« Jeudi d’Acrimed »
Jeudi 21 mai 2015 Ă 19 heures
Ă la Bourse du travail de Paris
3, rue du Château d’Eau, Paris 10e
Entrée libre et gratuite
En guise d’introduction au dĂ©bat, des extraits de la nouvelle prĂ©face rĂ©digĂ©e en 2015 par Patrick Champagne, que vous pourrez lire en intĂ©gralitĂ© ici.
Lors de la parution de Faire l’opinion, il y a maintenant 25 ans, le débat sur la validité des sondages et sur les usages en politique de cette nouvelle technologie sociale était alors très intense, opposant de manière souvent sommaire, dans les médias notamment, les partisans des sondages à ceux qui en dénonçaient non seulement le caractère peu scientifique mais aussi les effets, perçus comme pervers, qu’ils exerceraient sur le fonctionnement des champs politique et journalistique. (…)
La publication de mon livre, en 1990, s’inscrivait, pour dire vite, dans le cadre de cette lutte des sociologues contre les politologues médiatiques, formés pour la plupart, comme les sondeurs et comme nombre d’hommes politiques, à Sciences Po de Paris, qui prétendaient, au nom de leur science politique, défendre cette pratique. Dix ans plus tard, la pratique des sondages faisait encore polémique, comme en témoigne les réactions à ce livre et la préface que je rédigeai alors à l’occasion de la réédition de l’ouvrage en 2001.
Aujourd’hui, la pratique semble entrĂ©e dans les mĹ“urs et ne semble plus susciter de polĂ©miques. Si, parfois, les sondages font encore « la une » des journaux, c’est moins dĂ©sormais parce qu’on en contesterait encore la fiabilitĂ© que du fait de dĂ©tournements financiers et de commandes excessives, voire scandaleuses, par le milieu politique, de sondages auprès des divers instituts qui se sont multipliĂ©s. (…)
Pourquoi dès lors s’intĂ©resser Ă des dĂ©bats qui appartiennent au passĂ© et qui sont apparemment dĂ©passĂ©s ? S’il n’est pas inutile de revenir vers ces dĂ©bats qui tendent progressivement Ă sombrer dans l’oubli, c’est qu’ils peuvent aider Ă rompre avec la nouvelle doxa qui tend inĂ©vitablement Ă s’installer et Ă devenir notre nouvel impensĂ©, notre inconscient social. Car de mĂŞme que la tĂ©lĂ©vision est au principe de ce que Bourdieu a appelĂ© la « pensĂ©e audimat » [1], la pratique des sondages est au principe d’une « pensĂ©e par sondage », c’est-Ă -dire de la tendance Ă convoquer en permanence les sondeurs pour dĂ©cider de tout au nom d’une opinion qui est censĂ©e ĂŞtre majoritaire [2]. Il n’est pas facile de rĂ©sister Ă ces forces d’intĂ©gration, la disposition critique, au niveau individuel, peinant Ă rester constamment en alerte tant la remise en cause de la doxa, cette incitation Ă penser comme tout le monde, exige une vigilance permanente et un effort sans relâche sur soi. (…)
Mais l’intĂ©rĂŞt, aujourd’hui, de l’ouvrage ne rĂ©side pas seulement dans ce retour sur l’impensĂ© de la pratique actuelle des sondages. Il portait l’attention, comme l’indique le sous titre de l’ouvrage, « le nouveau jeu politique », sur le fait que les sondeurs n’étaient pas un acteur de plus dans le jeu politique mais contribuaient Ă mettre en place un système politico-mĂ©diatico-sondagier dans lequel ils jouent dĂ©sormais un rĂ´le de premier plan. Loin d’être de purs observateurs neutres du champ politique qui dĂ©livreraient modestement le rĂ©sultat de leurs enquĂŞtes, les sondeurs, dĂ©sormais omniprĂ©sents, revendiquent officiellement le monopole de la connaissance scientifique de la « volontĂ© populaire » – une notion qui appartient plus au registre de la mĂ©taphysique politique que de la science – et proposent officieusement aux partis politiques les moyens pour la manipuler. (…)