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Cadmium : les errements du Point

par Jérémie Younes,

La contamination de notre alimentation par un métal lourd cancérogène, le cadmium, revient dans l’actualité périodiquement, présentée comme une « bombe sanitaire ». Retour critique sur le travail du magazine Le Point, qui a pendant des mois traité cette information comme une « fausse alerte ».

Mercredi 25 mars, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a rendu public un rapport « alarmant », indiquant qu’une part significative de la population française était « imprégnée » à des niveaux « préoccupants » par un métal cancérogène que l’on trouve dans les engrais phosphatés (et donc dans notre alimentation), le cadmium. L’information est largement relayée par la presse, quelle que soit la ligne éditoriale. La pollution de l’alimentation par le cadmium est « préoccupante » dans Le Figaro comme dans Libération, qui lui consacre sa Une (26/03). La Croix se demande « comment réduire notre exposition au cadmium » (26/03), et Le Parisien dresse une liste des aliments les plus contaminés (26/03). Le Nouvel Obs explore la question de savoir « D’où vient le cadmium dans nos assiettes ? » (26/03), quand Les Échos se demandent si nous avons là « une nouvelle bombe sanitaire ».

C’est la troisième fois en moins d’un an que le nom de ce métal lourd surgit dans l’actualité. La première occurrence, en juin 2025, se situait dans la foulée d’une alerte lancée par des « médecins libéraux », parlant eux aussi d’une « bombe sanitaire ». L’article du Monde (5/06/25) était sans équivoque : « Les Français, en particulier les enfants, sont massivement contaminés par ce cancérogène présent dans les engrais phosphatés, à travers la consommation de céréales, de pain ou de pâtes. » Et le journal d’ajouter : « Santé publique France fait le lien avec l’explosion des cancers du pancréas. » À l’époque, si L’Express, Le Figaro et bien d’autres journaux de droite reprennent l’alerte, il se trouve déjà des titres de la presse réactionnaire pour relativiser le danger. Une journaliste très en vue sur les questions agro-industrielles a particulièrement creusé ce sillon à propos du cadmium dans l’alimentation, le présentant comme un « faux scandale » voire comme un complot russe : l’inévitable rédactrice en chef au Point, Géraldine Woessner.


Le Point et le cadmium


Nous sommes en octobre 2024. Le Point produit une « enquête du dimanche » (sic) sur la « géopolitique des engrais » (13/10/2024). Au détour d’un paragraphe, Erwan Seznec parle de « la grande intox du cadmium » (c’est l’intertitre). Pour lui, c’est clair : « En Europe au moins, la situation est très rassurante », les émissions de cadmium dans l’atmosphère ayant chutées « de 81% ». « On trouve aussi du cadmium dans les engrais phosphatés », ajoute-t-il aussitôt, avant d’avancer que les niveaux de cadmium présents dans les engrais marocains, que l’Europe consomme massivement, sont 3 à 5 fois supérieurs aux recommandations de la Commission européenne. Mais le journaliste n’insiste pas sur ce point et en vient à sa conclusion : « Les phosphates russes, en revanche, sont naturellement pauvres en cadmium... À Moscou, on a senti l’aubaine ! » C’est ici que Seznec nous expose sa thèse centrale : si les ONG et les médias s’intéressent au cadmium, c’est parce qu’ils ont « marché » dans la campagne d’un lobby auquel participe un géant russe de l’agro-industrie. Indulgent, Seznec concède : « Les activistes de l’écologie, bien entendu, n’entendaient pas faire le jeu des Russes. » Mais avec ce principe de précaution élargi, ils ont tout de même tiré « une balle dans le pied » de la France : « Nous sommes exemplaires, mais est-ce vraiment utile ? », s’interroge le journaliste.

Ce n’était pourtant pas la première fois que Le Point parlait de cadmium. Et jusqu’alors, l’hebdomadaire ne se risquait pas à relativiser ses dangers. En 1999 déjà, le magazine titrait : « Marseille : alerte au cadmium ». Sous la plume du journaliste Thierry Noir, nous apprenions que, à la suite de rejets en cadmium d’une usine, les riverains marseillais étaient invités par les autorités sanitaires locales à « ne plus consommer les légumes de leurs jardins », car « il est plus grave d’ingérer [du cadmium] que d’en respirer » (24/09/1999). En 2010 ensuite, dans une brève, le magazine nous apprend la disparition d’une espèce de plante, à cause de la contamination au cadmium (8/04/2010) : « La plante carnivore Sarracenia leucophylla aurait de bonnes raisons de porter plainte contre les insectes pour empoisonnement. En effet, Iain Green (université de Bournemouth) explique sa disparition par une contamination au cadmium. Celui-ci proviendrait des larves de mouche dont elle se nourrit, elles-mêmes contaminées par les engrais. » En 2011, Le Point publie une « enquête exclusive », « Ces poisons qui polluent nos assiettes », basée (déjà) sur une alerte de l’Anses pointant 445 substances toxiques, dont le cadmium (30/06/2011) : « 15 % des enfants courent un risque de surexposition au cadmium, susceptible d’entraîner fragilité osseuse et lésions rénales en raison de leur forte consommation de pain et de pommes de terre ». En 2013 enfin, c’est un reportage en Chine que l’on pouvait lire dans les pages du magazine : « Le riz au cadmium sème la panique en Chine » (29/06/2013).


Géraldine Woessner, le cadmium et les « fausses informations »


Mais Géraldine Woessner ne va pas s’inscrire dans cet héritage… et va préférer tirer le fil de son collègue Erwan Seznec. La rédactrice en chef s’y met dès février 2025 : « Cancer : alerte au "tsunami" de fausses informations » (12/02/2025). Elle écrit : « Ces dernières semaines, une avalanche d’alertes médiatiques sur les risques de cancer ont alimenté l’inquiétude : cadmium, PFAS , pesticides, aspartame, traces de mercure dans le thon , eau tritiée... » Si le cadmium figure bien dans son énumération de « fausses informations », ce sera sa seule mention de tout l’article : Woessner ne pose aucune question à propos du cadmium au cancérologue qu’elle interroge, Jacques Robert, qui ne l’évoque pas lui-même.

Deuxième occurrence en juin 2025. Comme ses confrères et consœurs préposés aux rubriques scientifiques, Géraldine Woessner rapporte l’alerte lancée par les Unions régionales des professionnels de santé (URPS) à propos du cadmium dans l’alimentation (8/06/25). Toute la presse a trouvé « alarmant » ce courrier envoyé au Premier ministre et rendu public ; Woessner l’a elle trouvé « très alarmiste » : « L’alerte lancée jeudi 5 juin […] avait tout pour soulever une formidable tempête médiatique », regrette-t-elle. « L’information n’est pourtant pas nouvelle », « le cadmium est un métal cancérogène prouvé » depuis le début des années 1990. Mais « ni les autorités sanitaires ni le gouvernement n’ont sonné le tocsin », relativise encore la journaliste. Alors, « pourquoi maintenant ? », s’interroge l’oncologue Jérôme Barrière, à qui Woessner tend cette fois le micro. Toute cette agitation médiatique ne serait-elle pas la résultante d’un « affrontement entre science, peur... et géopolitique » ? Géraldine Woessner est sur la piste russe : elle l’a remarqué, la « campagne » des lanceurs d’alerte « pointe un seul responsable de la "contamination au cadmium" : les engrais », et ne porte « qu’une seule exigence », « l’abaissement immédiat de la limite pour la teneur en cadmium des engrais phosphatés à 20 mg/kg, sans attendre 2034 ». Un abaissement que propose l’Anses depuis… 2011 (Anses, février 2026) : les autorités sanitaires avaient donc bel et bien « sonné le tocsin », contrairement à ce qu’écrivait Woesner trois lignes plus haut. Peu importe, cette revendication unique des médecins libéraux signe leurs intentions selon la journaliste : faire du lobbying pour les engrais russes, moins contaminés que les engrais marocains. « La Russie se frotte les mains », écrit Woesnner : « Ses engrais ont une teneur en cadmium remarquablement basse, inférieure à 5 mg/kg. Et elle met tout en œuvre pour le faire savoir… » La campagne contre la contamination au cadmium tombe « à point nommé », pour la journaliste.

Woessner creuse encore la thèse russe deux semaines plus tard : « Emballement médiatique, intérêts russes : les dessous consternants du dossier cadmium » (18/06/25). Elle écrit : « Deux semaines après l’alerte des médecins libéraux sur les dangers du cadmium dans les engrais phosphatés, l’enquête révèle une campagne de désinformation aux motivations géopolitiques. […] le soufflé retombe. Et pas qu’un peu. » Persuadée d’avoir mis le doigt sur « un emballement médiatique orchestré sur fond de rivalités géopolitiques », Géraldine Woessner donne alors la parole à un « géant marocain des engrais » : « Cette campagne est complètement folle », estime celui-ci, aidé dans sa démonstration par la journaliste qui assure que les engrais marocains « s’avère[nt] bien moins sale[s] qu’annoncé ». Dans la suite de son papier, Géraldine Woessner nous fournit d’autres « données rassurantes », qui ne sont, au fond, pas inintéressantes (nous y reviendrons) : teneur naturelle en cadmium des sols français, autres sources de contaminations que les engrais, variétés de plantes dans lesquelles le cadmium s’accumule moins vite. Mais très vite, « l’ombre de Moscou » revient : « Un acteur se frotte les mains : la Russie. » Celle qui, quelques lignes plus haut, fustigeait les « conclusions simplistes » des activistes écologistes, se contente d’une concordance de dates pour crier au complot : « Entre 2021 et 2024, les importations d’engrais phosphatés russes vont quasiment doubler […]. Avant que le Parlement européen […] n’adopte le 25 mai 2025 une surtaxe de 6,5 % visant précisément les engrais phosphatés […]. La campagne contre le cadmium, en France, rebondit quelques jours plus tard. » « Le timing est parfait » commente anonymement un « haut fonctionnaire européen ». Et Woessner de conclure son raisonnement par une dernière saillie « rassuriste » : il ne faut pas « céder, chaque semaine, à une nouvelle panique, qu’elle soit ou non orchestrée ». Circulez !

Quelques mois plus tard, en décembre 2025, sur X, Géraldine Woessner est toujours persuadée que la contamination de l’alimentation au cadmium, et son possible lien avec certains cancers, est un « faux scandale » (28/12/25). Le 4 janvier 2026, elle décrète 2025 « année de la désinformation scientifique ». La journaliste du Point interroge pour cela l’épidémiologiste Caterine Hill, et réitère le procédé qu’elle avait employé précédemment : le cadmium figure bien dans son énumération de « fausses alertes », mais aucune réponse de l’interviewée ne porte spécifiquement sur le cadmium.

Puis, le 8 février, Le Point publie une tribune, expliquant que « La politisation des cancers est insupportable et mine la démocratie », rien que ça. Elle est signée par de nombreux interlocuteurs de Géraldine Woessner, les médecins Jérôme Barrière et Jacques Robert (encore eux), le présentateur de M6 et « pseudo-rationaliste » Mac Lesggy, l’ancien ministre et conférencier occasionnel pour le lobby des semenciers François de Rugy, ou encore le moins connu Gil Rivière-Wekstein, fondateur du site Agriculture & Environnement, un site identifié comme « diffus[ant] des propos climato-sceptiques » [1].

Bref, on retrouve là en grande partie ce que le sociologue Sylvain Laurens et les journalistes au Monde Stéphane Horel et Stéphane Foucart décrivent comme l’écosystème des « marchands de doute » [2]. Leurs procédés rhétoriques s’articulent toujours de la même façon : moquer les « marchands de peur », comme le faisaient les industriels du tabac au XXe siècle ; opposer « la rationalité virile de la science » à « la déraison environnementaliste hystérique » ; présenter les velléités de régulation au nom du principe de précaution comme plus dangereuses pour la démocratie que le laisser-faire ; pourfendre, au fond, tout ce qui relève de « la critique du capitalisme agricole ».


Le cadmium revient dans l’actualité


Le 25 mars 2026, patatras ! L’Anses publie son nouveau rapport, et il est assez clair : les craintes à propos du cadmium sont confirmées. Les voies de la contamination humaine ? « Cette expertise confirme que l’alimentation est la source majeure de l’imprégnation humaine. » Les sources de la contamination de l’alimentation ? « Il en ressort qu’il faut agir avant tout à la source de la contamination des aliments, liée en grande partie à la présence de cadmium dans les sols agricoles », synthétise l’agence sanitaire. Le lien avec certains cancers ? « Compte tenu de niveaux d’imprégnation […], des effets sanitaires du cadmium sur la santé (cancérogénicité certaine ou suspectée pour l’Homme selon le type de cancer […]) et du caractère bioaccumulable dans l’organisme […], la nécessité de réduire les sources d’exposition, telle que déjà formulée (Anses 2011 ; 2019) est réaffirmée. » Bref, le discours « rassuriste » est largement balayé.

Comme l’ensemble de la presse, et à contre-courant de ce qu’elle avait produit jusque-là sur le sujet, Géraldine Woessner titre sur les « risques réels » de l’exposition au cadmium. Mais elle relativise aussitôt par un cadrage sur le « débat brouillé » : « Exposition au cadmium : risque réel, débat brouillé » (25/03). Et l’on sent bien, dès l’introduction, que c’est de ça dont a vraiment envie de parler la journaliste : « Depuis plusieurs mois, le cadmium s’est imposé dans le débat public sur un mode inhabituellement tendu. […] À l’arrivée, une série d’alertes et de prises de parole alarmistes qui ont installé un climat d’inquiétude […]. » Pas dégonflée, la journaliste ne lâche pas sa ligne « rassuriste » : « Si aucune alerte sanitaire immédiate n’est identifiée, l’agence pointe une accumulation progressive préoccupante. » Un risque sanitaire est identifié, l’accumulation progressive est préoccupante, mais l’alerte n’est pas immédiate ! Où l’on retrouve la logique fondamentale des « marchands de doute »… et la constance de leurs pratiques : ne jamais faire amende honorable, même lorsque l’on a pendant des mois, au nom de « la science », vendu le doute sur un risque pourtant avéré.


***


Dans leur ouvrage Les Gardiens de la raison, Stéphane Foucart, Stéphane Horel et Sylvain Laurens décrivent en ces termes l’action médiatique des « marchands de doute » : « Dans un monde traversé par l’incertitude et les fake news, les professionnels de l’influence investissent désormais dans la médiation scientifique. La tactique leur permet de se tenir au plus près des lieux de décision politique et de s’y présenter comme faisant œuvre utile. Revêtant leurs panoplies de fact-checkers face aux "marchands de peur", ils peuvent alors jouer le rôle de promoteurs de la "Science" auprès du grand public. » Ce retour critique sur la production éditoriale du Point à propos du cadmium permet de voir que, sur ce sujet comme sur d’autres, l’hebdomadaire a joué à plein son rôle de « marchand de doute », en appliquant les mêmes stratégies éculées (multifactorialité, instrumentalisation de l’incertitude, relativisation du risque). Ce parti pris constant, relativiste, favorable à l’agro-industrie, ne semble pas avoir écorné la crédibilité journalistique de ce magazine ou de ses rédacteurs en chef, qui continuent de bénéficier de leurs ronds de serviette à la télé et à la radio, où ils peuvent au contraire poser en « gardiens autoproclamés de la science » contre les « paniques inventées » (par la gauche, précisent-ils parfois). La « Science » ne dit pas jusqu’à quand cette imposture tiendra.


Jérémie Younes

 
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Notes

[1« Le lobbying de Monsanto : une attaque contre notre planète et la démocratie », Corporate Europe Observatory, 2/11/2016.

[2Les Gardiens de la raison, La Découverte, 2020.

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