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Les médias et la mort de Pierre Bourdieu

La mort de Pierre Bourdieu et l’emprise du journalisme

« S’il y a une chose encore plus difficile Ă  supporter que la disparition d’une des figures majeures de la pensĂ©e contemporaine et, pour certains d’entre nous, d’un ami très proche, c’est bien le rituel de cĂ©lĂ©bration auquel les mĂ©dias ont commencĂ© Ă  se livrer quelques heures seulement après la mort de Pierre Bourdieu. Comme prĂ©vu, il n’y manquait ni la part d’admiration obligatoire et conventionnelle, ni la façon qu’a la presse de faire (un peu plus discrètement cette fois-ci, Ă©tant donnĂ© les circonstances) la leçon aux intellectuels qu’elle n’aime pas, ni la dose de perfidie et de bassesse qui est jugĂ©e nĂ©cessaire pour donner une impression d’impartialitĂ© et d’objectivitĂ©.

Si Bourdieu pouvait se voir en première page d’un certain nombre de nos journaux, et en particulier du Monde, il ne manquerait pas de se rappeler la façon dont il a Ă©tĂ© traitĂ© par eux dans les dernières annĂ©es et de trouver dans ce qui se passe depuis quelques jours une confirmation exemplaire de tout ce qu’il a Ă©crit Ă  propos de " l’amnĂ©sie journalistique ". »

(Jacques Bouveresse, « Pierre Bourdieu, celui qui dĂ©rangeait », Le Monde, 31 janvier 2001.)

Le "rituel de cĂ©lĂ©bration" auquel se sont livrĂ©s les mĂ©dias après l’annonce de la mort de Pierre Bourdieu permet de constater ce que fait et ce que peut le journalisme quand il s’empare d’une oeuvre majeure.

Pierre Bourdieu, dans « L’emprise du journalisme » [1] se proposait d’analyser notamment les effets de cette emprise sur la production culturelle. Nous avons rĂ©uni ici, avec patience, mais non sans indignation, de nombreux Ă©chantillons qui permettent de vĂ©rifier (et, le cas Ă©chĂ©ant, de prĂ©ciser et de rectifier) quelques thèmes de ses analyses.

Le constat est accablant.

Pour dissimuler l’indigence ou la bassesse de la plupart de leurs commentaires, certains journalistes ou responsables des mĂ©dias ne manqueront pas de souligner

– l’importance des rediffusions Ă  la radio et Ă  la tĂ©lĂ©vision et la publication d’extraits de son oeuvre dans certains organes de la presse Ă©crite ;

– l’attention portĂ©e aux hommages unanimes et convenus de la plupart des responsables politiques, dont les mĂ©dias se sont faits les relais ;

– la multiplicitĂ© des "points de vue" et des "tribunes" consentis Ă  des producteurs culturels, notammment parmi ceux qui doivent Ă  l’oeuvre de Pierre Bourdieu une part dĂ©cisive de leur inspiration.

Mais comment taire ces quelques Ă©vidences :

– la parole de Pierre Bourdieu a circulĂ© en des points très limitĂ©s de l’espace mĂ©diatique, confirmant ainsi la misère culturelle des grands mĂ©dias de masse ;

– la simple reprise des communiquĂ©s des formations politiques et l’importance qui leur fut accordĂ©e peuvent difficilement passer pour des preuves de l’indĂ©pendance du journalisme ;

– la publication de "tribunes libres" et la diversitĂ© des point de vue qui s’y sont exprimĂ©s ne peuvent passer pour des expressions du travail des journalistes eux-mĂŞmes.

Or, - Ă  quelques exceptions près que nous avons essayĂ© de relever - loin de prendre la mesure de l’oeuvre de Pierre Bourdieu, les mĂ©dias l’ont taillĂ©e Ă  leur mesure. Dans les documents que nous avons rĂ©unis, on voit comment travaillent les journalismes, divers par les mĂ©dias dans lesquels ils s’expriment et leurs positions dans ces mĂ©dias. On constate alors notamment :

– les effets de l’urgence mĂ©diatique qui conduit Ă  rĂ©sumer cette oeuvre par le recours Ă  quelques poncifs ;

– les effets des prĂ©tentions des tenanciers de l’espace mĂ©diatique qui jaugent, jugent et tranchent du haut de leur position.

D’autres avant Bourdieu avaient dĂ©jĂ  fait les frais de ces dĂ©plorables sollicitudes. Sans rire, ni pleurer, nous voulons essayer de comprendre. Mais certainement pas nous rĂ©signer.

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