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France Info « peine à entendre » les revendications des lycéens

France Info « peine à entendre » les revendications des lycéens, rendues inaudibles par les « violences » qui saturent l’antenne de France Info.

Dimanche 4 octobre, dans le « 10/14 » de France Info, Soizic Bour reçoit Franck Leroy, président de la région Grand-Est. Pour parler des revendications des lycéens mobilisés depuis des semaines ? Pas exactement, comme la première question le laisse entendre très clairement :

Soizic Bour : Des façades incendiées, des portails et des vitres cassées, les dégâts sont nombreux et coûteux, bonjour Franck Leroy, président divers-droite de la région Grand-Est, en charge donc des lycées. Il y a eu des dégradations chez vous, on va évidemment y revenir, mais avant j’aimerais qu’on parle de l’agression de ce policier près du lycée Courbet à Belfort. C’était vendredi, l’enquête avance, hier déjà des suspects ont été identifiés, il y a donc deux personnes qui sont en garde à vue ce matin, j’aimerais avoir votre réaction sur cet événement.

Franck Leroy nous fait part de sa « réaction évidemment d’indignation », et Soizic Bour peut enchaîner :

Soizic Bour : Justement par rapport à ces dégradations, est-ce que vous avez un bilan chiffré de ce que ça va coûter ? On rappelle qu’il y a eu des dégradations dans des établissements à Reims, à Épernay, à Saint-Avold, à Mulhouse, à Strasbourg, dans votre région, vous avez un bilan chiffré ?

Pas encore, répond Leroy, qui regrette un « immense gâchis » parce que « le mouvement lycéen méritait d’être entendu sur le fond » : il invite les lycéens à « passer de la rue à la table des discussions ». L’occasion d’évoquer leurs revendications ? Non, car Soizic Bour a mieux à faire :

Soizic Bour : On va y revenir si vous le voulez bien Franck Leroy, avant j’aimerais qu’on écoute les explications d’Hélène Terzian sur la réponse pénale face à ces dégradations qu’a avancée le gouvernement, il a annoncé avoir avancé le calendrier du projet de loi « casseurs-payeurs », on en parle juste après.

Et en effet, « on en parle juste après » le reportage :

Soizic Bour : Franck Leroy, avancer le projet de loi « casseurs-payeurs » dans ce sens, pour vous c’est une bonne chose ?

C’est alors que, après 5 bonnes minutes d’interview, Soizic Bour décide d’aborder enfin le fond du problème, avec sérieux, rigueur et détermination :

Soizic Bour : On a compris Franck Leroy que vous condamniez les violences et que vous estimez que la colère lycéenne est légitime, mais que dites-vous aux lycéens qui dénoncent des choses très concrètes, des établissements vétustes, des toilettes en sous-nombre, des classes surchauffées en été… Il y a une vraie question du bâti, et que vous ne pouvez pas forcément ignorer en tant que président de région.

Passons sur la réponse de Franck Leroy, qui botte aussitôt en touche (« Mais je ne l’ignore pas, mais attendez, quand on parle de locaux surchauffés, qui n’était pas cet été dans des locaux surchauffés ? »), pour mieux revenir au sujet de départ (« Est-ce que tout le monde s’est mis à détruire ? Non. ») Il a manifestement oublié qu’une journaliste digne de ce nom ne se laisserait pas détourner de son objectif par une manœuvre aussi grossière. Heureusement pour lui, Soizic Bour l’a manifestement oublié aussi ! En tout cas, elle en revient benoîtement aux affaires courantes :

Soizic Bour : Les lycéens ont annoncé qu’ils allaient continuer leur mouvement Franck Leroy, et se mobiliser fortement mardi, jour de manifestation nationale. Est-ce que vous craignez de nouveaux débordements dans votre région ?

La fin de l’entretien sera à l’avenant : un exercice de prédiction, qui ne portera que sur les « désagréments » en cas de continuation du mouvement.

Résumons en quelques chiffres : sur 8 minutes 40 d’interview, 25 secondes porteront sur les revendications lycéennes, c’est-à-dire 4,8 %. Sur les 362 mots prononcés par Soizic Bour, 30 concernent les revendications « très concrètes » des lycéens mobilisés, soit environ 8 %.

Des chiffres comparables, du reste, à nos constatations portant sur les JT de France 2.


De « l’info » as usual ?


Les heures qui suivent sont ponctuées par un nombre appréciable de « fils info » revenant systématiquement sur la mise en examen d’un jeune pour « acte de barbarie » et sur la garde à vue de deux suspects pour l’agression d’un policier à Belfort. Des « fils info » pendant lesquels les « violences » attribuables au mouvement lycéen sont donc omniprésentes, et, notons-le au passage, les violences attribuables aux policiers et gendarmes pratiquement absentes.

Puis, trois heures après son interview du président de la région Grand-Est, nous retrouvons Soizic Bour, qui reçoit cette fois-ci Ulysse Rabaté, chercheur en sciences politiques à Paris-VIII. Nouvel interlocuteur, perspective similaire :

Soizic Bour : Avant d’évoquer le mouvement en lui-même et les violences qui en ont découlé, j’aimerais qu’on écoute le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray [qui évoque une « entreprise d’attaque et de destruction du service public de l’Éducation nationale »]. Ulysse Rabaté, vous faites la même analyse du mouvement lycéen ?

Mais alors qu’Ulysse Rabaté répond qu’il pense à peu près le contraire, Soizic Bour a une révélation :

Soizic Bour : Oui il y a effectivement une réelle inquiétude des lycéens sauf qu’on peine à l’entendre cette inquiétude, parce que les violences la rendent pratiquement inaudibles, le fait qu’on parle beaucoup de ces violences, de ces dégradations, ça fait passer les revendications des lycéens au second plan ?

De la part d’une journaliste qui vient de conduire une interview avec un président de région (en charge de la gestion et de l’entretien des lycées – et dont le budget, dans le Grand-Est, a baissé de 10 % en 3 ans...) en parvenant à ne parler presque exclusivement que de débordements et de violences, la remarque ne manque pas de sel. Mais Soizic Bour n’a manifestement pas conscience de l’énormité de sa remarque. Laquelle n’aura d’ailleurs pas de suite : la journaliste qui « peine à entendre » en s’assourdissant elle-même préférera s’inquiéter de la possibilité pour le mouvement de « faire tache d’huile » – c’est-à-dire de « dégénérer » en « agrége[ant] d’autres luttes ».

Rien de bien nouveau pour qui connaît les œillères avec lesquelles les journalistes des médias dominants observent les mouvements sociaux pour n’en retenir que les aspects qui leur conviennent : violences et désagréments. On a plus rarement l’occasion d’admirer aussi nettement leur aveuglement quant à leur propre responsabilité dans l’impossibilité d’un mouvement à faire entendre sa voix.


Olivier Poche

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