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Comment parler des « invisibles » en leur absence, dans « Grand bien vous fasse » (France Inter)

Ce 1er mai, France Inter rendait hommage aux « travailleuses et travailleurs en première ligne [1] ». L’émission matinale « Grand bien vous fasse ! » traitait en particulier de la condition des personnels d’entretien, et de leur invisibilisation… en rĂ©ussissant un exploit : ne pas donner une seule fois la parole Ă  ces « invisibles ».

Au micro de France Inter ce matin du 1er mai, Ali Rebeihi introduisait en ces termes la première partie de son Ă©mission :

Ă€ l’occasion de la journĂ©e spĂ©ciale consacrĂ©e Ă  ceux qui sont en première ligne, on s’intĂ©resse aux travailleurs longtemps invisibles devenus visibles, indispensables : les agents de propretĂ© qui assurent des missions essentielles en ce moment. Ici Ă  Radio France, je salue Rajini ou Gisèle, tous ceux et toutes celles qui font en sorte que notre belle maison soit sĂ©curisĂ©e d’un point de vue sanitaire.

Hommage, donc, Ă  celles et ceux qui sont habituellement invisibles (ou plutĂ´t rendus invisibles) dans les grands mĂ©dias [2]. Un hommage d’emblĂ©e Ă©tonnant, tant les personnels en question semblent prĂ©sentĂ©s comme des objets de curiositĂ©, « devenus » indispensables (soudainement ?) et dont les missions sont prĂ©sentĂ©es comme essentielles « en ce moment ». Une impression qui sera par la suite confirmĂ©e par un constat sans appel : aux dits « invisibles », il ne sera pas donnĂ© la parole… de toute l’émission !

D’autres parleront Ă  leur place. Et quoi de plus normal qu’un « casting » composĂ© majoritairement d’hommes blancs pour Ă©voquer une profession particulièrement fĂ©minisĂ©e et racisĂ©e [3] ? Sont ainsi invitĂ©s pour l’occasion Pierre Rosanvallon et François HĂ©ran, deux professeurs au Collège de France ; Philippe Jouanny, un reprĂ©sentant patronal de la FĂ©dĂ©ration des entreprises de propretĂ© ; et Aurore Desjonquères, chargĂ©e d’étude Ă  la DARES (ministère du Travail).

Il aurait pourtant Ă©tĂ© facile (et cohĂ©rent) d’inviter une salariĂ©e ou une reprĂ©sentante syndicale. Mais ça n’a pas Ă©tĂ© le choix des programmateurs de l’émission. Que les « invisibles » se rassurent : ils pourront tout de mĂŞme joindre le standard d’Inter... c’est du moins ce qu’annonce le prĂ©sentateur.

Nous attendons Ă©galement tous les agents de nettoyage qui travaillent pendant le confinement, le standard leur est ouvert. Si vous avez Ă©tĂ© agent de propretĂ© n’hĂ©sitez pas Ă©galement Ă  tĂ©moigner [4].

Et pourtant malgrĂ© cette annonce, aucun de ces travailleurs n’interviendra au cours de l’émission. Les invitĂ©s se succĂ©deront avec la prĂ©sentation de l’Ă©tude d’Aurore Desjonquères et des travaux de François HĂ©ran. Puis ce sera au tour de l’illustre Pierre Rosanvallon d’évoquer « l’invisibilisation » des salariĂ©s du secteur de l’entretien.

Enfin l’animateur se tournera vers le reprĂ©sentant des patrons du nettoyage, Philippe Jouanny, pour lui demander s’il ressent « la reconnaissance des citoyens ». Tant il est Ă©vident que cette reconnaissance lui est adressĂ©e, et non Ă  celles et ceux sous ses ordres. Modeste, le patron se contentera de saluer le travail de « nos femmes et nos hommes » que la crise permettrait enfin « d’humaniser » (sic).

L’animateur va alors redoubler d’impertinence :

Dans le secteur du nettoyage, les emplois sont rarement Ă  temps plein, avec du travail partiel subi, des horaires dĂ©calĂ©s, des cumuls d’emploi… ce sont vos clients qui imposent ces horaires d’intervention Ă  vos agents ?

Ou comment mĂ©nager le patron en imputant Ă  d’autres l’entière responsabilitĂ© de la dĂ©gradation des conditions de travail dans le secteur du nettoyage… Les « invisibles » apprĂ©cieront !

Quant au standard, nous le disions : le bilan est nul. La seule auditrice Ă  pouvoir prendre la parole, Catherine, se prĂ©sente comme dĂ©lĂ©guĂ©e du PrĂ©fet. Le « tĂ©moignage » d’un agent de nettoyage Ă©tait pourtant prĂ©vu au milieu de l’émission, mais l’animateur y coupera rapidement court :

- Ali Rebeihi : Coup de projecteur ce matin sur les personnels d’entretien dans « Grand bien vous fasse », bienvenue Yves.

- Auditeur : Oui, bonjour.

- Ali Rebeihi : Vous ĂŞtes agent de nettoyage, c’est ça ?

- Auditeur : Oui, oui.

- Ali Rebeihi : Alors racontez-nous un petit peu.

- Auditeur : Moi je voulais juste vous dire que France Inter, ça fait plusieurs fois que je vous appelle, et que en fait je m’appelle Khaled, et vous n’avez jamais pris mon appel, et maintenant je m’appelle Yves vous prenez mon appel. Vous ĂŞtes une radio de racistes et…

- Ali Rebeihi : On va interrompre, lĂ , monsieur, dĂ©solĂ©, cette prise Ă  partie qui est absolument inadmissible.

Il est bien sĂ»r difficile d’attester de la vĂ©racitĂ© du propos de l’auditeur – selon lequel la parole lui aurait Ă©tĂ© refusĂ©e en raison de son nom. Reste que son Ă©viction est particulièrement brutale, l’animateur ne cherchant pas Ă  en savoir davantage et balayant la critique d’un revers de main [5].

Et en dĂ©finitive, quoi qu’on pense de la qualitĂ© des interventions, le constat est lĂ  : sur la demi-heure de dĂ©bat sur la condition des travailleuses et travailleurs du nettoyage, aucun ne sera amenĂ© Ă  prendre la parole. La mise en abyme est mĂŞme totale lorsque Pierre Rosanvallon fait mine de s’insurger contre leur invisibilitĂ© au cours de l’émission :

Quelle est la place des personnels de service, quelle est la place de ceux qui font le mĂ©nage dans les films, dans les sĂ©ries ? Au fond, tout ce qui nous renvoie une image de notre sociĂ©tĂ©. Il y a des grands trous dans ces images, et ces grands trous, c’est tout ce monde des invisibles et pourtant quantitativement important, ce sont ceux sans lesquels la sociĂ©tĂ© ne pourrait pas tourner, parce que nos biens ne seraient pas livrĂ©s, nos locaux ne seraient pas nettoyĂ©s.

Sans rĂ©aliser le fossĂ© entre la situation et son propos :

J’espère que la période que nous vivons actuellement va déboucher au moins sur ce sentiment qu’il faut organiser la visibilité (sic). Dire qu’il y a des invisibles, c’est très bien […] Mais la deuxième étape, ce serait de dire comment organiser la visibilité, comment donner plus de place dans l’image que nous avons de la société, dans la considération mutuelle que nous avons des uns et des autres […] Pour que, derrière le mot solidarité, il y ait des personnes concrètes, il faut effectivement des émissions comme la vôtre, qui devraient être démultipliées, des reportages, des articles de presse, des livres […]. Nous devons avoir aujourd’hui en démocratie une politique active de la visibilité réciproque des uns et des autres dans la société.

Étrange incantation dĂ©clamĂ©e dans une Ă©mission au cours de laquelle aucun de ces « invisibles » ne sera entendu, alors mĂŞme qu’elle leur est dĂ©diĂ©e. Bref, une invisibilisation au carrĂ©. Tout se passe comme si ces travailleurs n’Ă©taient que de simples figurants de circonstance – que le 1er mai permettrait d’Ă©voquer Ă  l’antenne de manière « exceptionnelle ». D’autres Ă©missions ont certes permis de leur donner la parole le jour mĂŞme Ă  l’antenne de France Inter (comme le « TĂ©lĂ©phone Sonne »). Mais il faudra bien plus qu’une « journĂ©e spĂ©ciale » pour combler les angles morts de la reprĂ©sentation de la diversitĂ© sociale Ă  la radio, comme Ă  la tĂ©lĂ©vision… Avec ses travers habituels : dĂ©politisation, condescendance, invisibilisation ou folklorisation des travailleurs.


Frédéric Lemaire

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