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La fait-diversion de l’actualité

par Gérard Noiriel,

Avec l’autorisation de sa maison d’édition Agone, que nous remercions, nous reproduisons ci-dessous un sous-chapitre du livre de Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, paru en septembre 2018. Ce chapitre [1], dédié à la « fait-diversion » de l’actualité, figure parmi bien d’autres extraits abordant la question des médias : l’apparition des intellectuels médiatiques réactionnaires dans les années 1980, le retour en force des faits divers à la télévision au cours de la même décennie, la transformation de la politique comme un spectacle médiatique, le rôle des médias dans l’apparition du « phénomène Jean-Marie Le Pen », l’impact du traitement médiatique actuel des faits divers liés à l’insécurité et à l’immigration sur la démocratie française, etc. (Acrimed)

L’une des conséquences majeures de la scolarisation généralisée fut d’immerger les classes populaires dans l’univers de la communication écrite, jusque-là réservée aux classes privilégiées. Ce phénomène se traduisit dans la vie quotidienne par l’augmentation faramineuse du trafic postal. Les Français écrivaient en moyenne quarante lettres par personne et par an en 1914, contre cinq en 1860. Mais la conséquence majeure fut la naissance de ce que Marc Angenot a appelé la « révolution du journal ». Celle-ci avait commencé avant l’avènement de la IIIe République puisque cent quarante journaux avaient été créés dans les dernières années du Second Empire. Néanmoins la loi du 27 juillet 1881 sur la liberté de la presse fut un véritable tournant. Des années 1880 jusqu’aux années 1910, le nombre des exemplaires de journaux vendus chaque jour passa d’un million et demi à dix millions, pour une population de vingt millions d’adultes. En 1914, il existait 80 quotidiens rien qu’à Paris et 242 en province.

La façon dont le rapporteur de la loi sur la liberté de la presse présenta son projet devant les sénateurs, le 18 juin 1881, illustra parfaitement la conception républicaine de la démocratie : « La presse, et surtout la presse à bon marché, cette parole présente à la fois partout et à la même heure, grâce à la vapeur et à l’électricité, peut seule tenir la France tout entière assemblée comme sur une place publique et la mettre, homme par homme, et jour par jour, dans la confidence de tous les événements et au courant de toutes les questions. » Ce discours rappelait étrangement les propos que Malesherbes avait tenus un siècle plus tôt pour défendre l’espace public des Lumières, sauf que désormais toutes les classes de la société étaient concernées.

Les progrès de l’instruction jouèrent un rôle capital dans l’élargissement considérable du marché de la presse. Pour capter le public populaire qui avait appris à lire et à écrire dans les écoles de Jules Ferry, les grands journaux durent se soumettre aux lois du marché en devenant des sociétés par actions. Il fallait en effet trouver des capitaux pour acquérir de nouvelles machines, comme la linotype qui permettait une fabrication complètement industrialisée, capable de composer six mille signes d’imprimerie par heure. Ces ressources financières étaient nécessaires aussi pour recruter les dizaines, voire même les centaines de journalistes qui collaboraient désormais à la rédaction de ces grands quotidiens. Étant donné qu’ils étaient diffusés sur tout le territoire national, il fallait également investir pour multiplier les points de vente.

La loi du 27 juillet 1881 eut donc pour effet immédiat d’intensifier la concurrence entre les journaux, en accélérant brutalement leur concentration. En quelques décennies, quatre grands quotidiens s’imposèrent en France, parvenant à drainer, à eux seuls, la moitié de tous les lecteurs du pays. Cette domination renforça encore un peu plus l’hégémonie de Paris puisque plus des trois quarts des exemplaires imprimés chaque jour par les principaux titres parisiens étaient diffusés en province grâce aux dizaines de milliers de points de vente disséminés sur tout le territoire. Il faut néanmoins préciser que la liberté de la presse eut aussi pour effet de multiplier le nombre des petits journaux. Ce fut une extraordinaire profusion de publications de tous formats, sur tous les sujets, depuis les collectionneurs de timbres jusqu’à la mode féminine, en passant par la pêche, le sport, etc. Cette prolifération joua un rôle essentiel dans l’épanouissement de la vie publique française. Les opinions politiques avaient été jusque-là véhiculées par des cercles de notables structurés par des liens d’interconnaissance. Les journaux permirent le développement d’une communication à distance, mise à profit par ces réseaux politisés pour étendre leur influence, à une époque où les partis, au sens moderne du terme, n’existaient pas. Clemenceau et ses amis fondèrent un quotidien qu’ils appelèrent La Justice ; Jules Guesde, le chef de file du socialisme marxiste, lança L’Égalité ; Édouard Drumont diffusa sa propagande nationaliste et antisémite en créant La Libre Parole, etc.

Les grands quotidiens parisiens jouèrent un rôle majeur dans l’enracinement du régime républicain, qu’ils soutenaient fermement parce qu’ils avaient tous grandement bénéficié de sa législation libérale. Bien qu’ils aient tenu à se présenter comme neutres, pour ne pas s’aliéner une partie de leurs lecteurs-électeurs, ces journaux de masse entretenaient des liens étroits avec le pouvoir. Le meilleur exemple est assurément celui de Jean Dupuy, directeur du Petit Parisien, le quotidien qui se vantait dès avant 1914 d’avoir « le plus fort tirage des journaux du monde entier » et dont la diffusion dépassa les deux millions d’exemplaires à la fin de la Première Guerre mondiale. Dupuy prit aussi des actions dans le capital des autres grands quotidiens comme Le Temps, Le Matin et même L’Humanité fondée par les socialistes. Ce statut de grand patron de presse ne l’empêcha pas d’exercer des mandats politiques. Sénateur des Hautes-Pyrénées, il fut plusieurs fois ministre dans les décennies suivantes.

Ces grands quotidiens occupaient le pôle dominant dans le champ journalistique. Ils jouèrent un rôle essentiel dans le processus qui aboutit à hiérarchiser les informations, à distinguer ce qui était « important » et « secondaire », ce qu’il fallait retenir pour nourrir « l’actualité » du jour et ce qu’il fallait laisser dans l’ombre. Les journaux militants représentaient le pôle dominé car le nombre de leurs lecteurs était beaucoup plus réduit. Néanmoins, comme nous le verrons, dans certaines circonstances, ils pouvaient influer sur la définition de l’actualité en imposant leur propre agenda.

La naissance de la presse de masse fut aussi un moment fondamental pour la professionnalisation du métier de ceux qu’on n’appelait plus désormais des « publicistes » mais des « journalistes ». Alors qu’auparavant, des notables éclairés comme Guizot pouvaient conjuguer les compétences du publiciste, du savant et du politicien, chacune de ces fonctions fut exercée, désormais, par des professionnels qui vivaient de leur travail et non plus des rentes que leur procuraient leurs propriétés. Comme on l’a vu plus haut, le pouvoir républicain justifia son projet de loi sur la liberté de la presse par des arguments d’ordre civique. Grâce à la lecture des journaux, les citoyens pourraient être informés et participer à la vie publique en connaissance de cause. Les élites appliquèrent alors au peuple tout entier les principes qui, à l’époque des Lumières, avaient permis à la bourgeoisie cultivée de se constituer en « opinion publique ».

Fidèles à cet idéal, les journaux de masse accordèrent une grande place aux événements politiques. C’est à cette époque que le journalisme d’opinion céda la place au journalisme d’information. Les progrès de la science ayant conforté les républicains dans leurs croyances positivistes, le culte du fait vrai s’imposa dans les salles de rédaction. L’enquête et le recoupement des sources devinrent des normes fondamentales de la déontologie de cette profession. Toutefois, ces règles rationnelles, scientifiques, se heurtèrent à une réalité sociologique : comment faire pour intéresser chaque jour les classes populaires aux questions abstraites et compliquées que les élus du peuple avaient pour mission de résoudre ? Pour les journalistes de la grande presse, il ne s’agissait pas d’un problème pédagogique mais avant tout d’un problème économique, absolument vital pour leur survie étant donné la concurrence acharnée que se livraient désormais les grandes entreprises de presse. Non seulement il fallait capter de nouveaux lecteurs, mais il fallait aussi attirer les publicitaires. Comme l’a montré Jürgen Habermas, c’est à la fin du xixe siècle que le mot « publicité » changea de sens. Alors que jusque-là il évoquait surtout le processus consistant à rendre publiques les décisions du gouvernement, les capitalistes s’emparèrent du terme pour désigner l’activité consistant à promouvoir des marchandises.

Les publicistes devenus journalistes s’adaptèrent à ces nouvelles contraintes de façon pragmatique, les yeux rivés sur les chiffres de vente, en retenant les recettes qui « marchaient » le mieux. Depuis l’Ancien Régime, les « canards » étaient très prisés dans les milieux populaires car ils racontaient des histoires extraordinaires, à la fois merveilleuses et horribles, exploitant la crédulité du public. Comme on l’a vu dans le chapitre 7, dès la monarchie de Juillet, les journaux avaient exploité ce genre de ressources en mettant au point la rubrique des faits divers qui fournit ses matériaux à la première littérature sociale. Les grands quotidiens fondés à la fin du XIXe siècle reprirent à leur compte cette recette. Les catastrophes, les crimes, les procès, occupèrent une place de plus en plus importante dans l’actualité. Cependant, ce ne fut pas suffisant pour intéresser les classes populaires à des questions politiques abstraites et éloignées de leur vie quotidienne.

Pour résoudre ce problème, les grands journaux appliquèrent alors les techniques du récit de fait divers aux autres rubriques de l’actualité. Ce processus, qu’a étudié Dominique Kalifa, a joué un rôle capital dans la mise au point d’un style proprement journalistique, combinant des éléments empruntés à la science (le fait vrai et vérifié) et des éléments empruntés à la littérature. L’art du récit, que Paul Ricœur a appelé « la mise en intrigue », fut un moyen de traduire les réalités sociales et politiques dans un langage transformant les faits singuliers en généralités et les entités abstraites (comme les États, les partis politiques, les classes sociales, etc.) en personnages s’agitant sur une scène. La structure des récits criminels qui impliquent toujours des victimes, des agresseurs et des justiciers, fut alors mobilisée pour familiariser le grand public avec la politique.

C’est sur ce modèle que furent traitées désormais les « affaires » révélant la corruption des représentants du peuple. De même, ceux qu’on appelait les « fait-diversiers » parce qu’ils faisaient, chaque soir, le tour des commissariats pour recueillir la matière qui nourrirait leur rubrique du lendemain, devinrent des « reporters » envoyés « sur le terrain », dès que des violences étaient signalées. Le sommet de la pyramide fut occupé par les « correspondants de guerre » chargés de présenter au grand public les enjeux des crises internationales.

La « mise en intrigue » s’imposa dans la grande presse car elle permettait d’exploiter des dispositions que l’on trouve chez tous les êtres humains et qu’Aristote avait déjà constatées il y a 2 500 ans lorsqu’il avait voulu comprendre les raisons du succès des tragédies grecques. Le public s’identifie aux personnages qui sont mis en scène devant ses yeux car il se dit que le drame qu’on lui présente pourrait lui arriver à lui aussi. Toutefois, comme il sait que cela ne le concerne pas directement, il éprouve finalement du plaisir à être lui-même épargné. La mise en intrigue lui permet de décharger ses émotions (c’est ce qu’Aristote appelait la « catharsis »). En exploitant cette ressource émotionnelle, les journalistes apportèrent une contribution décisive à la résolution du problème qu’avaient rencontré les républicains. Les techniques permettant l’identification du lecteur mises au point par la grande presse permirent en effet de combler le fossé séparant les gouvernants et les gouvernés. Ce fut le moyen d’intéresser « ceux d’en bas » à des questions complexes, sur lesquelles ils n’avaient pas de prise. Le mot « populaire » prit alors un sens nouveau pour désigner les personnes, les causes, les œuvres, les récits capables de séduire le plus grand nombre, à la manière des collections de livres dites « populaires » depuis la monarchie de Juillet parce que leur bas prix permettait de toucher un public plus large sans que cela n’implique qu’elles soient particulièrement lues par les gens du peuple.

Les journalistes s’installèrent ainsi dans la position du narrateur occupant une position imprenable. Ils ne s’adressaient pas à un public universel, mais à des lecteurs français au nom desquels ils parlaient constamment. Comme l’a noté Eugen Weber, « non seulement les journaux avaient permis à l’usage du français de se répandre, mais de plus ils portaient un vocabulaire qui venait renforcer et en même temps compléter celui appris à l’école ». La diffusion massive de la presse effaça peu à peu les thèmes traditionnels de discussion dans les campagnes. Weber ajoute qu’entre 1880 et 1910 « les journaux imposèrent une façon de lire universelle dans laquelle les particularismes locaux ne comptèrent plus beaucoup ».

Il oublie néanmoins que cette universalisation fut puissamment servie par une mise en récit qui fit du Français le principal personnage de l’actualité grâce à un usage constant du « nous » national opposé à des personnages incarnant les autres, principalement les étrangers et les indigènes de l’empire colonial. L’usage de ce pronom personnel permit aux journalistes d’établir une relation privilégiée avec leurs lecteurs en se conduisant comme les porte-parole des Français. Ils justifièrent constamment ce statut en affirmant que si les citoyens achetaient leur journal, c’était bien parce qu’ils se reconnaissaient dans ce qu’ils racontaient. Effectivement, on ne peut pas contester que les ouvriers, les paysans, les artisans qui lisaient ces grands quotidiens le faisaient librement. Mais la relation entre les journalistes et leurs lecteurs était inégale, puisque seuls les premiers avaient accès à l’espace public où se fabriquaient l’agenda et les problèmes de l’actualité.

La presse de masse contribua ainsi de manière décisive à la production des stéréotypes nationaux. La mise en intrigue du monde social transforma les individus réels en personnages définis à partir d’un seul critère de leur identité. Dans le même temps, la matrice du récit criminel opposant constamment des victimes et des agresseurs eut pour effet d’alimenter ces phénomènes qu’on appela plus tard la « xénophobie » ou le « racisme ». Comme l’a montré le philosophe Ludwig Wittgenstein, de nombreux mots sont reliés aux choses par un « air de famille ». Ce n’est pas le concept juridique d’étranger, en tant que non national, que le peuple intériorisa à la fin du XIXe siècle, mais l’image familière du personnage constamment opposé, dans les récits journalistiques, au « nous » français.

Dominique Kalifa a forgé le néologisme de « fait-diversification » de l’actualité pour caractériser les mutations que je viens d’évoquer. Pierre Bourdieu a opté, quant à lui, pour l’expression « fait-diversion ». Il est vrai que les connotations des deux termes ne sont pas les mêmes. Le premier sous-entend que la mise en récit a permis de diversifier les sujets placés à la une de l’actualité, alors que le second insiste sur l’idée que le privilège accordé aux faits divers a détourné l’attention des citoyens des véritables enjeux politiques. Les deux perspectives contiennent une part de vérité. Ceci dit, je ne partage pas la critique récurrente que les intellectuels ont adressée à ce qu’ils appellent aujourd’hui le « storytelling » (le nouveau nom donné à la technique de transformation d’un problème en histoire, ou de sa mise en intrigue). Dès la fin du XIXe siècle, les élites républicaines ont exprimé leur désenchantement à l’égard de la fonction civique de la grande presse en dénonçant la place excessive accordée aux faits divers. Effectivement, la concurrence acharnée que se livraient les principaux quotidiens pour attirer de nouveaux lecteurs les poussait à privilégier ce qu’on appelle aujourd’hui « l’information-spectacle ».

Cependant, les techniques inventées par la presse de masse avaient aussi des aspects positifs. La mise en intrigue de l’actualité a permis d’élargir considérablement l’univers des classes populaires. Elles ont eu ainsi la possibilité de se familiariser avec des réalités qu’elles ignoraient complètement auparavant. Étant donné que la mobilisation des émotions est aussi un moyen de communiquer des vérités sur le monde social, ces ressources ont pu être exploitées également par des militants luttant contre les injustices et les inégalités, comme on le verra dans le prochain chapitre.

La démocratisation de la vie politique, les réformes de l’école et la liberté de la presse ont donc joué un rôle essentiel dans la « nationalisation » de la société française. Ce terme ne signifie pas, évidemment, que tous les Français aient été fabriqués dans le même moule, qu’ils aient tous pensé la même chose, partagé les mêmes croyances. Il signifie seulement qu’à partir des années 1880 ils ont tous été pris dans les liens d’interdépendance tissés par l’État. Pour prendre une métaphore linguistique, je dirais qu’ils ont tous utilisé la même langue pour nommer leurs différences.

 

Notes

[1pp. 382-390

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