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Un contre-pouvoir si proche du pouvoir

Chronique d’une grève étudiante (La Dépêche du Midi, novembre-décembre 2002)

Comment un quotidien régional épouse le point de vue du Président de l’Université sur une mobilisation étudiante.

Face à l’application des différentes réformes d’harmonisation européenne des universités, un mouvement de contestation, porté par les étudiants, a secoué l’université Toulouse-Le Mirail, au cours des mois de novembre et décembre 2002. L’objet de ce texte n’est pas de relater ce mouvement mais de rendre compte du traitement que lui a réservé par le journal régional, La Dépêche du Midi.

Nous faisons le choix d’avoir une relecture attentive des articles traitant de cette question et parus dans ce journal entre le 6 novembre 2002 et le 6 décembre 2002, car cette époque correspond à la mobilisation étudiante maximale. Cette lecture permet de mettre en évidence que l’évolution chronologique du "ton" des articles, est conforme à l’évolution des prises de position du président de l’université (R. Pech), à propos de la contestation.

Une première période s’étale du 5 novembre, premier vote de la grève, au 15 novembre, jour de la mise en place de piquets de grève. Les articles, datés des 6, 7, 8 et 9 novembre reprennent les revendications étudiantes. Le journaliste, généralement J-J. Rouch, ne cherche pas à vraiment fouiller la question : il se contente de cataloguer les positions étudiantes. Toutefois, il semble que celui-ci regarde la mobilisation d’un œil "bon enfant". Dans le même temps, le président de l’université a une attitude discrète, voire attentiste. Le conseil d’administration (CA) votera même le 12 novembre un texte "relativement" favorable aux questions soulevées par les étudiants.

Du 15 novembre au 1er décembre, deuxième période. La Dépêche du Midi doit alors rendre compte de la mobilisation étudiante la plus forte : les piquets de grève sont effectifs, le CA est occupé jour et nuit... Les articles relaient alors les appels de R. Pech à la reprise des cours [1] et émettent des jugements pour discréditer la contestation qui « semblent s’enliser ». Le 19 novembre, notre quotidien publie un article titré « Un vote pour en finir avec les troubles » : en effet, le président organisait ce jour-là un "référendum", qui, selon le journaliste, appelait à se « prononcer pour ou contre la grève ». En réalité, la question posée par l’administration concernait, non pas la grève mais le rétablissement de la libre circulation dans l’université [2]. Cet article reprend largement le discours présidentiel prônant une démocratie vraie «  face à ceux qui utilisent des méthodes qui lui sont étrangères  », dixit le président. Mais le journaliste oublie de s’interroger sur un référendum dont les conditions de vote et d’organisation étaient bien floues et sur une question principale volontairement non explicite posée par l’administration (conduisant d’ailleurs les étudiants en lutte à appeler au boycott de ce vote). Alors que l’université semble pour une fois vivante, de jour comme de nuit [3], le journaliste n’y voie « qu’un spectacle de désolation ».

Le lendemain, 20 novembre, J-J. Rouch commente les résultats du "référendum" et affirme qu’« à une écrasante majorité », les votants se sont prononcés pour « la liberté des cours » ou encore pour « poursuivre librement leurs cours ». Mettre ces conclusions en rapport avec la question posée lors du vote (cf note 2), nous conduit à douter de la perspicacité journalistique de cet auteur. Il est vrai que ce dernier reprend fidèlement la tonalité des propos du président et du vice-président lors lorsqu’ils ont commenté publiquement ces résultats, le 19 novembre dans la bibliothèque universitaire. A l’instar de ces derniers, selon le journaliste, « tout porte à croire que les cours vont pouvoir reprendre normalement ». Enfin !

Mais c’est sans compter sur ces étudiants dont « l’AG n’a finalement rien fait pour remédier à (la) confusion générale ». Le journaliste, respectant une tradition des médias dominants, se fait l’écho de prétendues rumeurs : « je crois qu’ils vont finir par envoyer les CRS » [4]...

Devant cette « confusion », J-F. Lardy-Gaillot vient éclairer notre lanterne avec un article-« tentative d’explication » [5]. Après avoir présenté les revendications, celui-ci se propose de répondre à la question essentielle de ce mouvement : « Qui sont les grévistes ? ». Il donne donc la parole (très peu) aux premiers concernés qui affirment : « on n’est pas des agitateurs », et surtout aux non grévistes...et notamment au premier d’entre eux, R. Pech qui constate « une déviation politique sous l’influence de l’extrême-gauche ». Le journaliste rend compte d’« une fac paralysée », sans tenir compte des divers forums, débats, projections de films, concerts quotidiens [6], qui sont pourtant annoncés par un grand nombre d’affiches et de tracts : a-t-il poussé son investigation jusqu’à venir à l’université ? Viennent ensuite les classiques des commentaires journalistiques sur un mouvement de grève : les étudiants et les profs pris en otages, l’inquiétude des non-grévistes et de leurs parents (!)... Pour conclure sa tentative d’explication, le journaliste pose enfin la question attendue : « Comment en sortir ? », car le président s’inquiète que « l’année universitaire soit compromise » et que « la réputation de l’université soit entachée ». Il faut que la contestation cesse, mais le journaliste nous rassure : « si rien ne bouge en France, ils arrêteront leur mouvement. Et se mettront au travail. » Il est vrai qu’analyser des textes de loi et des rapports, organiser des forums et des commissions relèvent plus du loisir que du travail. Et écrire pour « La Dépêche du Midi » ?

Le 28 novembre, notre Dépêche semble satisfaite car « la réunion convoquée par la présidence est une bonne chose (...) » d’autant plus que « l’AG n’a pas reconduit les piquets (...) et en principe les cours devraient pouvoir se tenir ce matin. » Mais comme J-J Rouch n’est sur de rien, il cite les propos alarmistes du président : « Si la situation devait durer nous ne pourrons pas valider les diplômes (...) ni voter le budget ce qui menace de mettre notre université en cessation de paiement. ».

Le lendemain, le même journaliste fait planer le spectre de la « non-validation des examens » [7] et il se place résolument du côté de la présidence devant la demande des étudiants en lutte d’organiser une semaine sans cours, consacrée aux réformes : « on voit mal comment la présidence pourrait accéder à cette demande à cause du retard de 2 à 3 semaines ». [8]
Le dernier article traitant des revendications étudiantes (sans approfondir beaucoup les questions) datait du 09 novembre.

Le 1er décembre, S. Bernède publie un article qui allie l’absence de réflexion personnelle de ses collègues journalistes et un style calomnieux envers les étudiants en lutte. Ce long article est une suite de perles que l’on rêve d’avoir dans sa collection. La première phrase donne le ton : « Cinq mois de vacances, c’est pas trop long ? ». Selon la journaliste, « les grévistes » sont soit « des syndiqués » heureusement reconnaissables, « ils ont des keffiehs autour du cou » ou encore « des éternels étudiants (...) on les reconnaît aux cheveux (...) longs ». Ces individus votent la grève « à main levée (...) c’est du vite fait. ». L’heure est grave : « Yvan, l’étudiant russe, supplie les grévistes de le laisser étudier, une (...) vietnamienne pleure ; la révolution, ils ont déjà donné. » L’enquête de cette journaliste démontre que les AG ne sont pas démocratiques : lors du vote « se dessine nettement une tendance, mais c’est le contraire qui est affiché au comptage ». Une minorité violente prend « une majorité en otage ». Le plus surprenant, c’est que cet article est censé répondre à la question-titre : « Pourquoi la fac du Mirail s’est barricadée ? ».

La deuxième période, où, comme on l’a vu, la « La Dépêche du Midi » s’est comportée en compagnon de route de la présidence, allait s’achever avec cet article. Rassemblés en AG, des étudiants votèrent le principe d’une action dans les locaux de la « La Dépêche du Midi » pour y exiger la publication d’un article rédigé par des étudiants mobilisés et qui explique les raisons profondes du mouvement. On assistera d’autre part, à la création d’un journal par des étudiants : « Marche ou grève », « les idéaux et les inquiétudes de ce mouvement n’étant pas relayés dans des médias traditionnels ». [9] Le 3 décembre, 130 étudiants investissent donc les locaux de la « La Dépêche du Midi » au cri de « Fini la démocratie, la Dépêche sert l’oligarchie ! ». Quelques étudiants et une camérawoman négocient avec les responsables la publication de leur droit de réponse. Le 4 décembre, l’article est publié. Evidemment, celui-ci ne mentionne pas les raisons qui ont conduit à cette parution, les origines de ce texte et la manière dont des étudiants ont imposé leur article. Il est intéressant de noter qu’un journaliste présent lors de cette action des étudiants a affirmé à l’un d’entre eux que cette publication était inévitable, le ton calomnieux des articles pouvant conduire la « La Dépêche » devant un tribunal.

La troisième période commence alors et n’est peut être pas terminée. Sur le terrain le mouvement a baissé d’intensité. Dans le quotidien régional, les journalistes se contentent de faire des comptes-rendus des actions (le 5 et 6 décembre). Le président fait moins de déclarations : tant que le mouvement n’entrave pas le train-train quotidien de l’université, ...il n’y a pas nécessité de faire crisser les plumes des journalistes. La teneur des articles s’en ressent, plus neutre et descriptive.

En guise de conclusion, rappelons le nom exact de ce journal : « La Dépêche du Midi, journal de la démocratie ».

Daniel B.

 

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Notes

[1La Dépêche du Midi du 15/11/02.

[2« Etes-vous pour ou contre le rétablissement immédiat du libre accès de l’ensemble des locaux de l’université ? »

[3Forums, réunions...

[4La Dépêche du Midi, 22 novembre 2002

[5La Dépêche du Midi du 27 novembre 2002

[6Notamment un débat « Médias et éducation » avec des journalistes de Libération et de L’Humanité, le 25/11/02.

[7La Dépêche du Midi du 29 novembre 2002.

[8L’explosion de l’usine AZF en septembre 2001 causa, quant à elle, 6 semaines de retard...

[9« Marche ou grève », n°0.

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