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Contrôleurs aériens et contrôleurs du droit de grève

Sans doute les contrôleurs aériens ne sont-ils pas les plus misérables des salariés. Et il existe sûrement des causes plus urgentes à défendre. Mais il s’agit de salariés qui résistent à une mobilité forcée, décidée sans négociations. Enquêter sur leurs conditions de travail et sur les mesures qu’on leur impose est manifestement une tâche trop lourde pour quelques préposés à l’investigation. Toute grève, quels qu’en soient les motifs, est désormais l’occasion de mener campagne contre le droit de grève. Des fantassins du journalisme, déployés sur plusieurs lignes, s’en sont chargés.

En première ligne, le très « populaire » France Soir

Cela se passe de commentaires.


En deuxième ligne le très réactionnaire Figaro

Et les commentaires peuvent être réduits au minimum quand -sous le titre « Le droit de paralyser » - Stéphane Mandraud, s’épanche dans Le Figaro du 17 février 2004 : il suffit de souligner les passages les plus répugnants.

« Ils sont un peu plus de cent, ils pourraient bloquer 60% du trafic européen de l’aéroport d’Orly pendant une semaine et, puisqu’on est en France, ils en ont parfaitement le droit. La grève qu’ont entamée hier les contrôleurs aériens de la région parisienne n’inspirera sans doute dans le pays qu’ une lassitude exaspérée, mais ce n’est pas le moment de s’assoupir. Celle-ci est encore plus scandaleuse que les autres.  »

« Les autres » ? Ce sont donc toutes les grèves qui sont scandaleuses...

Et notre éditorialiste de défendre le projet contesté par les contrôleurs d’Orly, avec pour ultimes arguments ceux-ci :

- « (...). Enfin, les contrôleurs de Charles-de-Gaulle, qui tirent la langue devant une charge de travail en constante augmentation, profiteraient volontiers des effectifs pléthoriques d’Orly. Cette rationalisation est rendue possible par le progrès technique qui permet la transmission des images radar. Elle est indispensable si Paris veut conserver sa place dans un contexte de concurrence acharnée. Au passage, chaque grève des contrôleurs dégrade l’image de la France dans le monde et nuit à la compétitivité nationale.  »

- « Les contrôleurs CGT-CFDT d’Orly n’ont pas beaucoup d’arguments. Ils tiennent avant tout à leur confort , hurlent à la délocalisation sauvage et s’indignent qu’on puisse leur demander de déménager « à l’autre bout de l’Ile-de-France ». Pour éviter ce sort effroyable, ils font usage de ce droit que leur donne la tradition nationale . Le droit de paralyser. »

Le Figaro, adepte des grèves sans effet, est aussi, on l’a compris, un grand pourfendeur de privilèges :

« Rarement on aura fait grève pour un motif aussi futile. Les contrôleurs indiens ou chinois, qui ne demanderaient pas mieux que de traverser la planète pour venir emménager au bout de l’Ile-de-France et y attendre un salaire de fin de carrière supérieur à 6 000 euros, doivent s’étrangler de rire, ou peut-être de rage. La mondialisation est en marche, le ridicule voyage de plus en plus vite. »

Ce qui nous vaut, pour conclure, cette défense des « moins bien lotis », dont Le Figaro est quotidiennement le porte-voix (parce qu’ils sont ses plus fidèles lecteurs...), du moins quand la défense du patronat et des spéculateurs lui en laisse la place :

« Ce n’est pas la première fois que des agents chargés d’une mission de service public exploitent la période des congés scolaires pour entraver les déplacements à travers le pays . Les cheminots de la SNCF, ces agents soucieux avant tout de retarder le plus possible le moment où ils devront partager leurs juteux privilèges avec leurs compatriotes moins bien lotis , ont même érigé la grève en préalable de négociation. Le grand mystère tient en une seule question : comment les Français, qui sont des millions à connaître de vraies difficultés, peuvent-ils encore le tolérer ?  »

Bravo ! Notre bon éditorialiste défend d’abord les moins bien lotis que les journalistes et les lecteurs du Figaro !

Sûr  : Le Figaro va appeler l’ensemble des sans droits, chômeurs et précaires, salariés méprisés et sous-payés à des manifestations et à des grèves !


En troisième ligne, le très « modéré » quotidien du soir

« Le ciel en faillite » : c’est le titre de l’éditorial du Monde daté 18 février 2004, où l’on peut lire entre autres balivernes sur les rôles respectifs de la libéralisation et de l’Etat, ceci :

«  Le ciel des vacances [sic], déjà chargé par cette faillite [celle d’Air Littoral,], se trouve, en outre, bloqué par une grève des contrôleurs de l’aéroport d’Orly. Les pouvoirs publics ont eu beau réquisitionner les salariés au nom du service minimum, seuls 40 % des vols pouvaient être assurés depuis lundi, et, sauf heureuse surprise [re-sic], les perturbations devraient durer jusqu’à vendredi.  »

Le Monde défend ainsi la plus noble des cause : le droit de partir en vacances en avion... pour peu qu’on en ait les moyens. [1]

«  La direction du contrôle aérien veut regrouper à Roissy les personnels chargés de l’approche des avions ; ne resteraient à Orly que ceux chargés de l’approche finale et du trafic au sol. Mais les syndicats CGT et CFDT, majoritaires à Orly, refusent que leurs camarades partent à Roissy, où le SNCTA (Syndicat national des contrôleurs du trafic aérien) est majoritaire ...  »

Une trouvaille, ces points de suspension suggestifs, destinés disqualifier les grévistes en leur prêtant comme motif... la défense de leurs boutiques syndicales.

« S’opposer en période de vacances , comme le font la CGT et la CFDT, à la raison technique et économique pourrait déconsidère sérieusement la raison syndicale. »

On est donc prié de ne faire grève ni pendant les jours de travail (car les usagers « en colère » défendent leur droit au travail), ni en période de vacances (car les avionnés « en colère » ont droit aux congés payés). Vive le droit de grève, mais tous les autres jours !


Et pour couronner le tout, des journalistes de Radio France

Il suffisait d’écouter certins d’entre eux, sur France Inter ou sur France Info : toujours à l’affût des usagers « en colère », toujours prêts à déplorer les grèves corporatistes, ... même après la longue grève qui vient de s’achever à Radio France. Il ne reste plus alors qu’à espérer que les adeptes de ce genre de journalisme faisaient partie des non grévistes !

 

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Notes

[1Et oublie - c’est fâcheux - les cadres sup’ qui
bossent et qui ne peuvent pas se rendre à leur "meeting" de direction...

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