂ©morations », d’une chaire d’histoire contemporaine Ă France Inter.
Depuis qu’il anime « les dĂ©tectives de l’histoire », sur France 5, Laurent Joffrin est en effet « historien ». Cette chaire – intitulĂ©e « Sous les pavĂ©s, Joffrin » – est, en vĂ©ritĂ©, une simple chronique : sponsorisĂ©e par LibĂ©ration, elle est diffusĂ©e tous les vendredi matin en première partie du « 7-10 » de la radio de service public [11]. En fait d’« histoire », il s’agit surtout d’une « plage sonore » – pour reprendre les termes de Joffrin lui-mĂŞme – qui, gĂ©nĂ©reusement offerte au patron de LibĂ©, lui permet d’assurer gratuitement la promotion de son journal. On ne sait s’il est payĂ© pour cette prestation… Le premier Ă©pisode de cette chronique aura donc Ă©tĂ© consacrĂ© pour moitiĂ© non Ă expliquer les raisons et les enjeux de la journĂ©e du 22 mars – qui donna le coup d’envoi de Mai 68 – mais Ă proposer un dĂ©licieux intermède publicitaire, orchestrĂ© par Nicolas Demorand, sur le LibĂ© « spĂ©cial Ă©tudiants de Nanterre » et Ă se poser en monarque Ă©clairĂ© et « magnanime » - comme sait l’ĂŞtre tout bon monarque Ă©clairĂ© –, Ă l’Ă©coute de ses sujets mĂŞme les plus mal intentionnĂ©s.
- Demorand : - « Tous les dĂ©tails sur le 22 mars dans un LibĂ©ration spĂ©cial, ce matin, Laurent ? » br>
- Joffrin : - « C’est un LibĂ©ration spĂ©cial puisqu’il a Ă©tĂ© confiĂ© Ă et confectionnĂ© entièrement par les Ă©tudiants de Nanterre d’aujourd’hui. Donc ça fait un numĂ©ro vigoureux, engagĂ©, très très moral et que... » br>
- Demorand (Ă©tonnĂ©) : - « Ah, “moral” ? » br>
- Joffrin : - « Oui, c’est une gĂ©nĂ©ration manifestement qui tient, qui a des principes, qui a des idĂ©es. Finalement ça ne change pas tellement par rapport Ă ce qu’il y avait il y a quarante ans Ă beaucoup d’Ă©gards, y compris d’ailleurs dans le rapport avec les institutions puisqu’il y a deux pages de « Rebonds » Ă la fin de ce numĂ©ro, Ă©crits par les Ă©tudiants, et qui ils attaquent ? Évidemment, LibĂ©ration et notamment son directeur. » br>
- Demorand : - « Vous-mĂŞme, donc. » br>
- Joffrin : - « ...Mais lequel directeur est très magnanime, donc c’est très bien. » br>
- Demorand : - « LibĂ©ration aujourd’hui n’aurait pas fait 68 », c’est le titre de l’une des chroniques qu’on peut retrouver donc dans les pages “Rebonds”. »
Une heure après cette (courte) rĂ©clame, Laurent Joffrin revient Ă la charge dans sa revue de presse, l’air de rien :
- Joffrin : - « Un mot enfin sur le journal LibĂ©ration qui a confiĂ© donc son journal aux Ă©tudiants de Nanterre pour un numĂ©ro dont je me garderais Ă©videmment de faire la promotion… » br>
- Demorand : - « C’est une bonne idĂ©e. » (rires) br>
- Joffrin : - « ... Sinon pour recommander la lecture des pages “Rebonds”. En effet, les Ă©tudiants qui Ă©crivent attaquent principalement... Le journal qui les accueille, c’est-Ă -dire LibĂ©ration. Notre journal est accusĂ© d’avoir abandonnĂ© ses convictions rĂ©volutionnaires, d’ĂŞtre passĂ© de l’extrĂŞme gauche Ă une gauche manifestement trop raisonnable. Quant Ă son directeur, un dĂ©nommĂ© Joffrin, il en prend pour son grade puisqu’on lui reproche, entre autres amabilitĂ©s, d’ĂŞtre le fourrier du capitalisme moderne... Pourquoi pas ?. “Il faut liquider l’hĂ©ritage de 68 ”, disait Nicolas Sarkozy. HĂ© ben c’est apparemment ratĂ© puisque l’esprit de 68, manifestement, est toujours lĂ . »
Laurent Joffrin confond manifestement une citation de Laurent Joffrin - « On a Ă©tĂ© les instruments de la victoire du capitalisme dans la gauche. » - avec une accusation lancĂ©e contre Laurent Joffrin…
« L’esprit de 68, manifestement, est toujours lĂ », dit-il. Faut-il le regretter ? On ne sait… En tout cas, si l’évocation d’une « maison commune de la gauche », n’est pas un simple slogan, il ne suffit pas de concĂ©der occasionnellement, bon grĂ©, mal grĂ©, quelques colonnes Ă des « tribunes » qui contestent l’orientation de LibĂ©ration, il faudrait leur rĂ©pondre. Et par exemple rĂ©pondre Ă cette question : Qu’y a-t-il d’inexact dans les affirmations des Ă©tudiants devenus journalistes d’un jour ?
Marie-Anne Boutoleau
- À lire, sur le site de Libération (attention, certains de ces liens sont, sans doute, commercialement biodégradables)
Le making-of :
- « Frictions et engouement » (21 mars 2008)
- « RĂ©actions » (22 mars 2008)
Rebonds :
- « LibĂ©ration aujourd’hui n’aurait pas fait 68 »
- « LibĂ©ration, enfant de Mai 68 ou de mai 81, »
- « Le campus de Nanterre, non lieu de mĂ©moire »