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La « Fottorino parade » : des nouvelles de l’entre-soi médiatique

par Pauline Perrenot,

Sur la dernière année, l’association Entr’revues, qui promeut les revues culturelles francophones, a enregistré la parution de 80 nouvelles revues. Son site recense pas moins de 1921 éditions papier, 421 électroniques et 660 mixtes, couvrant un champ de connaissances très vaste : sociologie, philosophie, ethnologie, création littéraire et sonore, cinéma, histoire, politique, etc. Des ressources inépuisables dont les grands médias ne font pas grand usage, tant l’espace accordé à la culture et à la pensée y est réduit à peau de chagrin. Pourtant, il se trouve dans cet espace une poignée de privilégiés. C’est le cas d’Éric Fottorino, « vieux de la vieille » du petit monde médiatique, dont l’hebdomadaire Le 1, la revue America et la dernière en date, Zadig, sont largement évoqués et commentés, en contraste frappant avec tant d’autres publications. Dès lors, une question se pose : doit-on avoir dirigé Le Monde pour pouvoir espérer que son travail soit médiatisé dans la cour des grands ?

« Voici Éric Fottorino, s’emballe Yann Barthès, voici l’homme qui est en train de sauver la presse écrite ! » Ni plus, ni moins. Tout seul, comme un grand. Une touche de sensationnalisme ne fait jamais de mal, surtout dans « Quotidien » [1]. « La presse écrite est en crise, poursuit Yann Barthès. Et vous, vous lancez tout ça ! Vous lancez des journaux papier. Pourquoi ? Vous êtes fou ? » Un coup de brosse à reluire qui n’est pas pour déplaire à l’ancien directeur du Monde : « Oui sûrement, d’abord il faut toujours un petit grain de folie pour regarder l’avenir en s’affranchissant un peu du passé. » Mais « un peu » seulement, et sans oublier des réseaux bien entretenus dans la sphère médiatique, et en profitant de belles rencontres, prêtes à apporter un bon capital économique.

Car Éric Fottorino a pu notamment s’appuyer sur l’industriel et multimillionnaire Henry Hermand, décédé en novembre 2016, co-fondateur et actionnaire… du 1. En effet, selon Le Monde, Henry Hermand a investi 2,5 millions d’euros dans l’hebdomadaire, dont il était actionnaire à 51% [2]. Évoquant des repas hebdomadaires dans un restaurant luxueux proche des Champs-Élysées, Le Monde poursuit :

Hermand dissèque les ventes du journal, surveille les chiffres des abonnements, commente les opérations promotionnelles, et intervient sur le contenu. « Il refusait que l’on réduise son rôle à celui de financier, ça le rendait fou, se souvient Eric Fottorino. Il était blessé de ne pas être pris pour un intellectuel. Il était visionnaire, avait du nez pour les bonnes affaires, mais sa libido n’était pas là, c’étaient les idées, la gauche, la politique. »

Cas particulièrement exemplaire de la capacité des élites économiques à naviguer dans les hautes sphères – culturelles et politiques, Henry Hermand s’est installé dans le monde intellectuel et médiatique (Esprit, La Quinzaine) avant de faire fortune dans la grande distribution en créant des complexes et des centres commerciaux. Il revient ensuite en bonne place dans les sphères médiatique (Faire, Le Matin de Paris) et politique (PSU, PS), sans oublier de présider la société « HH Développement » qui « investit dans de jeunes entreprises » et gère désormais son patrimoine immobilier. Sans oublier qu’Henry Hermand jouait de ses influences au sein de multiples fondations (Saint-Simon, La République des Idées, Terra Nova, etc.) et eut un rôle-clé dans l’ascension publique d’Emmanuel Macron, comme le relatait l’article du Monde précédemment cité, ou encore Henry Hermand lui-même dans un édito… du 1, intitulé « Persiste et signe » [3].


Recueil d’entretiens paru aux éditions de l’Aube (mars 2017)


Dès lors, Éric Fottorino a beau jeu de se poser dans « Quotidien » en modèle d’indépendance et de « balancer » sur les actionnaires du Monde… des années après son retrait [4]. Il déclarera notamment à propos du Monde (et non du 1) : « Quand on a des actionnaires puissants, c’est qu’à des moments, on vous attache ».

Cette folle épopée en plateau, qui lui vaudra l’admiration éperdue de quelques journalistes le faisant quasiment passer pour un lanceur d’alerte, a surtout les airs d’un hôpital qui se moque de la charité. Une presse indépendante oui, à la seule condition qu’un multimillionnaire apporte son capital, ses soutiens et ses réseaux.


Reproduction des mêmes au sein de l’espace médiatique

À ses publications, Éric Fottorino a fait un autre beau cadeau : son « capital social ». Et le moins qu’on puisse dire, c’est que l’ancien directeur du Monde sait comment le faire fructifier. L’annonce de la nouvelle revue trimestrielle Zadig a en effet donné lieu à une couverture hors-norme dans les grands médias par rapport à celle – quasi nulle – dont bénéficient d’autres publications papier, nouvelles ou non.

Comme toute bonne campagne médiatique, la tournée de Fottorino s’est en outre illustrée par son caractère hautement promotionnel, à l’image de l’orientation éditoriale – ou plutôt marchande – dominante dans la plupart des émissions dites « culturelles ». Et il faut bien avouer que certains avaient un plan de com’ bien léché. C’est encore le cas de « Quotidien », où tous les petits soldats du journalisme réunis autour de la table ont été mobilisés pour déplier Le 1 dans une belle communion.



Dans « L’Instant M » sur France Inter, Sonia Devillers mettra sa pierre à l’édifice le 15 février, en soignant son lancement :

Connaissez-vous Le 1 ? […] Connaissez-vous America ? Formidable projet éditorial, l’un des plus palpitants, à mon avis, du moment. […] La même petite bande a décidé de se lancer dans le récit de la France, et d’en faire une revue trimestrielle. « Quelle arrogance », diront les uns. « Voué à l’échec », diront les autres. C’est ça la France, soit on la comprend mieux que les autres, soit on la comprend pas.

« Quel privilège », dira surtout Acrimed, à qui la passion des journalistes pour les revues et leurs contributeurs avait jusqu’ici échappé. Mais qu’on ne se s’y trompe pas. Ce n’est pas tant l’aventure collective d’une revue qui intéresse les grands médias que leur contribution à la personnalisation du grand chef (d’entreprise) médiatique : l’intrépide, le courageux, le téméraire, et surtout, le bon client au nom célèbre qui sait mieux que personne orchestrer une campagne de promotion médiatique.

- Europe 1 : Les gens lisent de moins en moins, et les journaux papier sont de moins en moins rentables. Deux raisons qui font d’Éric Fottorino […] quelqu’un de courageux. Ou d’inconscient puisqu’il lance le magazine Zadig à l’aide d’une campagne de financement participatif.

- TV5 Monde : C’est un défi un magazine trimestriel. […] Vous êtes incroyable quand même parce que vous défiez finalement tout ce qu’on dit, tous les pronostics. […] Vraiment je vous conseille cette revue c’est absolument formidable, c’est un carton déjà.

- France Inter : Alors comme ça, un nouveau journal. Du papier ! [Sonia Devillers froisse une feuille de papier.] Du papier, c’est beau le bruit du papier. Donc vous continuez à l’heure où toute la distribution de la presse en France est en train de s’écrouler.

Éric Fottorino, ultime rempart face à l’effondrement de la presse, en somme. Et c’est sans doute parce que de tels « risques » n’existent nulle part ailleurs que les grands médias se sont mis en branle pour annoncer la parution de Zadig. Entre paraphrases de dossiers de presse et interviews, les éloges abondent dans La Croix (13/02), Europe 1 (2/03), Les Échos (16/03), Le Figaro (19/03), Libération (20/03) et le JDD (16/03), qui clame fièrement : « On a lu le nouveau trimestriel "Zadig" » !

Puis, le lancement du premier numéro le 21 mars entraîne le jour-même une nouvelle salve d’articles : « "Zadig" ou l’Hexagone mis en revue » titre Le Monde, quand Challenges revient sur « les grandes ambitions d’Éric Fottorino ». La Croix (encore), L’Obs et « Pure Medias » se joignent au concert de louanges. Victime d’un succès en grande partie co-produit avec les grands médias, la revue est réimprimée la semaine du 25 mars. L’occasion d’en remettre une couche. « La nouvelle revue "Zadig" déjà en rupture de stock » s’étonne Le Parisien (30/03), emboîtant le pas de CNews et Ouest France qui relayaient l’information la veille. La campagne se poursuit jusqu’en avril : Éric Fottrorino est interviewé par RFI (6/04), Le Midi libre (7/04), TV5 Monde (12/04) et « Quotidien » (19/04).

Terminons en réservant une place de choix à l’un des relais les plus fervents des aventures de Fottorino sur les ondes : France Inter. Sonia Devillers l’invite ainsi le 15 février dans « L’Instant M », et quatre jours plus tard, la nouvelle revue est l’objet de la pastille de la matinale de Nicolas Demorand. Le 31 mars, une journaliste de la chaîne boucle la boucle en titrant son article élogieux « Zadig, la destinée d’un magazine pas comme les autres ». Sans compter la revue de presse de Claude Askolovitch, qui rend très régulièrement hommage aux trois publications dirigées par Éric Fottorino, comme le 21 mars, les 4 et 10 avril ou encore, le 9 mai.


France Info, « toujours premiers sur l’info »

Mais France Inter n’est pas une exception sur le service public. France Info a en effet opté pour une formule qui défie toute concurrence. Début janvier, la chaîne d’information en continu annonçait ainsi une nouvelle émission intitulée « Ouvrez le 1 », co-animée par Émilie Tran Nguyen et… Éric Fottorino. Pourquoi se gêner ? Son principe : faire la pub du contenu de l’hebdomadaire « indépendant » Le 1, et en suivant son rythme s’il vous plaît, puisque l’émission est diffusée en soirée chaque mercredi.



Une excursion hebdomadaire sur le service public qui a porté ses fruits : comme le relevait Le Figaro (18/03/2019), « les ventes en kiosque de l’hebdomadaire ont légèrement augmenté le jeudi, lendemain du jour de diffusion de l’émission […] qui réunit entre 300.000 et 600.000 téléspectateurs en audience cumulée ». Et Le Figaro d’indiquer que l’émission sera certainement prolongée en septembre. C’est dire si les grands amoureux du risque aiment s’appuyer sur des valeurs sûres. Un principe avec lequel Claire Chazal est fort à l’aise, elle qui anime depuis 2017 le magazine « Soyons Claire » (sic) et qui le 21 avril, recevait … Éric Fottorino :

Il a aussi eu le courage de lancer en quelques années seulement trois publications, et oui, trois, et du papier ! Merci de venir nous voir Éric Fottorino. Alors je précise que vous êtes un peu chez vous dans cette chaîne puisque vous y animez chaque semaine quelque chose autour du 1 que vous avez créé.

On peut au moins lui accorder une certaine dose de lucidité.


***


S’il est toujours réjouissant de voir que des revues papier et des formats longs de reportage voient le jour et trouvent un certain écho, la campagne promotionnelle dont bénéficient les publications d’Éric Fottorino laisse un goût amer. On peine en effet à trouver un tel retentissement, hormis dans quelques émissions « de niche », pour des revues alliant le reportage, la création littéraire, l’interview et la critique sociale comme c’est le cas, pour n’en citer que quatre, des revues Ballast, Jef Klak, L’Insatiable ou encore Panthère Première, évoluant dans le silence assourdissant des grands médias. Travers malheureusement classique du journalisme dit « culturel », dont le principe consiste presque toujours à accompagner et renforcer l’existant en accroissant la renommée des « déjà connus » et reconnus. Le tout en parant les aventures fottorinesques des atours de « l’indépendance », du « risque », et en fabriquant le mythe d’un « self-made-man », tellement « self-made » qu’il peut compter sur l’appui de capitaux solides et de fortunes bien établies. Rien de « nouveau » sous le soleil de la presse culturelle donc, dont l’entre-soi structurel a encore de beaux jours devant lui. À Yann Barthès qui lui demandait en un mot ce que signifiait « être journaliste », Éric Fottorino répondait, solennel : « Accepter d’être bousculé par le réel ». C’est dire si depuis deux mois la tête doit lui tourner.


Pauline Perrenot

 

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Notes

[1Émission du 19 avril 2019.

[2Selon un second article du Monde (8/04/2014).

[3Où l’on peut notamment lire : « Une lueur d’espoir brille déjà depuis quelques mois. Le désormais ancien ministre de l’Économie paraît sorti d’un autre monde que celui des politiciens plus ou moins chevronnés. Comme l’a écrit Jean Peyrelevade, ses propositions ne sont ni de droite ni de gauche, mais simplement modernes. Sa méthode tout au long de l’examen de sa loi, au cours duquel il paya de sa personne pour tenter de convaincre ses contradicteurs, a inauguré une nouvelle manière de traiter les parlementaires tout en respectant leurs opinions. Ses propositions, autant que sa manière de procéder, ont suscité tant d’intérêt dans l’opinion publique que magazines et journaux ont rivalisé pour être les premiers à l’interviewer ou simplement informer leurs lecteurs à son sujet. […] Et pour moi qui, depuis plus d’un demi-siècle, ait soutenu, voire incarné, le progressisme sous toutes ses formes, le macronisme est à présent le plus adapté au monde moderne en pleine évolution. […] Emmanuel Macron, pour moi, symbolise l’espoir ». Le 1, N°121, 13 septembre 2016.

[4Il s’agit de la même émission de Quotidien, datée du 19 avril.

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