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Derrière le cas de CNews, le consensus néolibéral contre le pluralisme réel

par Nikos Smyrnaios,

Nous publions ci-dessous, sous forme de tribune [1], un texte du chercheur en sciences de l’information et communication Nikos Smyrnaios.

Une récente intervention du Conseil d’État a remis sur le devant du débat politique la question du pluralisme des médias. Il s’agit d’un problème qui préoccupe depuis longtemps l’opinion publique. En effet, la transformation de l’espace public ces dernières décennies, sous les effets conjugués des mutations technologiques et de la dérégulation néolibérale, a exacerbé la crise des médias. La confiance du public ne cesse de se dégrader et le métier de journaliste d’être déconsidéré depuis des nombreuses années. Une majorité du public pense que les journalistes ne sont pas indépendants par rapport au pouvoir politique et économique et qu’ils ne laissent pas tous les points de vue s’exprimer de manière équitable.

L’un des symptômes de cette crise est l’apparition des médias partisans qui promeuvent une idéologie réactionnaire à l’image de CNews. Suite au recours déposé par l’association Reporters sans frontières (RSF) à ce sujet, le Conseil d’État a jugé insuffisantes les mesures prises par l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique (Arcom) afin de s’assurer du respect du pluralisme et de l’indépendance de l’information par cette chaîne. Il a accordé ainsi un délai de six mois à l’Arcom pour réévaluer les moyens mis en œuvre pour assurer le respect de la loi du 30 septembre 1986 sur la liberté de communication, qui prévoit que les chaînes de télévision doivent « assurer l’honnêteté, le pluralisme et l’indépendance de l’information ».


CNews, symptôme de la crise d’un système


Cette affaire est mise en relief par le déroulement dans la même période des auditions des dirigeants de Canal+ et de CNews, dont Vincent Bolloré et Cyril Hanouna, par la commission d’enquête de l’Assemblée nationale, qui cherche à faire la lumière sur l’attribution et le contrôle des autorisations de fréquences sur la TNT. Le débat à ce sujet s’est focalisé sur la méthode de décompte du temps de parole politique tel qu’il est effectué par l’Arcom. Celui-ci se limite actuellement aux personnalités politiques qui ont une affiliation partisane claire. Or, CNews fait appel à de nombreux intervenants extérieurs, qui expriment des idées de droite, voire d’extrême droite, sans être pris en compte dans la répartition du temps de parole politique.

Le Conseil d’État a jugé que le contrôle du pluralisme s’applique à tous les participants aux programmes diffusés, « y compris les chroniqueurs, animateurs et invités ». Par ailleurs, aujourd’hui le temps de parole n’est pas mis en rapport avec la part d’audience potentiellement touchée. Ainsi, des décomptes indépendants, comme celui fait par la chercheuse Claire Sécail, montrent que dans certaines émissions populaires de prime time, comme « Touche pas à mon poste » (C8), la grande majorité des invités sont affiliés directement ou indirectement à la droite et l’extrême droite. Dans le même temps, la parole de la gauche est reléguée dans des rediffusions au milieu de la nuit. Ces pratiques n’ont pas cessé malgré les nombreux rappels à l’ordre de l’Arcom. Et les provocations sur l’antenne de CNews, qui font partie intégrante de la ligne éditoriale de la chaîne, continuent malgré les amendes et même les condamnations des intervenants sur la chaîne comme Éric Zemmour pour propos racistes.

Il semble alors que l’Arcom soit incapable d’arrêter la dérive de CNews et, de manière plus générale, de faire respecter les obligations de pluralisme réel des médias audiovisuels. Se pose alors plusieurs questions : pourquoi réguler le pluralisme politique sur les chaînes de télévision ? Est-il légitime de chercher à définir le positionnement politique de tous leurs intervenants afin de comptabiliser leur temps de parole ? Et si oui, comment le faire d’un point de vue méthodologique ? On peut aussi se demander si une telle mesure serait suffisante pour garantir le pluralisme politique d’une chaîne comme CNews et plus généralement du paysage médiatique. Sinon, que faire d’autre ?


L’invention de la régulation du pluralisme


L’une des promesses les plus fortes du libéralisme politique est l’idée que les processus discursifs et délibératifs qui se déroulent dans l’espace public permettent de définir puis de défendre l’intérêt général, qui serait une synthèse juste des intérêts particuliers, avec l’emploi du minimum de contrainte nécessaire. Autrement dit, dans une démocratie, la communication raisonnée est censée remplacer la violence. C’est cette vision normative qui est au cœur de la théorie démocratique moderne et inspire la régulation du pluralisme dans les médias.

L’introduction de l’obligation de pluralisme pour les médias audiovisuels privés vient des États-Unis. La doctrine de l’équité (fairness doctrine) a été introduite en 1949 par la Federal Communication Commission et confirmée à plusieurs reprises par la Cour suprême. Elle consistait à exiger des détenteurs de licences de radiodiffusion qu’ils présentent des questions politiques controversées en reflétant équitablement les différents points de vue. La doctrine n’imposait pas un temps de parole égal pour les opinions opposées, mais exigeait que des points de vue contrastés soient présentés. À des nombreuses reprises la fairness doctrine avait été utilisée pour encadrer ou carrément priver de licence de diffusion des médias aux discours extrémistes, notamment racistes, qui proliféraient dans le sud des États-Unis.

En France, c’est par l’ordonnance du 23 mars 1945 que le Conseil national de la résistance a révoqué les autorisations accordées aux radios privées. À cette époque l’État républicain est considéré de manière consensuelle et transpartisane comme le mieux à même de garantir le pluralisme démocratique et le contrôle par le peuple de l’usage qui est fait des fréquences. L’instauration du monopole vise à mettre l’audiovisuel à l’abri de l’emprise des grands capitalistes, ayant pris le contrôle de la presse et de la radio dans l’entre-deux-guerres et collaboré pendant l’occupation. Comme le résume Henri Noguères, journaliste socialiste et résistant, qui a participé à la rédaction de l’ordonnance en 1945, « les puissances d’argent avaient accaparé les ondes, favorisant leur détournement par des hommes politiques comme Laval. Nous voulions rendre la radio à la nation ». Ainsi, la justification de la régulation du pluralisme par l’État en France comme aux États-Unis est à la fois technique et politique : les ondes hertziennes étant un bien public rare, leur utilisation implique le respect d’un certain nombre de principes démocratiques, dont celle du pluralisme.


La mise en cause néolibérale de la régulation publique


Le mise en cause du système de régulation du pluralisme par la doctrine de l’équité aux États-Unis et par le monopole public en France advient dans les années 1980. Si elle trouve son origine dans le mouvement contre-culturel de gauche des années 1970 – qui en France proteste à juste titre contre l’usage propagandiste de la télévision publique sous de Gaulle – c’est bien la révolution néolibérale qui met définitivement à bas l’interventionnisme public. La fairness doctrine est abolie en 1985 par Mark Fowler, le directeur de la FCC installé par Reagan. Selon lui, la doctrine viole le droit à la liberté d’expression garanti par le premier amendement de la Constitution. L’un des arguments utilisés est que, en raison du développement du câble et du satellite, la doctrine n’est plus nécessaire car le public peut facilement trouver des points de vue contradictoires sur des sujets controversés parmi différents médias disponibles. Le pluralisme interne exigé par la doctrine de l’équité (à l’intérieur du même média) est ainsi remplacé par un pluralisme externe potentiel (dans l’ensemble de l’offre médiatique disponible).

Du point de vue néolibéral, le marché, dérégulé et financiarisé, peut ainsi mieux garantir le pluralisme démocratique de l’espace public que l’intervention du gouvernement en proposant une multitude de canaux même s’ils sont partisans. Peu importe finalement le contenu précis de ces médias, c’est le mécanisme de l’offre et de la demande, libéré des contraintes règlementaires, qui peux assurer la diversité politique. L’abrogation de la doctrine de l’équité permet l’essor des talk-show « sans filtre » d’abord à la radio puis à la télévision. Ce type d’émission au discours populiste et virulent, qui aurait été sanctionnée par la fairness doctrine, prolifère alors librement sur les ondes et connaît un grand succès d’audience avant de gagner la télévision et notamment Fox News. Se forme ainsi une chambre d’écho réactionnaire dans les médias audiovisuels qui participe à la montée en puissance du courant ultra-conservateur aux États-Unis.

En France, l’abrogation du monopole public en 1981 par François Mitterrand est suivie d’un processus rapide de dérégulation et de privatisation de l’audiovisuel qui fait l’objet d’un enchevêtrement d’intérêts entre pouvoirs politique et économique. C’est sous l’impulsion de François Léotard, ministre du gouvernement Chirac aux idées fortement teintées de reaganisme, que le Parlement adopte la loi dite « relative à la liberté de communication » de septembre 1986 qui définit pour l’essentiel le cadre règlementaire régissant les médias audiovisuels privés jusqu’à aujourd’hui. Son objectif est de contraindre le moins possible le fonctionnement des médias privés tout en préservant les prérogatives politiques des partis établis. C’est ainsi que, tout au long des années 1990 et 2000, la concentration de la propriété des médias ne cesse de s’aggraver jusqu’à la situation actuelle ou quelques familles de milliardaires en contrôlent l’essentiel.


Les insuffisances de l’Arcom


C’est le Conseil Supérieur de l’audiovisuel (CSA devenu Arcom) qui, en théorie, « assure le respect de l’expression pluraliste des courants de pensée et d’opinion dans les programmes des services de radio et de télévision » prévu par la loi de 1986. Or, le mode de désignation de ses membres est très politique : le président de l’Arcom est nommé directement par le président de la République. Les six autres membres du Collège sont nommés par les présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale. Par comparaison, les membres de l’Ofcom, l’organe équivalent au Royaume-Uni, sont désignés par une commission indépendante après un processus de candidature ouverte. Quant à l’Allemagne, la régulation des médias est du ressort des Länder qui mettent en place des conseils de supervision composés de représentants de la société civile (associations, syndicats, universités, églises etc.).

Historiquement, le caractère très politique de l’Arcom, comme de ses prédécesseurs, le rend vulnérable aux pressions et susceptible d’effecteur des arbitrages dans le but de maintenir la « paix civile » entre pouvoir politique et propriétaires des médias. Cette fragilité se double d’une adhésion idéologique au principe d’un interventionnisme minimal dans le fonctionnement du marché médiatique. C’est la raison qui explique que la régulation du pluralisme, pourtant une exigence constitutionnelle, se limite essentiellement à un système de décompte quantitatif du temps de parole à la télévision et à la radio dont les règles précises sont définies par une délibération de 2017. Ce système offre des faibles garanties du pluralisme réel car il est fondé sur la répartition formelle de la parole entre partis politiques reconnus par les institutions. Autrement dit, l’Arcom assimile le pluralisme dans les médias à la représentation équitable du système partisan, ce dernier apparaissant ainsi comme le seul terrain d’expression légitime du débat démocratique. La place centrale accordée aux partis politiques explique le fait qu’aucun gouvernement n’a voulu réformer ce système, malgré les transformations du paysage médiatique.

Pourtant, dans ce dispositif il n’y a pour ainsi dire aucune prise en compte d’un pluralisme fondé sur la diversité des idées et des visions du monde qui échapperait à l’expression partisane ou sur la représentation des groupes et classes sociales aux intérêts antagonistes. Depuis 2009, il existe bien un « baromètre de la représentation de la société française » effectué annuellement par l’Arcom. Celui-ci constate les déséquilibres flagrants dans la présence des différentes catégories sociales à la télévision, qui tendent parfois à s’aggraver comme le montre le dernier baromètre concernant la sous-représentation des personnes perçues comme non blanches. Mais aucune mesure contraignante n’est prévue pour corriger ces asymétries.


Peut-on faire autrement ?


La décision du Conseil d’État ouvre une brèche dans ce système bien rodé, qui arrange les intérêts des forces politiques institutionnalisées et des groupes médiatiques, mais qui ne remplit pas son rôle démocratique. En enjoignant l’Arcom à comptabiliser le temps de parole de l’ensemble des intervenants sur les plateaux de télévision, il pose à la fois un problème pratique et un problème politique. Le problème pratique est en réalité un faux problème. Les moyens techniques et scientifiques existent aujourd’hui pour faire un tel classement. L’emploi de méthodes d’analyse de réseaux et d’analyse textométrique peut de manière simple, objective et transparente attribuer une étiquette politique à des personnalités publiques à partir de leur expression en ligne. Ces méthodes peuvent également objectiver l’agenda dont ils sont porteurs : l’invité d’une émission parle davantage d’immigration ou d’écologie sur les réseaux sociaux ? En effet, leur activité en ligne peut révéler les points de vue des intervenants sur les plateaux de télévision par rapport aux différentes questions en débat et leur connexion éventuelle avec des formations politiques ou des milieux militants. Il s’agit bien d’expressions publiques libres et non pas de données personnelles qui sont utilisées, comme dans l’exemple de cette recherche d’envergure menée lors de l’élection présidentielle de 2017.

Les difficultés pratiques évoquées et les cris d’orfraie au sujet de la supposée violation de la vie privée et de la liberté d’expression cachent mal le problème politique que soulèverait une telle démarche : si elle était menée à bien, elle révèlerait les inégalités flagrantes dans la distribution de la parole que cache le système de mesure actuel. Pire, elle montrerait qu’une grande partie de la classe politique converge sur de nombreux sujets, malgré les divisions partisanes. Celles-ci apparaîtraient pour ce qu’elles sont : des positionnements tactiques sur le marché politique sans réelle différence sur le fond.


Les impasses du libéralisme


Par conséquent, cette affaire révèle un problème encore plus profond des démocraties libérales : le décalage entre la théorie et la pratique. En effet, si le système politique se targue de garantir une égalité formelle, il n’en est rien de l’égalité réelle. Ce constat est vrai pour la question sociale, comme pour la question culturelle. En dictant l’agenda et le cadrage des faits sociaux, les industries culturelles sous l’emprise du grand capital et des appareils politiques demeurent des appareils idéologiques majoritairement au service de l’ordre établi. C’est précisément cette contradiction fondamentale qui sape la confiance du public aux institutions démocratiques et ouvre la voie à l’extrême droite.

Or, dans le contexte actuel de montée en puissance des idées réactionnaires, il est urgent de rééquilibrer le fonctionnement de l’espace public médiatique en redistribuant les ressources communicationnelles, comme la parole publique et l’influence dans l’opinion, de manière plus égalitaire. Ceci est aujourd’hui possible si on s’appuie sur les progrès de la recherche et de la technique. Mais il faudrait accompagner une telle transformation avec des mesures beaucoup plus strictes contre la concentration et la marchandisation des médias. Il faudrait également garantir l’indépendance des rédactions de manière structurelle à travers des réformes profondes de leur gouvernance où les publics et les journalistes auraient le rôle principal. Ce type de changement radical implique une volonté politique forte pour se confronter à la classe politique établie et aux puissants propriétaires des médias. Elle nécessiterait alors l’appui d’un mouvement social d’ampleur.


Nikos Smyrnaios

 
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Notes

[1Les articles publiés sous forme de « tribune » n’engagent pas collectivement l’association Acrimed, mais seulement leurs auteurs dont nous ne partageons pas nécessairement toutes les positions.

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